Des créatures qui enfantent leur propre univers…

Dans notre premier roman : « Cathédrales de brume », le héros principal est condamné à errer pendant des millions d’années entre notre galaxie et sa plus proche voisine (la galaxie d’Andromède), sans pouvoir bouger, ni mettre fin à ses jours.

Au fil du temps, il métamorphose ses songes éveillés en leur donnant forme. C’est ce qu’il nomme ses « cathédrales de brume ».

Parfois, son errance le conduit toutefois à s’aheurter à la réalité.

C’est le cas lors du chapitre 22. Nous sommes en 18325 et cela fait donc plus de 15 800 ans que notre naufragé prolonge cette effarante odyssée instrumentalisée par les omniscients Hexastylis.

Avec ses compagnons de voyage qu’il a progressivement matérialisés en les exhumant des brumes d’un lointain passé, il va rencontrer d’étranges, primitives et merveilleuses créatures extragalactiques…

 C’est aussi le chapitre où apparait un personnage essentiel par la suite : Sophonisba.

« L’exubérance est beauté »

William Blake – Le mariage du Ciel et de l’Enfer

 18325 – 7eme jour

 Depuis trois jours les compagnons d’Amaranth avaient précipitamment rejoint l’esquif de survie.

Pourquoi cette frénésie alors qu’ils vivaient depuis près d’un millénaire dans une architecture confortable et voluptueuse à la fois ? La raison était simple et déroutante. Les détecteurs du vaisseau venaient de vibrer fortement, indiquant explicitement la présence d’une activité vivante à moins d’un mois lumière. La description était vague, mais les capteurs ne pouvaient traduire que ce qu’ils recevaient en flux encore irréguliers et ténus : des signes de vie active. Pour en savoir plus, il convenait de s’approcher à vitesse subluminique. Et c’est ce que faisait actuellement le Chrysaör.

L’événement était exceptionnel. Depuis la frustrante rencontre avec le croiseur des Tonaxares, ils n’avaient point croisé d’autres formes de vie, excepté naturellement l’étonnant bestiaire cosmique patiemment reconstitué par Heliaktor à travers ses architectures virtuelles.

Chacun admit sans ronchonner qu’il convenait de rejoindre immédiatement le navire réel afin de se préparer au mieux à cette éventuelle rencontre. La confrontation était d’autant plus surprenante que les errants d’éternité se trouvaient désormais à un peu plus de 15 000 années-lumière de notre Galaxie, pénétrant doucement dans la nébuleuse ouatée d’argent et de suie de l’amas galactique 47 Tucanae. Ce brouillard d’étoiles diffuses étant situé à l’extérieur de la Voie Lactée, il pouvait légitimement s’auréoler du nom d’espace extragalactique.

Une première pour l’Humanité. Longtemps hélas après sa disparition…

Quitter les alvéoles mousseuses de la douce planète Gladiorhizza fut réellement un supplice.

En 17013, l’arcturien avait installé la petite cohorte de ses amis, renforcée par quelques arrivants plus tardifs, au sein d’une reconstitution fidèle de cette planète orbitant dans le système de Rasalgethi, une géante rouge pontifiant dans la constellation d’Hercule.

Source d’indicibles plaisirs, cette immense toile d’araignée constellée d’alvéoles floconneuses sublimait les espérances de chacun. Il suffisait de se lover au creux de l’une d’entre elle, seul ou en couple, pour voir se réaliser autour de soi les espérances les plus folles. Chaque pulsion se concrétisait, quelle qu’en soit la genèse.

Pendant les premiers siècles, ces désirs s’assouvirent principalement à travers la satisfaction de besoins élémentaires ou sexuels. Puis, le temps passant, la sérénité reprit peu à peu ses droits.

Luxure et superficialité s’estompèrent partiellement au profit d’ambitions plus créatives, exceptés naturellement pour Centipède, Hildegard von Bingen, Léonard de Vinci, Hölderlin ou Piero di Cosimo, qui s’immergeaient depuis fort longtemps au sein de ces plaisirs éthérés qui satisfont l’âme avant la jouissance des sens.

Certaines personnalités se révélèrent progressivement. On découvrit ainsi au fil des siècles l’intensité de l’amour unissant Héraclite et Christine de Pisan.

