Le manuscrit de Voynich : un hapax déroutant et mystérieux

 

En 1912, Wilfrid Voynich, un libraire américain spécialiste de livres rares, découvrit dans la bibliothèque de la Villa Mandragone (aux environs de Rome) un manuscrit de quelque 230 pages écrit en caractères inconnus et illustré de surprenants dessins de plantes, de sphères célestes et de baigneuses.

À première vue, le manuscrit ressemblait à un manuel d’alchimiste ou d’herboriste, mais il était entièrement codé.

Certains détails des illustrations suggéraient que l’ouvrage avait été rédigé entre 1470 et 1500, et une lettre du XVIIe siècle jointe au manuscrit indiquait qu’il avait été acheté en 1586 par l’Empereur Rodolphe II. Le manuscrit avait ensuite disparu jusqu’à ce que Voynich le redécouvre. Voynich a demandé aux meilleurs cryptographes de l’époque de décoder les caractères étranges, qui ne correspondent à aucune écriture connue.

Toutefois personne n’a encore été capable de déchiffrer le manuscrit. Sa nature, comme son origine, restent un mystère.

Devant ces échecs répétés, on a commencé à douter de l’existence d’un message à déchiffrer. Certains pensent encore que le manuscrit de Voynich est un canular sophistiqué dépourvu de sens. Mais, comment un mystificateur aurait-il pu concevoir 230 pages présentant tant de régularités dans la structure et la répartition des mots?

La première tentative de décryptage du manuscrit de Voynich à l’époque moderne date de 1921. William Newbold, un professeur de philosophie de l’Université de Pennsylvanie, a remarqué que chaque caractère de l’écriture du manuscrit, souvent appelée « voyniche », présentait de minuscules traits visibles au microscope. Selon lui, ces traits étaient des coups de plume et formaient une sténographie. Mais on s’est rapidement aperçu que les traits microscopiques n’étaient en fait que des craquelures naturelles de l’encre.

L’infructueux essai de Newbold a été le premier d’une série d’échecs. Dans les années 1940, Joseph Feely et Leonell Strong ont tenté de substituer des lettres romaines aux caractères voyniches. Mais les diverses transcriptions n’ont donné aucun résultat sensé. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les cryptographes de l’armée américaine se sont essayés à décoder des textes cryptés antiques. Tous ont livré leurs secrets… à l’exception du manuscrit de Voynich !

En 1978, le philologue amateur John Stojko a déclaré que le texte était de l’ukrainien dont on avait supprimé les voyelles. Sa traduction ne correspond cependant ni aux illustrations du manuscrit ni à un quelconque élément de l’histoire ukrainienne. En 1987, un médecin nommé Leo Levitov a affirmé que le document était l’oeuvre des Cathares et qu’il était écrit avec un mélange de mots de différentes langues, mais son interprétation ne concorde pas avec la théologie cathare.

Les spécialistes s’accordent pour dire que toutes ces tentatives de décodage sont entachées d’une grande ambiguïté. Un mot voyniche peut y être traduit de diverses façons selon son emplacement dans le texte. La solution de Newbold nécessitait ainsi le décryptage d’anagrammes, ce qui introduit une certaine imprécision. À l’inverse, aucune de ces méthodes ne permet de coder un texte en clair en un texte crypté présentant les propriétés du voyniche.

Si le texte n’est pas un code, peut-être est-il un langage non identifié ?

Pour représenter les mots du manuscrit, il existe une convention de translittération des caractères voyniches en lettres romaines : «l’alphabet voyniche européen». Une analyse statistique du texte révèle une très grande régularité. Les mots les plus courants apparaissent souvent plus de deux fois dans une ligne. Par ailleurs, le texte présente un taux de répétition qui n’a d’équivalent dans aucun langage connu. Le voyniche contient très peu de phrases dans lesquelles plus de trois mots différents apparaissent ensemble. Ces caractéristiques rendent improbable que le voyniche soit un langage humain. Il est trop différent de toutes les autres langues.

Autre possibilité, le manuscrit est un canular échafaudé pour réaliser une escroquerie, ou une élucubration d’un érudit exalté. Mais sa complexité linguistique semble infirmer cette théorie. Outre la répétition de mots, on observe de fortes régularités dans leur structure même. Une combinaison aléatoire de syllabes ne produit pas autant de régularités.

