Un chapitre de L’Outre-blanc qui intègre une tragédie classique du début du XVIIIe siècle

Un nouvel univers ?

Il y a un an paraissait notre huitième livre : L’Outre-blanc (Éditions Fleur Sauvage) qui bénéficie d’une préface coécrite par Bernard Werber et Jean-Claude Dunyach..

Les chroniqueurs évoquent souvent un « OVNI » littéraire, voire un « OLNI » (Objet de Lecture Non Identifié). Ceci est lié au point de départ de l’intrigue : Que se passe-t-il dans le cerveau d’un homme qui vient d’être décapité ? Mais, au-delà du caractère étonnant de cette question, la façon très particulière dont nous abordons le sujet intrigue le lecteur car le héros principal : Phil Caldwell se trouve immergé dans un Enfer de Dante titanesque et stratifié en millions de terrasses d’une blancheur immaculée.

Il s’enfonce en lui-même avant de devenir un nouvel univers à part entière !

L’outre-blanc : la couverture recto-verso.

Autre singularité de ce récit, nous utilisons dans l’un des derniers chapitres l’intégralité des trois dernières scènes du Ve acte d’une tragédie du début du XVIIIe siècle qui s’appelle Atrée et Thyeste :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Atr%C3%A9e_et_Thyeste

Son auteur : Prosper Jolyot de Crébillon fut le plus grand auteur dramatique du XVIIIe siècle avec Voltaire.

Voilà le texte intégral de ce chapitre…

Monter. Sans cesse !

L’intérieur de la sphère parfaite est presque translucide.

Les quatre silhouettes incrustées à l’intérieur sont situées perpendiculairement à cette douce surface qui s’irise sans cesse. Contrairement à toutes les autres immersions dans les mondes de mercure, il n’y a ici ni sensation de froid, ni douleur. Le sentiment qui prévaut est une quiétude presque absolue et proche de l’ataraxie.

Il est impossible de dire si cette modification est liée au fait que l’engloutissement dans ce ver argenté prolongé par une sphère de mercure liquide s’est produit en plein jour. Et non la nuit. Par ailleurs, cette émergence au cœur même de la falaise a permis aux quatre malheureux Phil Caldwell d’échapper aux serres et au bec du monstre ailé qui s’apprêtait à les massacrer.

Ils s’éveillent donc peu à peu.

La surprise est totale.

En cet espace qui relie deux mondes et où règnent d’habitude la souffrance, l’explosion des viscères et le martelage des corps, ils se retrouvent au sein d’une sphère qui vogue doucement sur un ruisseau aux eaux calmes et limpides. Autour d’eux, des silhouettes claires. Des hommes, des femmes. Nus. Comme eux.

Des animaux aussi. Des fleurs exubérantes et une prairie d’un vert tendre. Quelques objets cocasses, un mollusque géant, des hommes inclus la tête en bas dans une courge grande comme une maisonnette ou une petite souris qui pénètre dans un tube transparent près d’un visage humain qui la scrute en cherchant l’infini dans les poils de ses moustaches leur révèlent enfin la vérité. Ils sont dans le panneau central du triptyque de Jérôme Bosch intitulé le Jardin de Délices.

Des oiseaux colorés les observent et des dizaines d’humains caracolent sur des mésanges et des pinsons qui font la taille d’un âne ou d’un cheval.

—Le… Jardin des Délices… Le… Jardin des Délices anone l’astrophysicien qui a immédiatement reconnu les couleurs dominantes qui privilégient ici le vert clair, le bleu pâle et le rose.

—Mais ? demande la jeune femme sans savoir si le reste de sa phrase a du sens ou non.

Conséquence, elle se tait tout en gorgeant ses yeux, son esprit et son cœur, de ce spectacle agreste, burlesque et baroque à la fois.

Inquiétant aussi car comme Phil Caldwell 1 le signale aussitôt :

—Nous sommes dans le panneau central du triptyque. Mais celui de droite est consacré à l’Enfer !

La jouissance sereine se métamorphose doucement en crainte. Puis la crainte en effroi.

Cette évolution funeste se justifie d’ailleurs, car la sphère qui leur sert de nef cristalline commence à se diriger doucement vers l’aval de ce petit ruisseau qui s’agrandit sans cesse. Le mouvement s’accélère.

Il y a toujours beaucoup d’humains, de végétaux excentriques et d’animaux farceurs dans le paysage environnant. Mais les traits se durcissent, les silhouettes perdent leur grâce naturelle. Les couleurs fuient et la lumière vacille. Désormais bringuebalée comme un vaisseau fantôme dans une monstrueuse tempête, la bulle où les compagnons de l’astrophysicien sont toujours enchâssés dans une posture hiératique et guindée virevolte sur elle-même.

