Tomyris et le labyrinthe de cristal : un chapitre décisif

Ozzymandra, reine de Sogdiane

Ozzymandra, reine de Sogdiane

Nous vous proposons aujourd’hui de lire un chapitre décisif dans l’intrigue de notre dernier roman : Tomyris et le labyrinthe de cristal.

C’est en fait l’instant de la grande confrontation entre l’armée des Massagètes de la reine Tomyris et celles des Perses de Cyrus le Grand.

Nous sommes en 529 av J.-C.

Ce chapitre (le chapitre 11) occupe les pages 159 à 180 dans le livre.

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Chapitre 11

 

Installés au sommet d’une des collines qui dominaient la plaine limoneuse, Cyrus le Grand, Artapherne et Khassandane scrutaient l’horizon depuis les prémices de l’aube. La haute et altière stature du roi des Perses se découpait sur un ciel indigo que d’épais nuages noirs assombrissaient de plus en plus.

Devant eux, l’armée des Massagètes se déployait en formant un croissant dont la partie centrale s’épaississait et accentuait encore une excroissance boursouflée. La multitude des archers et cavaliers scythes donnait l’étrange impression de moutonner à l’aplomb des premières lueurs d’un matin décisif. Ce moutonnement n’était qu’une impression d’optique car les troupes de la reine Tomyris et de ses alliés demeuraient immobiles pour l’instant. Mais la sensation créait un malaise visuel qui n’épargna pas les chefs de guerre achéménides.

Juste en-dessous de cette élévation mamelonnée, d’innombrables reflets mercuriels émaillaient les marais qui ponctuaient la plaine lagunaire. Celle-ci s’inscrivait dans une forme amphithéâtrale presque parfaite. Un caprice de la Nature…

Khassandane redressa un peu plus encore sa haute stature musculeuse. Il reprit pour la troisième fois consécutive un tour d’horizon complet. Il hocha la tête. Le général Perse inspira une grande quantité d’un air saturée d’humidité tout en faisant un bruit de forge. Il commença :

–          « Avant chaque bataille, je m’imprègne de toutes les odeurs. De tous les bruissements qui ravivent mes espérances de victoires »

–          « Et que sens-tu aujourd’hui ? » s’enquit Artapherne.

–          « J’hume la sueur, le sang, les larmes »

–          « Les larmes… pour qui ? »

–          « Pour Tomyris bien sûr ! Nous allons exterminer l’armée des scythes et nous emparer des territoires qui prolongent l’estuaire de l’Oxus »

–          « Cela ne sera pas aussi facile » tempéra Artapherne.

–          « Pourquoi ? »

–          « La partie de l’armée Massagètes située à notre droite m’inquiète »

–          « Tu as peur de quelques milliers de nomades et de leurs petits chevaux nerveux ? »

–          « Je m’inquiète de leur positionnement le long du fleuve »

–          « Moi aussi… » intervint le roi achéménide qui passa sa main gauche sur son visage comme s’il symbolisait ainsi la dissipation de nuées passagères.

Cyrus le Grand se tut aussitôt, alors que ses généraux s’attendaient à un complément d’information. Le père de Cambyse accompagna ce curieux silence d’une lente rotation de la tête afin de mieux appréhender le positionnement des deux armées.

La faiblesse numérique des Massagètes et de leurs alliés scythes était flagrante. La force impériale des Perses se discernait aussi bien au niveau de l’équipement qu’en termes d’effectifs. La posture et le harnachement des cavaliers achéménides imposaient le respect, car ces hommes aguerris étaient très bien protégés avec leurs armures de cuir que renforçaient des écailles de métal fixées sur la poitrine, l’abdomen et le dos. Afin d’être les plus efficaces possibles, les cavaliers Perses étaient armées de deux longues lances qui faisaient mouche presque à chaque fois. Seul handicap majeur : il fallait revenir fréquemment en arrière afin de se réarmer. En effet, les javelines tueuses n’étaient jamais récupérées dans le corps des victimes en raison du fracas des armes, de la célérité des montures et de la dangerosité d’un retour en arrière face à un ennemi décidé. Cette contrainte  ne permettait guère une progression longue et régulière au sein des lignes ennemies.

Cyrus le Grand connaissait bien cette faiblesse relative face à des archers scythes qui pouvaient éliminer quinze soldats à la suite pendant la même période. La cavalerie était donc impressionnante, mais d’une efficacité toute relative face à une archerie opiniâtre et ne souhaitant pas céder un seul pouce de terrain.

Le roi des Perses porta donc toute son attention en direction des troupes Massagètes et de leurs positionnements.