Attila, qui les avait rejoint en 15768 en compagnie de Sophonisba et d’Aglathyde, deux voluptueuses hétaïres vénitiennes vivant au début du XVIe siècle, se vautra dans la débauche la plus débridée. Il malmena son cœur fragile au gré d’innombrables périples érotiques partagés avec les sculpturales odalisques. Puis il se ressaisit étrangement et devint progressivement adepte des subtiles ornementations musicales structurées par Hildegard von Bingen. Ayant abandonné ses recherches médicales au profit de savantes expérimentations polyphoniques, la mystique rhénane fut ravie d’accueillir un disciple aussi attentif qu’inattendu. Emerillonnées par ce changement, les courtisanes alternaient plaisirs saphiques et peintures bucoliques en attendant les rares moments de jouissance que le Roi des Huns leur octroyait encore.

Curieusement, les destinées des deux jeunes femmes se dissocièrent rapidement. Alors qu’Aglathyde paraissait se complaire sans rechigner dans son rôle ambigu de gourgandine délaissée, Sophonisba réagit très différemment. Consciente de sa beauté radieuse et de son immense pouvoir de séduction, la courtisane vénitienne ne sembla nullement vouloir se cantonner à un rôle purement libertin. Très rapidement, sa longue chevelure cuivrée et son regard émeraude captèrent l’attention de tous. Elle s’immisça dans toutes les discussions, prit ouvertement parti, usa surabondamment d’un humour corrosif, sympathisa avec Hildegard et Taskhäärh, mêlant ainsi extravagance ludique et sensualité outrée.

Mais la période des plaisirs infinis et féconds prenait provisoirement fin ici. La présence d’une activité réelle dans l’environnement proche du Chrysaör impliquait une attention soutenue, suivit d’éventuelles prises de décisions capitales pour l’avenir.

L’arcturien décida donc que chacun réintégra les flancs du Chrysaör.

Seule dérogation à la réalité, la nef tripla de volume tout en conservant ses justes proportions afin que ses amis puissent trouver leur place dans des conditions de confort acceptable. La promiscuité était évidente, ce qui ne déplaisait pas à tout le monde. Mais l’espace ainsi réaménagé permettait de maintenir une intimité suffisante.

Taskhäärh en revanche posa difficulté. Sa taille gigantesque étant fort peu compatible avec l’espace réservé aux occupants, le crocodile géant fut provisoirement installé à l’arrière. L’emplacement n’était guère luxueux mais lui assurait en revanche une vue imprenable sur notre Galaxie s’éloignant doucement en un froissement de lumières liliales.

Tendu de cuir fauve et d’acajou finement lustré, le décor recréait l’environnement chaleureux que le naufragé avait déjà utilisé à plusieurs reprises lorsqu’il renonçait à ses grandes reconstitutions virtuelles aux dimensions extravagantes. L’ensemble était agréable, permettant d’attendre le moment tant espéré dans de bonnes conditions.

Ce tournant magique tarda à venir, mais au fil des semaines les détecteurs s’éberluèrent de plus en plus. Les zones d’activités décelées semblaient venir de partout à l’intérieur d’une sphère distendue occupant un système stellaire tout entier.

L’ensemble babillait d’une vie bourdonnante, organisée et totalement insensible à l’arrivée d’un modeste équipage venant des tréfonds de l’espace.

Le silence retomba, uniquement troublé par les ronronnements des gyroscopes gravitationnels. Parfois aussi par les gémissements d’Astrée hurlant son plaisir, mais ceci était désormais une habitude multimillénaire.

–           « Quel est le nom de ce système solaire ? » s’inquiéta Héraclite, après une nuit traversée de cauchemars hallucinés.

–           « L’étoile située en son centre n’est pas répertoriée avoua le naufragé. Toutes les étoiles constituant les différents amas globulaires orbitant autour de la Galaxie n’ont pas forcément de noms »

–           « Cette lacune est regrettable, soupira le philosophe en embrassant sa compagne qui venait d’arriver. Centipède possède peut-être une information concernant ce système planétaire qui semble bruire d’une vie exubérante »

–           « Aucune » répondit laconiquement la créature de lumière, tout en se libérant des pattes antérieures de Taskhäärh au creux desquelles il se reposait régulièrement.

–           « Donc personne ne sait rien sur ce monde ? » s’irrita Piero di Cosimo, tout en lançant un regard oblique dans la direction d’Attila.

–           « Ce n’est pas la peine de me fixer ainsi, grommela l’ancien roi des Huns. Comment veux-tu que j’en connaisse plus qu’Heliaktor ou Centipède sur ce sujet ? »

–           « Vos vagissements nocturnes m’ont dérangé pendant toute la nuit ! » cingla le peintre florentin, explicitant ainsi son humeur belliqueuse.