Le vent mugit et un bruit terrifiant s’accroît sans cesse devant eux.

Les humains essaient de distinguer l’origine de ce fracas épouvantable alors que l’anomalocaris oriente fébrilement ses yeux à facettes vers un point invisible.

Pas un point… Une ligne ! Une ligne qui barre l’horizon en séparant, comme avec un scalpel, le monde de l’eau et celui de l’air.

—On va tomber ! hurle la jeune femme en serrant ses poings comme si ce geste anodin pouvait les ralentir.

Mais, toujours prisonniers de la sphère de cristal, ils ne peuvent rien faire. Le tigre rugit et la nef translucide tremble. Cinq secondes plus tard, ils versent tous dans l’abîme en suivant les millions de tonnes d’eau d’une chute qui ridiculiserait celle du Zambèze si elle était située sur Terre.

Et ils se noient.

 

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Le ciel est d’un bleu profond. L’ardent soleil de Mycènes réchauffe rapidement les corps encore alanguis sur le sol.

Au loin, des remparts cyclopéens protègent la ville d’Argos. Devant, un parc soigneusement entretenu dont les parties herbues sont manucurées. De nombreux arbres méditerranéens trônent avec l’élégance et la majesté des végétaux qui défient le temps. Les branches des oliviers millénaires ploient sous les innombrables fruits qui n’attendent qu’un coup de vent pour être recueillies.

Un bassin avec de grands oiseaux blancs est situé juste devant le palais. Plusieurs personnages vêtus de blanc marchent tranquillement sous l’ardent soleil grec de ce second millénaire avant Jésus-Christ.

Le tigre s’éveille le premier.

Il grogne un peu, ce qui a pour effet de ranimer la jeune femme blonde qui est désormais vêtu d’un péplos de lin d’un joli coloris terre de sienne. Essentiellement composé d’une pièce de laine ou de lin rectangulaire à gros plis, le péplos est un vêtement pratique, ample et léger. Le haut du vêtement forme un rabat sur la poitrine et les deux moitiés du tissu sont attachées par une grosse agrafe sur chaque épaule. Il est maintenu à la taille par une ceinture assez étroite qui, dans le cas de Phil Caldwell 3, est d’une belle teinte indigo qui tranche agréablement avec le rouge profond du péplos.

Vêtu quant à lui du traditionnel chiton, l’astrophysicien émerge à son tour grâce aux coups de langue du tigre. L’arthropode continuant à ronfler comme si la dégringolade dans la chute d’eau ne l’avait pas vraiment affecté, le rouquin commence à le secouer fermement comme un jouet dont les piles sont à plats.

Il finit enfin par s’éveiller et lance un cri stridulant qui pourrait sans doute être entendu jusqu’en Crête.

—On est où ? demande-t-il lorsque son précédent jaillissement sonore est enfin estompé par le vent léger qui vient de la mer.

—En Grèce, répond l’astrophysicien.

—Mais à quelle époque ? s’inquiète le tigre.

—On est à Mycènes. Mais je ne sais pas exactement quand.

Le silence retombe un peu.

La jeune femme scrute attentivement le paysage depuis la colline située au Nord-Est de la plaine d’Argos où ils viennent de s’éveiller. Sur cette colline, et derrière les grands arbres, trône un somptueux palais de marbre blanc. D’ici, on distingue aisément l’Argolide et le golfe Saronique où la Méditerranée se niche, s’insinue et se cajole, en émerveillant l’horizon de ses eaux saphirines.

Emmantelée de hauts murs et constituée d’énormes blocs de pierre polygonaux, l’enceinte est fermée par la Porte des Lionnes. En avant de cette impressionnante ouverture, on distingue aisément un vaste espace circulaire où s’éparpillent les tombes des anciens rois de Mycènes. Depuis la Porte des Lionnes, des escaliers en terrasses s’enchaînent et se prolongent jusqu’à un petit port. Plusieurs bateaux, dont les voiles ont été précautionneusement affalées, sont actuellement immobilisés dans la rade nichée au fond du golfe Saronique. Ils ponctuent l’azur marin de leurs silhouettes élancées qui se reflètent sur l’onde.

Le scientifique rouquin semble très pressé de se diriger vers le palais qui surplombe la ville et le mur d’enceinte alors que ses trois compagnons hésitent.

—Vous venez ?

Pas de réponse.

—Bon. Moi j’avance. Rejoignez-moi lorsque vos pieds, écailles et pattes se seront enfin décollés de l’herbe.

Son sourire est légèrement narquois. Le rouquin donne l’impression d’être particulièrement enjoué.

Soudain, une procession apparaît au bas des marches situées les plus près de l’appontement où les navires accostent. Elle est composée d’une trentaine d’hommes. Quelques femmes suivent, toutes et tous vêtus de blanc ou d’ocre.