–          « La reine Tomyris a toujours été une femme courageuse et très déterminée. Je découvre aujourd’hui qu’elle est aussi une fine stratège »

–          « C’est à dire ? » s’étouffa Khassandane, vexé et inquiet en découvrant que son monarque ne partageait pas son enthousiasme.

–          « Regardez ! intima Cyrus en pointant son doigt vers les deux ailes de l’armée scythe qui symbolisaient les extrémités d’un croissant de lune. Regardez la structure de ces deux parties »

–          « Oui… » acquiesça Artapherne sans apporter d’autres commentaires, car il ne savait pas ce qui focalisait l’attention du roi.

–          « Tomyris et ses chefs de guerre ont imbriqué des petits groupes d’archers et de cavaliers, alors que notre armée est disposée de manière plus conventionnelle en groupes très homogènes»

–          « Quel est l’avantage attendu ? » murmura Khassandane qui avait perdu son arrogance naturelle.

–          « Le martèlement de nos soldats par leurs archers sera sans cesse relayé par des intrusions courtes des cavaliers scythes qui rechargeront leurs armes plus vite que les nôtres »

–          « Mais… Mais nous sommes beaucoup plus nombreux ! » martela le général dont la stratégie venait, pour la première fois depuis plusieurs années, d’être mise en défaut.

–          « C’est vrai… confirma Cyrus II. Mais le dispositif mis en œuvre par Tomyris me gêne. Pire encore, il me préoccupe vraiment »

–          « Regardez ! » coupa Artapherne sans même se rendre compte qu’il venait d’interrompre son souverain.

Levant le bras droit, le fidèle général achéménide désigna une partie des troupes Massagètes qui commençaient à confluer en direction des avant-gardes de l’armée Perse.

–          « C’est le moment que j’attendais avec impatience ! » rugit Khassandane en serrant dans sa main droite son épée qui ne le quittait presque jamais.

–          « Nos hordes d’Immortels balaieront les Massagètes en moins d’une heure ! » précisa Artapherne sans qu’il soit possible de savoir si ce ton martial était dicté par une certitude innée ou par la peur d’une éventuelle défaite.

–          « Ce soir la Perse aura annexé un nouveau royaume et notre empire n’aura plus aucune limite au sein du monde connu ! » s’enthousiasma Khassandane.

Le roi opina. Ses yeux s’irisèrent de mille feux à l’instant précis où il fixa le firmament. Le soleil était désormais entièrement dissimulé par des nuées de plus en plus épaisses qui s’amoncelaient à la verticale de la boucle de l’Oxus où s’affrontaient les deux armées.

–          « Qu’Ahura Mazda guide nos pas… » implora-t-il en silence.

Son regard d’airain et son visage aux traits ciselés dans le marbre ne marquèrent aucun signe d’émotion visible. Mais il bouillonnait derrière le masque de l’impassibilité du conquérant qui a toujours vaincu ses ennemis.

Il enfila son casque ciselé de motifs végétaux et surmonté d’hydres à trois têtes. Puis il leva le bras droit d’un geste altier et sans équivoque.

La pluie commença aussitôt à tomber sur les rives lagunaires du fleuve.

…..

–          « Notre aile droite me préoccupe beaucoup ! » hurla Tomyris à l’attention de Sargaärh et de Kashtiliash qui l’entouraient à cet instant.

–          « Les javeliniers et les frondeurs plient face aux guerriers Perses. Mais nos archers continuent à faire des dégâts importants dans leurs rangs » rassura Sargaärh qui fronçaient les sourcils.

–          « Mais que font nos cavaliers ? Grâce aux pluies incessantes qui inondent la plaine et les marais, les chars à faux de Cyrus sont désormais inopérants. Nous devrions profiter au maximum de cet avantage afin de minimiser l’action désastreuse des Immortels qui terrifient déjà nos soldats. Mais notre progression est arrêtée sur notre flanc droit, alors que notre flanc gauche optimise le piège que nous avions tendu aux troupes achéménides ! »

La reine mettait en évidence l’impuissance des chars à faux qui, jusqu’à présent, avaient  symbolisé la réussite de Cyrus le Grand. Tirés par quatre chevaux vigoureux et nerveux, ces chariots dont les roues étaient bardées de faux très aiguisées faisaient des ravages au sein des armées ennemies. Ces « chars de la mort » semaient désordre et confusion au sein des guerriers adverses. Très vite, leurs roues ensanglantées s’ornaient de débris humains divers : morceaux d’intestins qui singeaient de macabres oriflammes, membres découpés ou têtes tranchées nettes, lambeaux de vêtements arrachés ou lacérés, ainsi que quelques armes fragmentées lors du choc.