–           « Je peux te prêter l’une de mes terpsichores ! s’esclaffa Attila. Voire les deux si tu parviens à les satisfaire ensemble… »

Hildegard lui lança un regard courroucé, alors que Sophonisba s’étranglait en toussotant.

–           « Le temps n’est plus aux querelles ! s’emporta Heliaktor. Les détecteurs de bord indiquent que nous atteindrons dans moins d’une semaine la zone de contact visuel avec ces sources d’énergies éparpillées. Notre mission impose que nous demeurions calmes et concentrés »

Les deux protagonistes se cloîtrèrent dans un lourd silence. Ce qui ne fut pas le cas d’Héraclite.

–           « Je constate avec plaisir que tu t’appropries désormais sans vergogne le mot mission, après l’avoir ignoré durant des millénaires »

–           « Eh oui, condescendit-il. Les temps changent, moi aussi. Plus sérieusement, il est exact qu’un retour actif dans la matérialité d’un espace non désincarné me stimule. Cette future rencontre avec des entités totalement inconnues et situées bien au-delà de toutes les précédentes investigations humaines est très excitante. J’aspire à ce premier contact avec des êtres extragalactiques. Et je le redoute aussi. Le précédent contact avec des créatures supérieurement intelligentes ne s’est pas très bien passé »

–           « De toute façon, conclut l’éphésien fataliste, la race humaine n’existe plus. Que risquons-nous ? »

–           « De perdre notre âme » intervint Ombellianne de Rochefort en se lovant le long de son compagnon, tout en ébouriffant l’opulente chevelure ombrant ses épaules.

Nul n’y trouva à redire.

Exactement six jours terrestres plus tard, les stridulations insupportables des détecteurs envahirent par vagues l’habitacle du Chrysaör. Heliaktor sentit ses paumes s’humidifier un peu, sa bouche s’assécher, ses yeux s’irriter comme si une large poignée de sable venait de s’instiller indiscrètement entre ses paupières et le globe oculaire.

Il vrilla brutalement son regard vers l’immense baie vitrée, cherchant à discerner dans l’ébène de la nuit une trace de vie. Aussi furtive soit-elle. La tâche était rendue difficile par l’omniprésence de l’ovale éblouissant de l’amas galactique qui les accueillait désormais.

Brutalement Astrée s’égosilla :

–           « Un point lumineux ! J’ai vu un point lumineux ! »

–           « Où ? » vociférèrent en même temps une dizaine de voix.

Désignant en tremblant un point imaginaire situé dans la partie inférieure gauche de la baie moirée d’argent, elle fixa l’espace. Puis, exécutant de petits cercles concentriques avec son index, elle figea enfin son geste dans un axe concret stabilisant la vision.

–           « Là ! »

Tous s’écarquillèrent les yeux, hormis le crocodile géant qui ne pouvait s’approcher suffisamment et dont la vue était, de toute façon, insuffisante.

–           « Je le vois aussi ! » s’écria enfin Vasgo de Gama.

Il fut rapidement suivit par Heliaktor, Sophonisba, Centipède et Hildegard. Très ténue au début, la structure lumineuse se révéla peu à peu aux yeux ébaubis des passagers du Chrysaör. Puis une deuxième évanescence apparut, sur la droite. Puis une troisième, une quatrième… Il y eut bientôt près de cinq cents points nimbés d’une douce lumière verte et saphirine. Tous paraissaient confluer doucement en direction du vaisseau de la Ligue, mais ces signes de vie demeuraient parfaitement éloignés de toute planète.

La pâle étoile jaune paille était encore fort loin et nulle planète ou satellite ne justifiait cette concentration inhabituelle en plein espace.

S’approchant de plus en plus, ils parvinrent enfin à discerner les grandes lignes de ces élégantes structures marbrées de bleu et ponctuées d’un vert intense, lumineux, apaisant.

Evoquer une silhouette élégante était insuffisant dans le cas présent. Il aurait fallu centupler ici les qualificatifs afin de rendre justice à l’étincelante vénusté de ces ampoules fuselées déambulant dans la suie du cosmos. Arachnéennes, elles formaient grossièrement un tronc de cône légèrement étréci par le centre, allégeant encore une silhouette générale épurée et d’une parfaite diaphanéité. Elles acquéraient une grâce infinie en raison de leur forme hélicine se resserrant sans cesse vers l’extrémité sommitale. Chaque spire décorée de nacrures bleutées formait une colonne vertébrale torse se drapant de milliers de petites excroissances érigées d’un vert intense, donnant à l’ensemble un caractère vaporeux, presque angélique. Irréelles, fantasmagoriques en ces lieux normalement désertés de toute vie observable, ces étranges architectures vivantes ressemblaient grossièrement à un animal terrestre vivant dans les eaux chaudes du Pacifique et des Caraïbes.