Le caractère majestueux et compassé du défilé lui confère immédiatement un caractère officiel qui s’apparente à une réception en grande pompe dans le palais royal d’Argos.

—Une ambassade sans doute, songe Phil Caldwell 1.

Au milieu du brouhaha, deux noms reviennent assez cycliquement. Le nom de deux rois. Le nom de deux frères unis par la même histoire. Par la même haine : Atrée et Thyeste !

Le scientifique blêmit. La jeune femme, le félin géant et l’anomalocaris s’enfuient aussitôt !

Dix secondes plus tard, l’astrophysicien ne les voit plus. Manifestement, ils se sont dissimulés derrière un groupe d’arbres aux troncs noueux qui bordent les limites du parc royal qui domine le palais et la ville.

Qu’est-ce qui peut terrifier un tigre ?

Le spécialiste des exoplanètes à l’université Stanford a bien une petite idée. Lui aussi aimerait bien s’enfuir en cet instant, car la légende mythologique liée à la funeste destinée des atrides est atroce. On prétend même que le forfait qui s’est déroulé ici, dans le palais mycénien d’Atrée, fut si épouvantable qu’il fit… reculer le soleil !

Quel indicible effroi, quel crime monstrueux peuvent faire fuir un tigre et reculer le soleil ?

En se retournant à nouveau vers le palais et la mer, Phil Caldwell 1 s’aperçoit que la procession a presque achevé la longue ascension du chemin qui se poursuit par des escaliers et rejoint l’entrée du palais. Le cortège s’apprête à pénétrer dans les salles d’apparat de la demeure palatiale en empruntant une vaste terrasse qui se prolonge par un majestueux portique à colonnes.

Les paumes de ses mains sont moites. Glacées. Il connaît bien cette détestable sensation. Elle porte un nom : la peur. En dépit de l’épouvante qui le gagne et broie son cœur, il s’oblige à regarder.

Lorsque le dernier personnage est enfin entré dans le palais, suivi de deux gardes attentifs, cuirassés et armés de longues lances, l’astrophysicien se décide enfin à s’approcher. Il ne sait pas pour quelle raison il est mû par cet irrésistible désir de savoir ce qu’il pressent déjà. Peut-être, tout simplement, parce que l’apparition inopinée de ce monde de mercure en plein jour lui a sauvé la vie, ainsi qu’à ses trois autres compagnons, face aux serres et au bec du monstrueux quetzalcoatlus qui voulait les plonger dans le gouffre. Il se dit à cet instant que cette raison est suffisamment pertinente pour justifier de se retrouver ainsi face à l’horreur absolue.

—Un élément supplémentaire d’une initiation rédemptrice ? se demande-t-il, tout en sachant que celui ou ceux qui pourraient répondre à sa requête sont désespérément muets depuis plus de deux siècles.

L’horreur absolue ? L’emploi des mots est parfois outré lorsque des humains s’expriment et dialoguent. Mais la légende d’Atrée et Thyeste outrepasse vraiment les pires récits. Elle est si terrifiante qu’elle n’a inspiré que trois auteurs dramatiques en deux millénaires[1].

Les autres ont fuient. Ou, prudemment, évité de mettre en scène une abomination susceptible de faire reculer le soleil…

Le point de départ de la légende est simple et assez courant dans la mythologie grecque : Atrée et son frère jumeau Thyeste occupèrent le trône de Mycènes en l’absence du roi Eurysthée. Puis, les deux scélérats assassinèrent leur demi-frère Chrysippe. Tout ceci est d’une affligeante banalité, tout comme le fait que Thyeste devint l’amant d’Érope, la femme d’Atrée. Pareillement, Atrée apprit que son frère avait des relations adultères avec son épouse et décida donc de se venger.

Tout ce qui précède est si banal, si fréquent dans la mythologie comme dans la vie usuelle des hommes, que cela aurait très bien pu ne constituer que quelques lignes dans une très longue chronique consacrée aux vicissitudes d’une humanité tiraillée par ses désirs et ses appétits de pouvoir. Mais c’est ce qui va se passer dans quelques minutes, et sous les yeux de l’astrophysicien, qui terrifia et horrifia tous les commentateurs qui prirent la peine de relater cette monstruosité.

Féru de mythologie, le rouquin sait parfaitement ce qui va se passer désormais. Par ailleurs, son père : William Caldwell, était passionné par le théâtre élisabéthain et le théâtre classique français. Lorsqu’il eut vingt ans, le futur astrophysicien de Stanford eut donc l’occasion de lire l’une des deux meilleures tragédies de Prosper Jolyot de Crébillon : Atrée et Thyeste.

Il se rappelle plus particulièrement les trois dernières scènes…

Et l’idée de se retrouver ici en cet instant lui glace le sang. Vraiment !