Mais aujourd’hui, la pluie violente engluait les chars à faux de Cyrus. Vite paralysés, couchés sur le côté, ils gisaient, propulsant une roue crénelée de sang vers un ciel inquiétant. Et noir. Les cadavres des conducteurs décoraient désormais ces machines de guerre immobilisées dans les palus et qui érigeaient leurs silhouettes fantomatiques sous des trombes d’eau.

–          « Il faut appuyer notre dispositif, confirma Kashtiliash à l’instant précis où Hattusilli rejoignit Tomyris afin de la soutenir. Si cette partie de nos troupes cède du terrain face aux Immortels qui déferlent sans cesse sur nous, notre stratégie d’encerclement fondée sur l’utilisation des marais comme alliés s’effondrera. Et la victoire avec… »

–          « Renforçons notre flanc droit ! » résuma Tomyris qui se dirigea aussitôt vers son cheval.

Avec une agilité acquise de longue date auprès de son père, la reine des Massagètes enfourcha sa monture et se dirigea à toute vitesse vers ses troupes scythes afin de les encourager. Kashtiliash, Sargaärh et le petit-fils du roi de Gandhara se précipitèrent à sa suite.

Les quelques minutes qui suivirent furent dantesques et d’une cruauté inouïe.

Cela peut surprendre, voire choquer, mais les moments décisifs d’une bataille saturent et investissent nos sens. La vue est privilégiée en un premier temps car la violence des heurts outrepasse les visions habituelles. La notion même d’humanité choit à cet instant. L’univers bascule.

L’entremêlement des corps, des cuirasses et des armes, forme un entrelacs inextricable. Au même instant, se surimpose la promptitude brutale d’un jet de lance qui fracasse un torse et explose un dos, avec la lente virevolte de deux corps qui luttent autour d’un centre invisible avant qu’une hache, ou un glaive, n’interrompt cette muette saltation. Puis, l’un des deux belligérants tombe au sol, sur les genoux ou à plat ventre. Son adverse le nargue un instant. Une seconde plus tard, il esquisse un rictus et repart au combat sans prendre la peine de l’achever.

L’odorat aussi est saturé. Ce n’est pas l’odeur de la mort qui règne à cet instant. Elle vient beaucoup plus tard… Non, l’odeur qui envahit tout au moment précis où la bataille fait rage se définit à travers un mélange de sueur et de sang. Surtout de sang… Des vagues et des vagues de sang qui inondent tout et dont les fragrances entêtantes étourdissent les plus téméraires. Ceux qui ont peur frémissent, se terrent et pleurent. Les plus téméraires s’enivrent de ce parfum libéré à satiété par les cadavres et les corps des blessés qui implorent une mort salvatrice. Et ce parfum gangrène l’âme bien plus sûrement que le plus actif des poisons.

La kyrielle des sons dissonants sature enfin le sens de l’ouïe. Le fracas des armes qui s’entrechoquent structure le bruit de fond. Cette trame sonore, presque tellurique, s’aheurte sans cesse aux cris de douleur, aux hurlements de défi, aux imprécations rageuses et aux spasmes ultimes d’un guerrier agonisant dans le sang et l’urine de ses compagnons d’armes. Les bruits d’une tête que l’on tranche, d’un bras que l’on sectionne ou d’une poitrine qui craque en explosant ne se ressemblent pas. Pas du tout. En dépit de ce capharnaüm sonore qui envahit la plaine lors d’une grande bataille, la peau qui se déchire, le muscle qui s’ouvre comme un fruit trop mûr et l’os qui se brise, génèrent chacun leur macabre symphonie.

Ozzymandra, Kashtiliash et leurs amis connaissaient déjà ces oratorios funèbres qui parsèment toutes les guerres et tous les conflits. Mais, aujourd’hui, la férocité du combat opposant les Perses et les Massagètes dépassait tout ce qu’ils avaient connus jusque là.

Les deux armées n’envisageaient pas un seul instant l’idée même de la capitulation. Cette obstination confinait à la frénésie meurtrière. Les archers criblaient de flèches les guerriers armés de lances ou de glaives. Les cavaliers tombaient les uns après les autres et leurs entrailles se mêlaient souvent à celles de leurs montures.

Il y avait une étonnante dissymétrie entre les différentes parties du champ de bataille qui se déroulait désormais le long d’une boucle du vaste fleuve. L’aile droite de l’armée des Massagètes était le théâtre des combats les plus violents et les plus meurtriers. Des monceaux de cadavres perforés de flèches et de javelines courtes jonchaient le sol imbibé d’une pluie tenace qui engourdissait les corps et paralysait les espérances. Ceux qui survivaient encore se battaient en maniant des épées et des haches dont le poids s’alourdissait au fil des minutes.