Le voyniche est aussi beaucoup plus complexe que tous les langages pathologiques connus dus à des troubles psychologiques ou à des lésions cérébrales. Même si un fou avait inventé une grammaire et une écriture correspondante, le texte obtenu ne présenterait pas les propriétés statistiques du manuscrit de Voynich.

Par exemple, les longueurs des mots du voyniche suivent une distribution binomiale : les mots les plus courants comptent cinq à six caractères et la fréquence des mots de longueur différente de cette valeur décroît fortement, dessinant une courbe en cloche symétrique. Cette distribution est très rare dans les langages humains. La répartition des longueurs des mots y est plus étalée et asymétrique, les mots relativement longs étant assez fréquents. Il est très improbable que la distribution binomiale du voyniche soit une propriété délibérée, car ce concept statistique n’a été inventé que plusieurs siècles après la rédaction du manuscrit.

Le manuscrit de Voynich semble n’être à première vue ni un texte codé, ni un langage inconnu, ni une production aléatoire. Qu’en est-il vraiment ?

L’estimation selon laquelle les caractéristiques du voyniche sont incompatibles avec tout langage humain est fondée sur une expertise linguistique pertinente et solide. L’impuissance des meilleurs cryptanalystes face au texte rend peu plausible l’existence d’un message caché.

Reste l’hypothèse de la mystification, mais cette dernière est rejetée par la plupart des connaisseurs, qui considèrent que le manuscrit de Voynich est trop complexe pour être un faux.

Plusieurs chercheurs, comme Jorge Stolfi de l’Université de Campinas au Brésil, se sont demandé si le manuscrit de Voynich a été construit à l’aide de tableaux de production aléatoire de texte. Les cases de ces tableaux comprennent des syllabes, que l’utilisateur sélectionne, par exemple en jetant des dés, et combine de façon à former un mot. Cette technique pourrait engendrer certaines des régularités observées dans les mots voyniches.

Certaines propriétés du voyniche ne sont cependant pas aussi simples à reproduire. Des caractères courants pris individuellement peuvent n’être que rarement associés à d’autres et cet effet ne peut être produit en mélangeant de façon aléatoire des caractères contenus dans un tableau. Le tirage aléatoire est cependant la notion clé. Ce concept n’a été précisé que longtemps après la réalisation du manuscrit, de sorte que dans une construction aléatoire médiévale, la combinaison des syllabes a probablement été effectuée autrement. Les mots formés ne seraient alors pas strictement aléatoires au sens statistique. Certaines caractéristiques du voyniche sont peut-être ainsi la marque d’un ancien système de codage.

Quelle technique utiliser dans cette hypothèse ?

La réponse dépend de la date de création du manuscrit. Il est illustré dans le style du XVe siècle, et il existe un consensus sur le fait qu’il est antérieur à 1500. Pour autant, les oeuvres artistiques imitent souvent le style d’une période antérieure pour faire paraître le document plus ancien.

Le « mystère » reste donc entier et cet étrange manuscrit s’inscrit dans le cercle très fermé des langages qui demeurent totalement inconnus en dépit d’innombrables efforts.

Parallèlement aux étranges entrelacs du manuscrit de Voynich, on peut citer le « linéaire A » en Crête et les caractères abscons du « disque de Phaïstos » que nous venons récemment d’évoquer.

Le linéaire A est une écriture -encore non-déchiffrée- qui fut utilisée dans la Crète ancienne. Elle était composée de quatre-vingt-cinq signes et idéogrammes. On suppose que le « linéaire A » transcrit le langage des Minoens.

Dans ces trois cas de figure, nous demeurons éberlués devant des messages issus d’un lointain passé et que nos investigations effleurent sans jamais décrypter leurs réels mystères.

Ces vestiges d’un passé qui nous échappe sont des « hapax archéologiques ».