Mais il avance quand même. Prudemment.

Quelques soldats mycéniens marchent le long des remparts. Mais ils regardent principalement vers la plaine en contrebas et la rade où dorment sagement les bateaux qui pratiquent un fructueux commerce avec la Crête et certaines villes du Péloponnèse. Le chemin est donc dégagé. Des bruits de voix concrétisent très vite le fait que Thyeste et ses accompagnateurs sont déjà entrés dans le palais d’Atrée.

Car c’est effectivement au cœur de son palais que le roi d’Argos prétend organiser un grand festin afin de symboliser la paix retrouvée entre les deux frères ennemis.

Avançant doucement sous l’implacable soleil mycénien, Phil Caldwell peut enfin découvrir l’entrée de la résidence palatiale. Il redresse le torse et passe tranquillement devant deux gardes casqués et armés qui le dévisagent à peine.

Formant un vaste vestibule, la première salle est fraîche en dépit de la touffeur ambiante. Les murs sont couverts de fresques qui s’inspirent assez directement de l’art minoen qui singularisa la Crête quelques siècles plus tôt au temps du roi Cnossos.

Le bruit des conversations étant de plus en plus présent, il décide crânement de se mêler à la foule des serviteurs des deux rois. Il arrive ainsi dans une seconde pièce, toujours décorée de peintures et de fresques représentant des scènes de la vie quotidienne avec de pimpantes couleurs mêlant le vert, la pourpre et le safran. Contrairement à la majorité des civilisations de l’époque qui privilégiaient la pompe et les faits d’armes, les civilisations minoennes et mycéniennes s’inspiraient de la vie. Les mouvements étaient fluides, souples. Voluptueux souvent.

Mais l’astrophysicien sait parfaitement qu’il n’est pas ici pour étudier l’art mycénien, ni se gorger les yeux de situations cocasses ou libertines.

Il doit assister à l’essence même de ce que peut concevoir l’esprit humain lorsque les racines du mal plongent si profondément en nous qu’elles atteignent et outrepassent l’Enfer !

Il progresse encore en direction du lieu où se déroulera le banquet tout en échangeant quelques banalités dans une langue qu’il ne connaissait pas il y a cinq minutes lorsqu’il est arrivé ici avec une jeune femme blonde, un tigre peureux et une extravagante créature qui se shoote à l’hélium. Les hommes et les femmes qu’il croise sont tous vêtus du péplos ou du chiton. Ils paraissent plutôt calmes. On devine aisément que la réconciliation entre Atrée et Thyeste symbolise une nouvelle ère pour le peuple de Mycènes.

Un poète, peintre et graveur du XVIIIe siècle affirmait : l’exubérance est beauté[2]. En cet instant, Phil Caldwell doit bien admettre qu’ici, l’exubérance est vraiment le reflet de la beauté. Mais celle-ci est fugace. Elle se flétrit toujours. Et, aujourd’hui, cette radieuse beauté où perle encore l’innocence va se flétrir à une vitesse quasiment impensable.

Après avoir discuté pendant quelques instants avec un homme à la musculature impressionnante et une jeune femme accorte et élégante, il arrive enfin à l’entrée du mégaron : la grande salle du trône où Atrée reçoit son peuple, ses conseillers et les différentes ambassades qui viennent jusqu’à Mycènes pour signer des traités ou entériner des échanges commerciaux.

Une gigantesque et somptueuse table de banquet a été dressée afin d’accueillir au mieux son frère. Le roi d’Argos a veillé à ce que la qualité de la présentation et la noblesse des plats symbolisent bien sa volonté de réconciliation avec Thyeste.

L’astrophysicien détaille rapidement l’environnement de cette vaste salle qui fait largement plus de dix mètres de côté sur la base d’un plan parfaitement carré. Des fruits sont disposés un peu partout. Ils donnent une sensation d’abondance que la grande coupe en forme de corne géante et largement échancrée amplifie bien mieux qu’un long discours.

La munificence du roi est sans égale. Les boissons sont omniprésentes et le coloris rubis du vin promet d’éclatantes ivresses.

—Dionysos semble être de la fête… murmure Phil Caldwell 1 sans que quiconque soit en mesure de l’entendre.

En effet, une troupe de musiciens orchestre un vacarme un peu dissonant pour les oreilles d’un homme du XXIe siècle. Des percussions éclatent et tonitruent après chaque discours prononcé par le monarque ou son frère enfin retrouvé. Les convives sont assis ou mangent debout car le désordre ambiant est un peu la norme ici.

Phil Caldwell se dit alors que le caractère cérémoniel, hiératique et guindé, voire austère, que l’on imagine parfois au sujet de cette époque préhomérique ne correspond guère à l’état d’esprit qui règne ici.