La situation était moins enchevêtrée dans la partie centrale où les troupes scythes et achéménides s’affrontaient frontalement. Une forme plus classique, mais tout aussi meurtrière, car l’œuvre de mort accomplit par les archers stratifiait les rangées de cadavres et les rangées de guerriers encore debout. Sanglants… mais debout !

Au milieu, les différents groupes d’Immortels de Cyrus le Grand avançaient toujours en quinconce. Avec une régularité affolante, les implacables guerriers Perses vêtus de tuniques blanches maculées depuis longtemps du sang de leurs ennemis progressaient. Progressaient encore. Progressaient toujours. Leurs cris de guerre dominaient tous les autres. Ils outrepassaient les hurlements de douleur et les râles d’agonie. Disposés de telle façon que l’un frappe avec sa lance ou son épée alors que l’autre maniait la hache, ils redoutaient peu les flèches scythes car leurs boucliers étaient caparaçonnés de métal. Ces derniers pesaient un poids effroyable, mais les Immortels étaient tous des athlètes et il semblait bien que ce fardeau soit inexistant pour eux.

Lorsqu’ils avançaient de dix mètres, dix soldats morts jonchaient le sol sous leurs pieds et entre leurs jambes. Ils ne prenaient même pas la peine d’achever les blessés, ils savaient que leur force primait toujours.

Et elle primait encore aujourd’hui même.

A l’inverse de la déroute en cours face aux Immortels achéménides, l’aile gauche de l’armée de Tomyris concrétisait pour l’instant la sagacité prémonitoire d’une reine qui souhaitait avant tout venger la mort de son fils. Engluées dans les palus qui longeaient la rive du fleuve sur plusieurs kilomètres, les troupes Perses cédaient du terrain à cet endroit car la confluence des marécages et d’une pluie tenace paralysait la cavalerie de Cyrus et ses soldats, trop lourdement armés sur un sol meuble et saturé d’eau.

L’issue de la bataille étant de plus en plus incertaine et l’avancée des invincibles Immortels occasionnant de très lourdes pertes, Tomyris décida de concentrer ses meilleures forces près de ce verrou qui ne devait en aucun cas céder.

Dans le cas contraire, l’encerclement serait fatal aux troupes scythes.

Suivie comme son ombre par Sargaärh, Ozzymandra et les princes d’Arachosie et d’Hyrcanie, la reine des Massagètes décida de jeter toutes ses forces dans la bataille. Juste avant la mêlée qui allait symboliser sans doute le combat décisif, elle s’immobilisa et regarda son amant. Leurs regards se croisèrent, puis fusionnèrent. Tomyris s’approcha encore. Puis, geste un peu incongru en pareille situation, elle embrassa Hattusilli avec une fougue animale. Leurs corps s’étreignirent un instant. Un court instant.

Un trop court instant.

Ils se désenlacèrent et foncèrent dans le tourbillon de métal et de sang sans se soucier des flèches achéménides qui vrombissaient et zébraient l’espace auteur d’eux. Les nouveaux alliés du royaume des Massagètes les suivirent afin de vaincre ou de sacrifier leurs vies à un idéal dont les contours paraissaient un peu flou. Mais il était trop tard pour renoncer, trop tard pour réfléchir. L’heure était maintenant au combat… à mort !

Et il y eut d’innombrables morts en quelques minutes.

L’arrivée inopinée d’un nouveau groupe de guerriers prompts à en découdre exaspéra encore l’intensité des heurts. Puis, une nouvelle horde d’Immortels fonça sur les Massagètes. Les guerriers vêtus de tuniques désormais souillées du sang de milliers de guerriers scythes donnaient l’étrange impression de venir de nulle part. C’était faux bien sûr. Mais cette stratégie Perse était très efficace. Le moral des troupes adverses s’érodait au fil des arrivées nouvelles de ces impitoyables guerriers que rien ne paraissait arrêter.

–          « Mais combien sont-ils ? » murmura Tomyris.

La confusion était telle que la belle organisation du début s’était diluée en une cohue indescriptible qui ne pouvait se définir qu’à travers des mots crus ou des appréciations mortifères.

Par endroit, les soldats vivants et les soldats morts s’enchevêtraient en formant des talus de corps qui remuaient avec une lenteur amplifiée par l’effroi. Certains cadavres étaient tellement criblés de flèches et de lances que le caractère humain de la silhouette s’estompait au profit d’une comparaison singulière : des hérissons de fer ensanglantés et pantelants ! Crucifiées dans des postures impies, ces silhouettes se juxtaposaient presque à l’infini.