Le terme « hapax » désigne en linguistique un mot qui n’apparaît qu’une seule fois dans l’œuvre d’un auteur. Dans le domaine qui nous importe ici, le manuscrit de Voynich, le disque de Phaïstos et les quelques fragments épars de linéaire A que l’histoire a bien voulu nous confier en offrande sont, eux aussi, uniques. Donc indéchiffrables…

Or nous aimons les hapax, leurs arcanes et l’incomparable pouvoir d’émerveillement qu’ils génèrent en nous.

L’émerveillement… une capacité si rare à l’orée d’un siècle de feu !

Phaïstos et Nebra : deux énigmes fascinantes

Deux disques gravés venus du fond des âges...

Dans nos vies, comme dans nos romans, nous nous autorisons toutes les curiosités…

Cherchant toujours à gratter le miroir fallacieux des apparences, nous apprécions plus particulièrement tous les phénomènes, objets et situations, qui génèrent une nouvelle question à chaque réponse.

Les disques de Nebra et de Phaïstos symbolisent la quintessence même de ces interrogations qui se démultiplient à l’infini.

Chacun de ces objets est unique dans son genre. Il nous questionne, nous dérange, nous déstabilise.

Présentons-les rapidement.

Le disque de Nebra (en haut dans l’image) est un disque de bronze de 32 centimètres de diamètre et pesant 2 kg. Il a été découvert par des fouilleurs clandestins en juillet 1999 à Nebra-sur-Unstrut en Allemagne. Il daterait d’environ 1600 avant notre ère (période de transition entre le Bronze ancien et le Bronze moyen en Europe). Il est conservé au Musée de Préhistoire de Halle, en Allemagne.

L’objet étant unique et très étonnant, certains archéologues ont supposé qu’il aurait été fabriqué par un faussaire. Toutefois, l’étude microscopique de sa patine révèle qu’il est incontestablement extrêmement ancien. La taille des cristaux d’oxydation étant proportionnelle à la lenteur de leur formation, ceux du disque seraient beaucoup trop importants pour être d’origine artificielle. Par ailleurs, d’autres objets, des bracelets et des épées de bronze, ont été exhumés au même endroit que le disque de Nebra.

Ce dernier se présente sous la forme d’une plaque circulaire sur laquelle se détachent, en plaques d’or incrustées, des points supposés être des corps célestes et d’autres motifs.

Il pourrait s’agir d’une représentation du ciel pour un observateur qui se serait situé en Allemagne à l’apparition des Pléiades, il y a 3 600 ans. Ce serait jusqu’à ce jour la représentation la plus ancienne de la voûte céleste jamais retrouvée. L’archéologue allemand Harald Melle la qualifie de « ciel étoilé automnal ».

On y distingue aussi sur le côté droit un arc de 82 degrés (et la trace d’un autre disparu, sur le côté gauche) qui pourrait représenter l’écart entre les points de l’horizon où le soleil se lève, ou se couche, aux solstices d’été et d’hiver. La valeur de cet angle correspond relativement bien à la latitude du lieu de la découverte. Un autre élément intéressant du site de Nebra est qu’au solstice d’été, le soleil se couche derrière le sommet du Brocken, sommet le plus haut de la partie nord de l’Allemagne, situé à environ 80 km au Nord-Ouest de là. Cet élément permet d’imaginer un alignement possible du disque avec l’arc latéral subsistant orienté vers l’Ouest.

De l’autre côté du disque, à l’opposé, un autre arc représenterait soit une barque solaire, soit la Voie lactée.

Le disque serait en quelque sorte une encyclopédie astronomique recueillant plusieurs des savoirs de l’âge du bronze propres à cette région de l’Europe. Les astronomes de cette époque auraient donc eu des connaissances astronomiques plus avancées que ce que l’on croyait jusqu’à maintenant.

Le disque de Phaïstos (en bas dans l’image) a quant à lui été découvert en 1908 à Phaïstos, ancienne ville du sud de la Crète, par l’archéologue italien Luigi Pernierre. Son diamètre est de 16 centimètre et son épaisseur varie entre 16 et 21 millimètres.

Il est recouvert de plus de 200 symboles de 45 types différents. Son déchiffrement est rendu quasiment impossible car il est l’unique exemplaire (c’est donc un hapax archéologique) et son système d’écriture est parfaitement inconnu.

Sa principale caractéristique : les étranges symboles dont il est recouvert sont fait par des tampons et n’ont donc pas été gravés ou incisés, chose étonnante pour un disque en argile cuite.