Apparemment, les civilisations minoennes et mycéniennes étaient festives, enjouées et promptes à la luxure. On est donc très loin d’une structure guerrière ou théocratique qui privilégierait le culte des armes ou celui de divinités exigeantes et lointaines. Ici, Dionysos règne en maître et le vin coule sans cesse.

L’astrophysicien s’appuie donc le long de l’une des quarante colonnes qui soutiennent le plafond de ce vaste mégaron réservé aux réceptions royales, aux banquets et aux rituels visant à s’attirer les faveurs d’une divinité propitiatoire qui serait susceptible de protéger les ancêtres d’Atrée et Thyeste et de leurs descendants.

La légende mythologique prouve, hélas, que cet espoir fut vain. Mais, en cet instant, aucun des convives ne le sait encore. Et Thyeste moins que quiconque.

Le scientifique profite de cet instant d’effervescence en se laissant bercer par l’euphorie qui affecte tous les convives présents. Un serviteur lui apporte une coupe avec un liquide ambré dont la surface vibre et miroite. Il trempe les lèvres et s’étrangle aussitôt.

—C’est fort ! dit-il en s’essuyant la bouche d’un revers de main.

Mais, décidé à ne pas rester sur un échec, il fait un second essai. Le rouquin aux yeux vert semble prendre goût à cette boisson assez alcoolisée, forte en fruits et qui râpe un peu la gorge.

Il se retourne alors vers l’une des deux extrémités de la table. On y distingue clairement Atrée dont la stature assez corpulente, les cheveux noirs, les sourcils broussailleux et les traits taillés à la hache, illustrent un caractère ombrageux et prompt à l’emportement. Ou à la vengeance…

À côté de lui, Thyeste est plus mince. Mais on retrouve les mêmes singularités physiques propres à sa famille et qui laissent à imaginer un tempérament difficile. Ses lèvres charnues et gourmandes confirment aussi son appétence au sexe et ce n’est certainement pas Érope qui prétendra le contraire. Mais la liaison entre Thyeste et l’épouse de son frère semble oubliée aujourd’hui.

La joie règne et les tourments sentimentaux paraissent être aux antipodes de leurs préoccupations actuelles. Un jeune homme est à côté d’eux. Il s’appelle Plisthène et il est le fruit de l’illégitime union entre Thyeste et Érope.

Les retrouvailles furent émouvantes. Le pardon devenant la norme à Mycènes, chacun peut se réjouir de cette réconciliation qui évitera probablement que d’innocentes victimes payent un lourd tribut à la haine qui peut parfois opposer deux frères.

Les trois hommes discutent depuis un bon moment.

Soudain, Atrée fait un signe au capitaine de sa garde : Alcimédon. Il lui murmure quelques mots à l’oreille. Puis le capitaine des gardes en fait de même avec Plisthène. Les deux hommes s’éloignent.

C’est à cet instant qu’une belle jeune fille brune, elle aussi, s’installe à côté de Thyeste. Théodamie est l’une des filles de Thyeste. Elle l’accompagne à l’occasion de ce long voyage de réconciliation qui permettra, normalement, d’apaiser enfin des querelles familiales qui perdurent depuis beaucoup trop longtemps.

Le banquet se poursuit et le maître de cérémonie annonce que la grande coupe va bientôt apparaître et être disposée au centre de la table.

Phil Caldwell s’approche d’une femme assez âgée qui mange goulûment comme si elle avait été affamée depuis six mois en traversant un désert hostile.

—C’est quoi cette grande coupe ?

—La coupe de réconciliation bien sûr ! répond la vieille femme comme si cette question était absurde. C’est la coupe qui symbolise la paix retrouvée entre les deux frères qui régnèrent, règnent et régneront longtemps encore sur Mycènes !

L’astrophysicien remercie. Puis il s’éloigne de la vieille femme et s’approche un peu plus près de la table. Il doit s’imposer car les femmes et les hommes qui font partie de la délégation accompagnant Thyeste jouent des coudes pour sélectionner les meilleurs morceaux de viande ou de volaille. Il sourit intérieurement en songeant que ce genre de comportement n’a pas vraiment changé depuis 3 300 ans !

Les percussions se déchaînent et tous les regards sont braqués dans la direction où cette fameuse coupe va apparaître entre les mains du cuisinier qui aura préparé un mets exquis à l’attention exclusif des deux frères. Placé là où il est désormais, l’astrophysicien peut enfin bien entendre et bien voir en dépit de la musique qui heurte un peu ses oreilles, des bruits de discussions et de mastications et des heurts répétés de certaines coupes et plats qui échappent régulièrement des mains de convives déjà bien éméchés pour certains.