Le temps passait et la fatigue s’accumulait. Les gestes étaient plus lourds, les ahanements et les cris de défi plus espacés. Seuls les hurlements et gémissements qui traduisaient une lente agonie conservaient leur vraie valeur. Lorsque la vie s’échappe au rythme saccadé du sang qui s’écoule et que l’on tente encore de lutter, le sentiment qui prévaut s’apparente à un dérisoire héroïsme de l’insondable. Puis l’insondable vous rattrape. Et l’héroïsme disparaît.

Tout s’achève en un râle. Ou un borborygme. La vue se brouille. Les mâchoires se crispent. Une immense douleur vrille les os et le soleil se lève enfin au nadir d’un univers intérieur qui s’effondre dans les ténèbres.

Dressée au milieu des morts et des blessés, Tomyris se battait comme une lionne du désert défendant ses petits. Maniant sa longue lance effilée de la main gauche et une solide épée de la main droite, la mère de Spargapithès ne renonçait jamais. Les guerriers Perses qui se retrouvaient face à elle après avoir contourné un monceau de cadavres s’ébahissaient. Parfois, ils sourcillaient niaisement avant de mourir.

Animée de la vivacité du cobra, la reine des Massagètes profitait de cette stupeur passagère pour faire mouche à chaque fois. Et le malheureux soldat se retrouvait embroché avant d’avoir compris ce qui se passait.

De leurs côtés, les nouveaux alliés faisaient merveille et leur agressivité sublimait une longue pratique du combat au corps à corps. Seule différence, mais de taille, il ne s’agissait point de duel entre amis où l’élégance du geste avait autant d’importance que la virulence des attaques. Ici il fallait vaincre. Ici il fallait tuer. Ici il fallait tout simplement survivre un peu plus longtemps que l’ennemi. A ce jeu brutal et pervers, les forces en présence s’équivalaient. La supériorité numérique des troupes de Cyrus s’était engluée dans les marécages bordant l’Oxus et l’effrayante précision des archers scythes rééquilibrait la puissance des assauts respectifs. Mais les Immortels continuaient à avancer au centre de la ligne de front et ils s’enfonçaient peu à peu au sein des troupes de fantassins Massagètes qu’ils massacraient avec une précision presque chirurgicale.

Cependant, Tomyris luttait sans jamais reculer. Soudain, la souveraine scythe se trouva face à un Immortel.

Voir cette armée d’élite de loin était impressionnant. En voir un juste en face de soi devenait effrayant. Le guerrier était couvert du sang d’une centaine d’ennemis occis ou blessés. Sa haute stature, son casque orné d’hippogriffes et ses yeux étincelants de haine résumaient en une seule image toutes les terreurs qu’ils colportaient désormais des rives de l‘Indus à celles de l’Euphrate.

Vouant leur existence à Cyrus le Grand, ces courageux guerriers Perses étaient toujours prêts à sacrifier leur vie. L’adversaire de la souveraine des Massagètes ne pouvait donc pas se laisser impressionner par son statut royal. L’Immortel posa son bouclier afin d’utiliser deux armes en même temps. Ses habiles moulinets qui enchaînaient des girations avec sa hache de guerre et des mouvements de faux avec sa longue épée déstabilisèrent la mère de Spargapithès. Elle trébucha sur un corps allongé et chut au milieu d’un humus gorgé de sang et de pluie mêlés.

L’Immortel rugit de joie et abattit sa lame en direction de Tomyris. D’une virevolte désespérée, la reine évita l’impact. Seul son bras gauche, légèrement lacéré au niveau du coude, subit les foudres d’un coup qui aurait pu décapiter la malheureuse.

Vif comme l’éclair, Hattusilli s’interposa. Le combat entre les deux hommes fut bref, mais d’une violence inouïe. Le petit-fils du roi de Gandhara évita presque tous les coups. Cependant, une large balafre sur le torse et la cuisse droite symbolisa en quelques interminables secondes la force de l’engagement et l’issue obligatoire du combat.

Juste avant de recevoir ce coup malheureux, il put quand même faucher l’athlétique guerrier Perse et lui planter sa lance dans le bassin.

Les yeux hagards et les doigts crispés sur une hache désormais inutile, l’Immortel  ploya sur lui-même et dut s’agenouiller dans la boue. Sans tergiverser un seul instant, Hattusilli endigua la douleur qui fulgurait désormais dans sa poitrine. Il leva une dernière fois sa lance et la plongea dans la gorge de son adversaire. Suivi d’un flot de sang, un pathétique gargouillis rythma l’épitaphe du soldat vaincu. Il s’effondra, face contre terre, consolidant ainsi les murailles de soldats morts qui jonchaient depuis plusieurs heures la plaine marécageuse bordant la rive occidentale de l’Oxus.