Les chercheurs ne connaissent pas encore la signification du disque, mais ils savent que son impression a été effectuée de l’extérieur vers le centre, et qu’il a été corrigé plusieurs fois. Tous les signes ont été imprimés un à un dans de l’argile molle avec des sceaux ou des poinçons. Le disque a été façonné à la main, comme en témoignent les nombreuses empreintes digitales qui le couvraient lors de sa découverte.

Pendant le Minoen Moyen (2000 av JC, période protopalatiale) Phaïstos au sud de la Crète et Cnossos au nord sont des centres politiques, économiques et culturels. L’île regorge d’oliviers et de vignes et commercialise ses richesses dans toute la Méditerranée. Trois rois règnent alors sur les villes principales de la Crète, Cnossos, Mallia et Phaïstos. La Crète joue un rôle d’intermédiaire entre les peuples de la mer Egée.

Vers 1700 av JC, elle subit un grand tremblement de terre qui détruit ses palais. Ils seront reconstruits cinquante ans plus tard et marqueront ainsi le début d’une nouvelle ère : le Minoen Récent.

Le cadre historique étant sommairement brossé, revenons à notre énigmatique disque gravé.

Le disque de Phaïstos comporte 241 signes au total, dont 45 différents. Certains de ces signes sont facilement identifiables comme objets courants.

Les signes ont été numérotés par Arthur Evans de 01 à 45, cette numérotation étant une convention utilisée par la plupart des chercheurs.

Certains signes rappellent des caractères du Linéaire A. D’autres chercheurs  trouvent des ressemblances avec les hiéroglyphes louvites, ou égyptiens. De son côté, J. Faucounau a défendu la thèse d’une écriture particulière -et éphémère- inspirée à un peuple proto-ionien établi dans une île du sud des Cyclades, par les hiéroglyphes d’Egypte.

Établir la datation d’un tel objet n’est pas simple. L’absence de matière organique interdit le recours à la datation au carbone 14. Deux techniques sont principalement utilisées. La première consiste à le mettre en relation avec des objets similaires datés de manière sûre. Ici c’est impossible puisque l’objet est unique. La seconde se base sur l’âge de la strate où a été découvert l’objet. Cela est difficile, car celle-ci a été partiellement bouleversée au cours des ans.

D’interrogations en supputations, on considère généralement que le disque de Phaïstos date, soit du XVIIe siècle av JC, soit du XIVe siècle av JC, c’est à dire la date de l’abandon du site de Phaïstos par ses habitants.

Le nombre de signes et la taille des mots font penser à une écriture syllabique. Par ailleurs, le texte ne semble pas contenir de nombres. Une suite de trois cases est répétée sur une face et trois cases identiques, ayant la même suite de signes, apparaissent dans le texte. L’hypothèse qu’il s’agisse d’un nom propre ou de celui d’une divinité a donc été avancée.

De très nombreux essais de déchiffrement ont été proposés depuis la découverte du disque en 1908, partant de diverses hypothèses. Le disque a été ainsi supposé originaire de Crète, des Cyclades, d’Anatolie, de Chypre, de Rhodes, d’Égypte, d’Afrique, de l’Inde, de Chine et même d’une Atlantide. Il a été lu de droite à gauche, de gauche à droite, et même dans les deux sens à la fois. Les divers déchiffrements proposés ont supposé qu’il était écrit en grec, en hittite, en louvite, en basque, en ancien égyptien, en sumérien, en latin, en germanique, et dans divers dialectes sémitiques. En désespoir de cause, certains auteurs ont supposé qu’il s’agissait d’un calendrier, d’une partition de musique, d’un document astronomique, d’un objet astrologique, ou même d’un faux.

Tout ceci demeure, naturellement, totalement invérifiable.

Les spécialistes sérieux pensent qu’aucun déchiffrement ne pourra être obtenu tant que le disque restera un hapax.

Nous vous laissons face à ces deux disques qui émergent des ténèbres et nous convient à l’humilité.

Puis à la curiosité.

Et enfin à l’émerveillement.

On ne sait pas tout. On ne saura jamais tout. Et c’est très bien ainsi…