Atrée est en train de parler à son frère dont la mine s’est renfrognée depuis le départ inopiné de Plisthène. Il cherche son fils du regard. Mais il ne le voit pas.

Atrée le fixe donc et précise :

Cher Thyeste, approchez : d’où naît cette frayeur ?[3]

Quel déplaisir si prompt peut troubler votre cœur ?

Vous paraissez saisi d’une douleur secrète,

Et ne me montrez plus cette âme satisfaite

Qui semblait respirer la douceur de la paix :

Ne serait-elle plus vos plus tendres souhaits ?

Quoi ! De quelques soupçons votre âme est-elle atteinte ?

Ce jour, cet heureux jour est-il fait pour la crainte ?

Mon frère, vous devez la bannir désormais ;

La coupe va bientôt nous unir pour jamais.

Goûtez-vous la douceur d’une paix si parfaite ?

Et la souhaitez-vous comme je la souhaite ?

N’êtes-vous pas sensible à ce rare bonheur ?

Thyeste répond alors :

Qui ? Moi vous soupçonner, ou vous haïr, seigneur ?

Les dieux m’en sont témoins, ces dieux qu’ici j’atteste,

Qui lisent mieux que vous dans l’âme de Thyeste.

Ne vous offensez point d’une vaine terreur

Qui semble, malgré moi, s’emparer de mon cœur :

Je le sens agité d’une douleur mortelle ;

Ma constance succombe ; en vain je la rappelle ;

Et, depuis un moment, mon esprit abattu

Laisse d’un poids honteux accabler sa vertu.

Cependant, près de vous, un je ne sais quel charme

Suspend dans ce moment le trouble qui m’alarme.

Pour rassurer encore mes timides esprits,

Rendez-moi mes enfants, faites venir mon fils ;

Qu’il puisse être témoin d’une union si chère,

Et partager, seigneur, les bontés de mon frère.

Atrée observe un instant Thyeste avant de répondre :

Vous serez satisfait, Thyeste ; et votre fils

Pour jamais en ces lieux va vous être remis.

Oui, mon frère, il n’est plus que la Parque inhumaine

Qui puisse séparer Thyeste de Plisthène.

Vous le verrez bientôt ; un ordre de ma part

Le fait de ce palais hâter votre départ.

Pour donner de ma foi des preuves plus certaines,

Je veux vous renvoyer dès ce jour à Mycènes.

Malgré ce que je fais, peu sûr de cette foi,

Je vois que votre cœur s’alarme auprès de moi.

J’avais cru cependant qu’une pleine assurance

Devait suivre…

Son frère l’interrompt à cet instant :

Ah ! Seigneur, ce reproche m’offense.

Atrée s’adresse alors à l’un des gardes situés très près de lui :

Qu’on cherche la princesse ; allez, et qu’en ces lieux

Plisthène, sans tarder, se présente à ses yeux.

Il faut…

Eurysthène, le maître de cérémonie, apporte à cet instant la grande coupe où fume un ragout qui a l’air succulent.

Quelques morceaux de viande surgissent de la surface et forment de petits monticules.

Atrée est ravi. Il bat des mains et dit aussitôt :

Mais j’aperçois la coupe de nos pères :

Voici le nœud sacré de la paix de deux frères ;

Elle vient à propos pour rassurer un cœur

Qu’alarme en ce moment une indigne terreur.

Tel qui pouvait encore se défier d’Atrée

En croira mieux peut-être à la coupe sacrée.

Thyeste veut-il bien qu’elle achève en ce jour

De réunir deux cœurs désunis par l’amour ?

Pour engager un frère à plus de confiance,

Pour le convaincre enfin, donnez, que je commence.

Atrée, à cet instant, s’empare de la coupe qu’Eurysthène tenait jusqu’à présent soigneusement entre ses mains. Il l’a montre ostensiblement à son frère et aux autres convives en levant légèrement les bras vers le haut.

Thyeste observe ce que fait son frère et reprend aussitôt :

Je vous l’ai déjà dit, vous m’outragez, seigneur,

Si vous vous offensez d’une vaine frayeur.

Que voudrait désormais me ravir votre haine,

Après m’avoir rendu mes états et Plisthène ?

Du plus affreux courroux quel que fût le projet,

Mes jours infortunés valent-ils ce bienfait ?

Eurysthène, donnez ; laissez-moi l’avantage

De jurer le premier sur ce précieux gage.

Mon cœur, à son aspect, de son trouble est remis ;

Donnez. Mais cependant je ne vois point mon fils.

Tout en parlant, Thyeste prend la coupe des mains d’Atrée.

Atrée s’adresse d’abord à ses gardes en parlant de Plisthène :

Il n’est point de retour ?

Puis il se retourne vers Thyeste :

Rassurez-vous, mon frère ;

Vous reverrez bientôt une tête si chère :

C’est de notre union le nœud le plus sacré ;

Craignez moins que jamais d’en être séparé.