Hattusilli s’agenouilla à côté de Tomyris afin de savoir si sa blessure était grave. Elle le rassura et proposa de reprendre le combat. Le frère d’Yzalys refusa. Il passa ses mains dans la chevelure de la reine qui était désormais emperlée de sang et de boue. Il fit alors un large geste afin d’attirer l’attention  de ses amis et des soldats Massagètes encore valides et proches d’eux.

Kashtiliash fonça comme l’éclair dans leur direction. Il s’agenouilla à son tour.

–          « La blessure de la reine est grave ? »

–          « Non. Juste une grosse estafilade… rassura la souveraine en esquissant un pâle sourire. Il faut poursuivre le combat. Ne perdez pas votre temps à mes côtés. Rejoignez Ozzymandra et mes chefs de guerre. Il faut prolonger l’action de nos archers. L’armée de Cyrus est toujours beaucoup plus nombreuse que nos troupes et rien ne semble pouvoir arrêter la progression des Immortels »

–           « Nous vaincrons… » conclut le prince d’Arachosie qui leva au même instant sa lance en direction d’Ahura Mazda qui refusait avec obstination toute apparition au milieu des nuées.

D’une prompte virevolte, l’athlétique guerrier repartit en direction de la mêlée dont l’issue semblait toujours très aléatoire.

Après avoir vaincu deux nouveaux adversaires caparaçonnés de cuir et de languettes de métal qui tintinnabulaient sans cesse, Kashtiliash fut brutalement confronté à un cruel dilemme. Face à lui, deux duels farouches opposaient Manishtusu et Arshtivaïga à des Immortels. Dans les deux cas la situation était délicate. Ses compagnons avaient chacun perdu une arme, alors que leurs ennemis utilisaient encore la lance ou l’épée. Le prince d’Hyrcanie était en très mauvaise posture car il n’avait plus que son glaive, alors que le guerrier élamite tenait toujours d’une main ferme sa longue javeline marbré du sang d’une dizaine de guerriers Perses transpercés de part en part.

Le prince d’Arachosie décida donc d’assister en un premier temps son compagnon d’errance depuis de longs mois et qui ployait peu à peu sous les coups de boutoir d’un adversaire ivre d’une probable victoire. Sans hésiter, il se positionna face au guerrier ayant voué sa vie et son âme à Cyrus le Grand. Rompu aux pires conditions de combat, l’Immortel ne trembla point. Il continua à menacer Arshtivaïga de son épée, tout en se positionnant face à un nouveau belligérant bien décidé à en découdre jusqu’à la mort.

Les deux guerriers se firent face. Ils étaient armés de la même manière et la situation paraissait bloquée. Pendant ce temps, le prince d’Hyrcanie insultait son adversaire. Ce dernier ne tenait aucun compte de ces propos dont la seule fonction était d’attirer son attention et de le déstabiliser. Mais il était impossible de déstabiliser un Immortel. Kashtiliash le savait bien.

Les combattants s’observèrent un bon moment. Le prince d’Arachosie entendait les imprécations de son ami et les cris de rage de Manishtusu qui semblait désormais être lui aussi en difficulté. Mais il ne pouvait distraire son regard car une seule fraction de seconde d’inattention serait mortelle.

La sueur envahit son front et commença à perler à la périphérie de ses sourcils. Il ne pouvait demeurer ainsi. Il esquissa donc un geste. L’Immortel le dupliqua. Au loin, des clameurs retentirent au rythme des volées de flèches échangées par les archers Perses et scythes. Seul un durcissement des muscles de la mâchoire identifièrent la décision prise par Kashtiliash.

Puis, avec une force décuplée par la rage, il propulsa sa javeline en direction de son adversaire. Ce dernier esquissa un geste de repli et lança en même temps son arme vers l’intrus qui osait le défier. Mais cette réplique fut trop tardive et la lance de Kashtiliash fracassa la poitrine du soldat achéménide qui hurla de dépit et de douleurs. Ses genoux ployèrent, son torse vacilla.

En moins d’une seconde, l’ami d’Arshtivaïga fut devant lui. D’un rapide moulinet du bras gauche, il trancha le bras de son ennemi, éliminant ainsi toute menace. Le sang jaillit doublement et l’Immortel tomba au sol.

Kashtiliash écourta l’agonie du guerrier achéménide en lui passant sa lame dans la gorge.

–          « Arshtivaïga ? »

–          « Ça va, murmura le prince d’Hyrcanie qui commençait déjà à se relever. Ne t’occupe pas de moi. Manishtusu est en très mauvaise posture. Il faut l’aider ! »

Kashtiliash comprit la situation d’un seul coup d’œil. Désormais uniquement armé d’une lance qui s’était brisée lors du dernier assaut avec son adversaire, l’athlétique guerrier élamite ne pouvait que parer les coups que le soldat Perse assénait avec la régularité d’un métronome. Manishtusu avait la bouche pleine de sang et son bras gauche était zébré de très vilaines blessures. Il chancela encore une fois et s’abattit au sol, protégeant sa tête et sa poitrine comme il le pouvait avec une simple tige de bois en guise de protection.