Minuscule sur la planète des hommes, il se paraît du doux nom de Spirobranchus giganteus et appartenait à l’immense famille des annélides. Sur Terra I, ces superbes créatures spiralées s’ornant de fragiles entrelacs de givre irisés d’or, de pourpre ou d’azur, vivaient le long des coraux pavant encore le fond des océans.

Voletant en groupes épars, les créatures ne semblaient animées d’aucune agressivité. Etant totalement isolées dans l’espace, elles venaient de nulle part, paraissant tranquillement s’y fondre en un ballet virevoltant. Une dizaine de ces hélices de lumière s’approchèrent du Chrysaör, ce qui permit d’apprécier leur taille : cinquante mètres de haut environ, pour trente mètres de diamètre à la base et moins de dix mètres au sommet.

Ces dimensions étaient minuscules pour des structures vaquant dans le cosmos très loin de toute base arrière, mais gigantesques pour des créatures isolées dans l’infini.

–           « Sont-ce des vaisseaux individuels ? » interrogea Héraclite en se tournant vers le Daëdalus, étrangement silencieux jusque là.

Centipède ne répondit point. Dépité, le philosophe réitéra sa question. Toujours rien.

Il s’emporta alors, tant la tension était palpable à l’intérieur de l’habitacle.

–           « Tu ne veux pas me répondre ? Je t’ai demandé si tu savais si ce sont des vaiss… »

–           « Excusez-moi ! frissonna-t-il brutalement. Mais je tente un contact télépathique, sans résultat jusque là »

–           « Ce sont des créatures vivantes ? »

–           « Absolument, acquiesça Centipède. Ces constructions nimbées d’une douce lumière interne sont des êtres vivants. Les scintillements qui apparaissent à certaines extrémités des aiguilles ornant les lignes spiralées des principaux points nodaux, démontrent qu’elles se déplacent au moins dans quatre dimensions »

–           « Ce sont des êtres intelligents ? » s’inquiéta Sophonisba.

–           « Possible. Hélas, je ne peux établir aucun contact. Or comme leur forme figée interdit toute démonstration et toute gestuelle, un quelconque échange sera difficile »

–           « J’entends quelque chose qui bourdonne, sans réussir à déceler si c’est un message ou le simple froissement de leurs épines entre elles » intervint Taskhäärh, tout en essayant de se hisser près de la baie transparente.

–           « Concentre-toi ! insista le naufragé. Il serait dramatique que l’on ne puisse établir le contact avec ces créatures en raison d’une simple barrière de langage »

–           « Ce phénomène jalonna l’Histoire de l’humanité » soupira Hildegard von Bingen.

Convaincu qu’une solution pouvait être trouvée, chacun se focalisa sur les silhouettes cristallines qui orbitaient calmement autour du vaisseau, insensibles semble-t-il à la vitesse subluminique du Chrysaör et aux éjectas hadroniques des moteurs.

Le ballet durait depuis deux heures et le désespoir s’insinua insidieusement au sein de la nef d’oxylium. Ni Centipède, ni Taskhäärh, ne parvenaient à améliorer une réception psychique qui demeurait obstinément brouillonne et aux limites de l’inaudible.

Brusquement, des centaines de petites toupies impertinentes ayant la même forme que les cônes de lumière, mais en vingt fois plus petit, s’exsudèrent des parois soyeuses de plusieurs créatures bleu cobalt, toujours harmonieusement ourlées d’un liseré céladon.

–           « Ce sont leurs enfants ? » balbutia Ombellianne de Rochefort en contemplant cet étonnant accouchement spatial.

Les petites créatures partirent promptement en tous sens, bourdonnant principalement autour des parents, sans que cette attitude puisse s’expliquer par un lien familial ou toute autre comparaison ressortissant d’un anthropomorphisme parfaitement stérile ici. Certaines silhouettes, cocasses et mutines, s’approchèrent à moins de dix mètres du Chrysaör, laissant toute latitude aux occupants du vaisseau de contempler l’esthétique de leurs formes tourbillonnantes s’empanachant au sommet d’une couronne capucine, alors que celle des parents était densément cuivrée.