En entendant cette phrase, Phil Caldwell commence à frissonner d’une manière totalement incoercible. Ses mains sont glacées. Et moites.

Il se contraint toutefois à observer encore cette scène dont il connaît, hélas, tous les détails.

Thyeste répond immédiatement à son frère :

Soyez donc les garants du salut de Thyeste,

Coupe de nos aïeux, et vous, dieux que j’atteste.

Puisse votre courroux foudroyer désormais

Le premier de nous deux qui troublera la paix !

Et vous, frère aussi cher que ma fille et Plisthène,

Recevez de ma foi cette preuve certaine.

Soudain, Thyeste scrute l’intérieur de la coupe. Il distingue immédiatement des restes humains qui surnagent dans cet abject ragout. Quelques secondes plus tard, il voit la tête de son fils, deux mains aux doigts partiellement coupés. Un morceau de pieds.

Ses yeux s’exorbitent. Il blêmit.

Thyeste est terrifié et, en même temps, il vient de comprendre à l’instant comment se matérialise réellement l’épouvantable vengeance de son frère en réponse à sa liaison adultérine avec Érope.

Il hurle alors :

Mais que vois-je, perfide ? Ah ! Grands dieux ! Quelle horreur !

C’est du sang ! Tout le mien se glace dans mon cœur.

Le soleil s’obscurcit ; et la coupe sanglante

Semble fuir d’elle-même à cette main tremblante.

Je me meurs. Ah ! Mon fils, qu’êtes-vous devenu ?

Il continue à vociférer et s’arrache les cheveux d’épouvante et de rage mêlées.

Théodamie, sa fille, intervient alors en découvrant, elle aussi l’horreur absolue d’un acte combinant la vengeance, le meurtre et le cannibalisme.

L’avez-vous pu souffrir, dieux cruels ? Qu’ai-je vu ?

Ah, seigneur ! Votre fils, mon déplorable frère,

Vient d’être pour jamais privé de la lumière.

Thyeste est foudroyé par la douleur. Il a envie de vomir et maudit son frère qui vient de commettre à l’instant le pire outrage imaginable : faire assassiner l’enfant de son frère et lui proposer de se repaître de son cadavre !

Il invective son frère qui orne désormais son visage d’un sourire diabolique :

Mon fils est mort, cruel, dans ce même palais,

Et dans le même instant où l’on m’offre la paix !

Et, pour comble d’horreurs, pour comble d’épouvante,

Barbare, c’est du sang que ta main me présente !

Ô terre, en ce moment, peux-tu nous soutenir ?

Ô de mon songe affreux triste ressouvenir ?

Mon fils, est-ce ton sang qu’on offrait à ton père ?

Ivre de plaisir, Atrée demande alors :

Méconnais-tu ce sang ?

Les yeux embués de larmes, Thyeste répond :

Je reconnais mon frère.

Atrée s’emporte à son tour. Il rugit et crache en parlant :

Il fallait le connaître, et ne point l’outrager ;

Ne point forcer ce frère, ingrat, à se venger.

Un court silence encapuchonne la salle. Tous les invités du roi de Mycènes sont pétrifiés. Eux aussi ne comprennent pas totalement ce qui vient de se passer. Mais ils ne savent qu’une chose : l’univers et les dieux n’oublieront jamais ce crime épouvantable qui fit reculer le soleil !

Le malheureux Thyeste reprend :

Grands dieux, pour quels forfaits lancez-vous le tonnerre ?

Monstre, que les enfers ont vomi sur la terre,

Assouvis la fureur dont ton cœur est épris ;

Joins un malheureux père à son malheureux fils ;

À ses mânes sanglants donne cette victime,

Et ne t’arrête point au milieu de ton crime.

Barbare, peux-tu bien m’épargner en des lieux

Dont tu viens de chasser et le jour et les dieux ?

Atrée réplique sèchement :

Non, à voir les malheurs où j’ai plongé ta vie,

Je me repentirais de te l’avoir ravie.

Par tes gémissements je connais ta douleur :

Comme je le voulais tu ressens ton malheur ;

Et mon cœur, qui perdait l’espoir de sa vengeance,

Retrouve dans tes pleurs son unique espérance.

Tu souhaites la mort, tu l’implores ; et moi,

Je te laisse le jour pour me venger de toi.

Thyeste observe son frère. Il glisse dans son regard déjà tourné vers l’au-delà le pire poison qu’il puisse concevoir en cet instant de pure terreur.

Atrée et Thyeste – Prosper Jolyot de Crébillon

Puis il dit simplement.

Tu t’en flattes en vain, et la main de Thyeste

Saura bien te priver d’un plaisir si funeste.