L’Immortel savait parfaitement que l’heure de la curée avait sonnée. Avec un rictus de haine et un hurlement de plaisir non dissimulé, il souleva la longue lame de son épée au-dessus du malheureux. Avec l’énergie du désespoir, Kashtiliash fondit vers l’homme qui menaçait ainsi son compagnon.

A l’instant précis où sa javeline s’enfonça dans le dos du guerrier achéménide, ce dernier fracassa son glaive en travers de la gorge du malheureux élamite qui ne pouvait plus se défendre. Un double et monstrueux gargouillis d’agonie affecta les deux belligérants.

L’Immortel Perse s’effondra sur le corps de son ennemi et leurs sangs se mêlèrent afin d’irriguer un peu plus encore les palus environnants qui étaient déjà saturés de liquides corporels et d’effluves de mort.

–          « Non ! » hurla le prince d’Arachosie.

Mais il était trop tard. Manishtusu venait de rejoindre les mânes de ses ancêtres et son cou déchiqueté ne laissait aucune ambigüité quant à son trépas. Kashtiliash s’agenouilla à côté de lui après avoir déplacé sans ménagement le cadavre de l’Immortel et récupéré sa lance.

Il observa son compagnon un long moment. Sa poitrine lui faisait mal. Il parvint enfin à dompter les spasmes de douleur et de rage qui l’envahissaient. Puis il clôt les paupières du courageux soldat élamite qui venait de sacrifier sa vie pour eux. Kashtiliash aurait aimé pouvoir se recueillir encore pendant quelques instants auprès du malheureux guerrier qui avait parcouru dix contrées différentes avant de les rejoindre. Mais un brutal retrait des frondeurs et archers scythes le contraint à rebrousser chemin.

La situation empirait de minutes en minutes.

Marécageux et envahit de miasmes délétères, le lieu choisi par Tomyris pour la bataille avantageait son armée. Mais cet atout s’avérait être de plus en plus insuffisant. Grace aux innombrables coups de butoir assénés par les Immortels et aux profondes saignées qu’ils agrandissaient peu à peu au sein des Massagètes, le reste des troupes Perses dirigées par Artapherne et Khassandane repoussaient progressivement l’armée de la reine Tomyris.

La souveraine se retrouva peu à peu acculée avec une partie de ses soldats entre deux élévations de terrain qui entouraient une cuvette boueuse.

Ozzymandra et Kashtiliash se retrouvèrent très vite à ses côtés.

–          « C’est notre dernier combat ! » hurla le prince d’Arachosie.

–          « Pas encore… » répondit Tomyris en prenant un air mystérieux.

Avec une lenteur hiératique et calculée, elle se planta face au soleil qui refusait obstinément de paraître. La reine se saisit alors d’un objet qui était coincé à sa ceinture. Elle le dissimula entre ses mains formant une coupe et l’éleva lentement vers le ciel.

Elle demeura ainsi, insensible aux flèches qui fusaient et aux hurlements démoniaques des Immortels qui fondaient vers eux.

–          « Mais que fais-tu ? » s’inquiéta la reine de Sogdiane qui ne comprenait pas la brutale passivité de son amie.

Au moment même où Ozzymandra allait poursuivre ses interrogations, le ciel s’assombrit avec une rapidité affolante. Des hurlements de terreur envahirent aussitôt le champ de bataille. Scythes, Perses, Immortels, archers et javeliniers, tous regardaient… l’impensable !

Fusant des quatre points cardinaux, d’immenses créatures volantes envahissaient le firmament. Larges d’au moins vingt mètres et affublées d’un bec colossal à l’extrémité acéré, ces monstres aux couleurs de brume piquaient exclusivement en direction des Immortels de Cyrus le Grand sans se soucier des autres soldats.

En moins d’une minute le carnage fut total. Les grands oiseaux fantomatiques au plumage fuligineux et aux yeux rubis déchiquetaient les Immortels comme s’il s’agissait de graines ou de petits rongeurs sortant du terrier. Ils en massacrèrent plus de mille en quelques minutes. Des flots de sang retombaient en pluie fine sur les autres guerriers lorsque les corps explosaient entre les parois des gigantesques becs ou entre des serres susceptibles d’emporter un éléphant. Les hurlements d’effroi se juxtaposèrent aux cris de stupéfaction.

Soudain, la plaine s’inonda d’un silence effrayant. Le silence qui prélude aux grandes apocalypses, aux conflagrations ultimes.