Quelques minutes plus tard, le troupeau indiscipliné des enfants s’égailla dans l’espace environnant, constituant une sarabande lumineuse déambulant au rythme insensé d’une mélopée galactique inaudible pour les humains.

Seule l’une des toupies lumineuses, toujours vibrante d’un azur éblouissant, s’obstinait à frôler l’esquif, tournant autour avec l’obsédante régularité d’un métronome. La petite créature aux formes délicatement ouvragées ne dépassait pas les trois mètres de haut, sa base inférieure ayant un diamètre maximum d’un mètre quatre vingt.

Elle pivota brutalement, passant en un éclair du registre vertical à une position horizontale. Les humains éberlués purent alors discerner l’intérieur de la créature scintillante, le nouveau-né extragalactique dévoilant désormais le sommet du tronc de cône grossier constituant sa membrure externe.

La stupéfaction s’amplifia en cris, onomatopées et gloussements innombrables.

La vision qui s’offrait impudiquement ainsi affolait l’esprit, émiettant cent siècles de cartésianisme effréné. Cette petite créature spatiale, légèrement plus haute qu’un être humain et à l’apparence tendrement opaline dans sa pureté virginale, dévoilait en son centre un océan de couleur semblant se prolonger sur des milliers de kilomètres. Des fleuves de plombs fondus sinuaient entre de hautes montagnes déchiquetées dont les pics s’effrangeaient d’or et de soie outremer. Des stalagmites hérissonnaient des parois grège s’élevant à des hauteurs stratosphériques. Un océan d’un bleu intense marginé de sang tumultuait en grondant, élevant dans l’azur des vagues hautes comme dix tsunamis empilés en une architecture éphémère.

–           « Mon Dieu ! » s’étouffa Hildegard en se frottant convulsivement les yeux.

–           « C’est impossible ! C’est dément ! » surenchérit Héraclite dont le regard s’embrasa immédiatement.

–           « Mais… mais ! balbutia Astrée. Comment l’intérieur de cette jeune toupie sidérale peut-il contenir un univers entier ? C’est insensé ! »

–           « Et pourtant c’est la réalité, résuma sentencieusement Centipède en veloutant sa voix. Mais cela ne devrait point vous surprendre. Remémorez-vous l’existence des Alphaëons et leurs singularités spatiales »

–           « C’est exact, confirma le philosophe grec. Mais nous ne pouvions guère nous attendre à retrouver un processus de modification de l’espace si loin de la Galaxie et chez un être aussi jeune »

–           « Nous allons en savoir rapidement un peu plus » poursuivit Centipède.

–           « Et comment ? » s’inquiéta Vasco de Gama.

–           « Parce que cette créature vient nous voir »

–           « Comment cela ? »

–           « Elle prépare son entrée dans le vaisseau. Eloignez-vous de la paroi ! »

Ce qui suivit défia l’imagination.

Le fragile nourrisson s’enfla brusquement, gonflant sa structure harmonieusement étagée et délicatement spiralée, telle une méduse s’élevant vers la surface de l’eau. Puis elle reprit son volume habituel. Ce mouvement se poursuivit à trois reprises.

Brutalement, l’extérieur de son exosquelette s’illumina violemment de couleurs orangées, flamboyantes et crues, tranchant abruptement avec l’azur lapis-lazuli vernissant généralement son corps. Puis tout s’éteignit, laissant l’obscurité puiser son sombre venin dans les entrailles de l’espace.

La créature était désormais… à l’intérieur du Chrysaör !

Nimbée d’or et de gouttelettes de mercure en suspension, elle cahotait près du catafalque de lumière au sein duquel Amaranth reposait encore de temps en temps.

–           « Mais… mais… ânonna comiquement l’arcturien. Comment a-t-elle pu pénétrer dans le vaisseau ? Nous n’avons rien senti, rien entendu »

–           « Je ne sais pas comment elle a pu se glisser au sein du Chrysaör. Ce que je sais par contre c’est qu’elle essaie de communiquer avec nous » résuma Centipède.

–           « Je n’entends rien » sourcilla Astrée dont la lèvre inférieure semblait ne jamais pouvoir rejoindre la partie supérieure.

–           « Elle nous contacte télépathiquement » conclut la créature aux reflets mercuriels tout en se concentrant.

Le Daëdalus passa rapidement par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, gratifiant à l’occasion sa palette personnelle de tonalités caméléonesques inconnues jusque là.