Il prend sa courte épée et se poignarde au niveau de la poitrine et du cœur.

Son corps vacille. Puis il tombe en arrière avec un grand fracas.

Ses yeux restent grands ouverts en attendant l’instant où Atropos[4] coupera définitivement le fil de sa destinée.

Théodamie se précipite vers le corps de son père agonisant.

Elle essaie de le prendre dans ses bras. Mais son sang recouvre déjà abondamment sa tunique et le sol.

Elle ne sait pas comment exprimer sa peine et son désarroi et dit simplement :

Ah ciel !

Hoquetant et crachant son sang, Thyeste trouve encore la force de lui dire ces quelques mots avant de mourir :

Consolez-vous, ma fille ; et de ces lieux

Fuyez, et remettez votre vengeance aux dieux.

Contente, par vos pleurs, d’implorer leur justice,

Allez loin de ce traître attendre son supplice.

Les dieux, que ce parjure a fait pâlir d’effroi,

Le rendront quelque jour plus malheureux que moi ;

Le ciel me le promet, la coupe en est le gage ;

Et je meurs.

La mine rubiconde et les yeux pétillant d’une joie malsaine, Atrée conclut :

À ce prix, j’accepte le présage :

Ta main, en t’immolant, a comblé mes souhaits,

Et je jouis enfin du fruit de mes forfaits !

Phil Caldwell a l’horrible sensation que son cœur vient de s’arrêter de battre. Il essaie de déglutir. Mais il n’y parvient pas. Une partie de son corps ne lui répond plus : ses yeux. Ils fixent obstinément la grande coupe qu’Atrée a déposée sur la grande table. De l’endroit où il se trouve, il distingue aisément le crâne de Plisthène et une de ses mains.

L’astrophysicien veut détacher son regard du symbole de l’horreur absolue commise par le roi de Mycènes. Il veut fuir et vomir. Ou l’inverse. Mais ses yeux s’y refusent. Il s’invective lui-même afin de redonner force et vigueur aux muscles de ses jambes qui sont, eux aussi, tétanisés par l’effroi.

Après plusieurs tentatives infécondes, l’astrophysicien parvient enfin à maîtriser ses désordres personnels où l’émotionnel et le psychique tyrannisent le corporel.

—Fuir. Fuir… Tout de suite ! soliloque-t-il sans se soucier des autres convives.

Il est vrai que les femmes et les hommes qui se réjouissaient, buvaient, s’empiffraient et se lutinaient parfois derrière certaines de quarante colonnes sont désormais, eux-aussi, en proie à la sidération la plus absolue.

Le comportement agité de Phil Caldwell 1 n’a donc aucune chance d’accaparer l’attention d’êtres humains qui sentent progressivement les abîmes de l’Enfer s’ouvrir sous leurs pieds.

Le réflexe de l’astrophysicien : fuir ce lieu maudit, est partagé sans aucune équivoque par les autres convives. La majorité des accompagnateurs de Thyeste repartent donc vers le bas afin de rejoindre leurs bateaux. L’astrophysicien suit la trajectoire exactement opposé.

Il court vers les rideaux d’arbres millénaires qui recouvrent le sommet de la colline située au-dessus du palais royal et son impressionnante muraille de pierres taillées par des titans.

Il court. Un goût de sang lui envahit la bouche. Mais il s’obstine.

Quelques minutes plus tard, il arrive enfin près des troncs majestueux dont l’épaisse écorce les protège des monstruosités du monde.

—Les arbres ont beaucoup de chance, murmure Phil Caldwell 1 en ralentissant un peu sa course.

Devant lui, une mare de mercure l’attend. Ses trois amis sont là.

—Alors ? demande l’anomalocaris d’une voix plus suraiguë encore qu’à l’accoutumé.

Tout en plongeant avec eux dans cette masse de mercure liquide où ils vont se noyer, une fois de plus, il trouve simplement la force de dire :

—Je suis mon pire cauchemar !

[1] Sénèque, au premier siècle après J.-C., De Monléon au XVIIe siècle (1638)  et Prosper Jolyot de Crébillon au XVIIIe siècle (1707).

[2] William Blake dans Le Mariage du Ciel et de l’Enfer (1793).

[3] À partir de cet instant, les dialogues qui suivent en italique reprennent tous fidèlement les vers 1408 à 1525 (soit l’intégralité des scènes 6, 7 et 8 de l’acte V) de la tragédie de Prosper Jolyot de Crébillon : Atrée et Thyeste. Cette pièce fut représentée pour la première fois le 17 Mars 1707.

[4] Dans la mythologie grecque, les trois Moires sont les divinités du Destin. Clotho tisse le fil de la vie, Lachésis le déroule  et Atropos le coupe.

Les auteurs de L’Outre-blanc.

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