Hébétés, les amis de Tomyris se détachèrent enfin de ce spectacle hallucinant afin d’observer la souveraine. Tremblante et couverte de sueur comme si elle était en transe, Tomyris demeurait muette. Les yeux écarquillés, elle fixait toujours un point dans le ciel. Toujours le même.

Elle tenait encore au-dessus de sa tête l’objet mystérieux qui paraissait être le déclencheur de cette gigantomachie née de l’esprit d’un démiurge fou.

Puis elle s’effondra au sol. Ses amis la rejoignirent immédiatement.

Et les oiseaux géants disparurent…

Le silence perdura. Longtemps. Ou quelques secondes. Qu’importe, cet instant magique statufia tous les combattants. Chacun se regarda, s’observa, se scruta. A l’évidence, tous les belligérants cherchaient à comprendre ce qui venait de se passer. D’où venaient ces oiseaux immenses aux ailes de nuit et aux becs acérés ? Pourquoi semblaient-ils tous obéir à Tomyris ? Pourquoi déchiquetèrent-ils uniquement les Immortels Perses ?

Pourquoi s’évanouirent-ils dès que la reine des Massagètes s’effondra au sol ?

Seule Tomyris pouvait sans doute répondre à ces questions. Mais l’amie d’Ozzymandra demeurait prostrée dans la boue. Immobile.

Et le silence régna encore quelques instants au milieu des nuées.

Soudain, Ahura Mazda se décida enfin à embraser une plaine désormais jonchée par plus de vingt mille cadavres entremêlés. Dans ce contexte où espérances et charniers s’hybridaient depuis l’aube, le sang du ciel s’unissait enfin au sang de la Terre. Et cette union était monstrueuse.

C’est à cet instant précis que les hasards du combat dressèrent face à face Ozzymandra et Cyrus le Grand.

Stupéfait face à cette amazone qui combattait comme une lionne et qui trônait désormais au milieu d’une dizaine de ses soldats éventrés, énucléés ou décapités, le roi des Perses rigidifia sa haute stature. Lui aussi souillé de boue, de sang et de débris humains qui maculaient sa tunique chamarrée et sa longue épée, il s’immobilisa face à cette femme qui le défiait au milieu des quelques Immortels qui n’avaient pas été dévorés par les grands oiseaux noirs nés de la magie de Tomyris.

Il observa sa silhouette altière et sa longue chevelure rousse où dansaient des flammèches d’or nées de la soudaine bienveillance d’un soleil ragaillardit.

Il se campa face à Ozzymandra et lui demanda d’une voix grave et puissante :

–          « Qui es-tu ? »

–          « Ozzymandra, fille du roi de Sogdiane que tes soudards ont tué en son Palais ! »

Un très court et très lourd silence s’insinua entre les deux protagonistes de cette scène de fin du Monde.

Ozzymandra le rompit aussitôt :

–          « Je viens venger son trépas et restaurer l’honneur de mon peuple ! »

–          « Capitule, reine de Sogdiane ! La magie sournoise que ta nouvelle alliée a utilisée contre mes Immortels vient de montrer ses limites. Ce fut juste un feu de paille. Le reste de mes troupes va vous exterminer comme ces oiseaux maudits qui ont décimé ma garde. Il est encore temps d’éviter le pire pour toi » vociféra Cyrus II en levant son épée au-dessus de sa tête.

–          « Jamais ! »

–          « Je le redis une dernière fois : rends-toi reine de Sogdiane ! Je te garantis la vie sauve… »

–          « Meurs, roi des Perses ! » clama Ozzymandra en ajustant sa lance.

Respiration muette s’imposant à la verticale d’un moment inouï, un spasme secoua le champ de bataille. Puis, vive comme l’éclair, la javeline de la jeune souveraine sogdienne jaillit avec une force ahurissante.

Elle percuta la base du cou du roi achéménide, broyant les cervicales.

Le fracas consécutif à l’impact fut suivi d’un gargouillis innommable. La blessure était atroce. Le sang gicla longuement et forma un orbe vermillonné. Les yeux hallucinés, Cyrus essaya de porter ses mains sur la déchirure béante par laquelle sa vie s’écoulait en longues saccades impies.

Rien n’y fit.

Il chancela, murmura quelques bribes de phrases inaudibles. Puis il s’effondra sur les genoux devant ses Immortels paralysés d’effroi et l’altière silhouette de la jeune femme qui venait de venger son père tout en ralentissant les volontés hégémoniques d’un jeune empire aux ambitions démesurées.

Le soleil hoqueta et inonda enfin les marécages longeant les rives de l’Oxus.

Tomyris et le labyrinthe de cristal

Tomyris et le labyrinthe de cristal

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