De longues minutes de silence s’écoulèrent, féeriques et parfaitement incongrues en raison de l’étrangeté de la situation et de ses deux principaux protagonistes. Centipède demeurait aplati au sol entre les pattes massives de Taskhäärh, se contentant de faire doucement osciller ses voiles latéraux. La jeune créature intruse se balançait quant à elle doucement, révélant l’ingénieuse architecture de son squelette externe, sans pour autant dévoiler l’intérieur que l’on ne discernait que lorsqu’elle s’immobilisait à l’horizontal.

–           « Elle me parle, murmura Centipède. Ecoutez ! »

–           « LOIN — LOIN — — — LUMIERE — — OMBRE — »

–           « Que dit-elle ? souffla Ombellianne. Je ne comprends pas »

–           « Ecoutez ! intima le Daëdalus. Cet être luminescent ne construit pas des phrases, il égrène des images et des suites temporelles qui s’empilent dans son champ de conscience. Toute traduction littérale est impossible »

–           « Mais… »

–           « Laissez-vous bercer ! C’est tout »

Dociles, les occupants de la nef miroitante se turent, essayant de discipliner leur sens à l’indicible.

–           « UNIVERS — UNIVERS — LOIN — — — LUMIERE — — LOIN — — — LOIN —  »

Puis le silence retomba, pesant. Gangue de plomb courbant une échine trop fragile. Les yeux s’écarquillaient, rougissaient, se gonflant de plus en plus.

La lumière revint soudain, éblouissante, effroyable source d’incertitude anéantissant définitivement toute sensation d’équilibre.

La chute fut terrible.

Elle dura un milliardième de seconde.

Broyant les estomacs des occupants du Chrysaör, elle les retourna plus sûrement que trois plongées successives dans l’hyperespace.

Le radeau de mousse obscure aux contours indéfinis les protégeait provisoirement des abîmes s’ouvrant à leurs pieds. Tel un cocon ouaté fait d’ombres et de vapeurs fuligineuses, il maintenait une fragile stabilité sans leur épargner toutefois la vision effroyable s’offrant à eux. Le fleuve était très large, profond, tumultueux. L’eau, à moins que cela soit du méthane liquide, bouillonnait en révélant l’incroyable translucidité d’un gouffre vertigineux.

Frayant son chemin entre des parois si hautes qu’elles semblaient nier l’existence du ciel, l’océan rugissait en fracassant ses flancs liquéfiés contre les aspérités constellant la rive. Son insondable profondeur déroutait et affolait l’esprit. Le géant hypocondre semblait se prolonger au-delà même d’un système stellaire.

Des abysses fusaient sous le fragile radeau. Se dévoilant parfois avec candeur, ils s’entrouvraient langoureusement, révélant alors des failles clivées sur des centaines de kilomètres, d’immenses grottes béantes dont les ouvertures hideuses pouvaient engloutir tous les volcans martiens. Puis des ombres ondulèrent dans les tréfonds.

Très vite le défilé s’élargit et la chute s’amplifia. L’infernale rivière aux dimensions cosmiques ne coulait plus, elle tombait, se fracassant entre gouffres et montagnes aux crêts perlés d’or et d’argent. Tumultuant le long d’immenses falaises aux éblouissants reflets d’acier mêlé d’écume, elle rugissait et feulait sourdement.

Les rescapés du temps se serraient les uns contre les autres, essayant maladroitement de maintenir un équilibre précaire tout en se rassurant au contact tiède et humide de leurs paumes moites d’effroi. Claquemurés au fond de l’étrange esquif aux formes chantournées, Centipède et le crocodile géant n’en menaient pas large, eux non plus. Chutant dans l’abîme, bousculés, excoriés par les heurts incessants d’un fleuve en furie, ils se meurtrissaient dans les fracas d’un maelström géant.

Brutalement, le désarroi lié à une chute éperdue s’estompa. Le flot s’assagit passagèrement. Le paysage s’aplanit, miroir étonnant d’un calme retrouvé. Les eaux du fleuve étaient toujours opalescentes et lumineuses, la profondeur demeurait insondable, mais les rives s’ornaient désormais de végétaux géants à l’allure débonnaire et placide. Ces cathédrales ligneuses au port vaguement arbustif ne ressemblaient en rien aux arbres de Terra I, de Fomalhaut XXIX ou de Vindemiatrix VII. Confuses, dessinant d’obscures silhouettes tabulaires, elles s’étageaient régulièrement de part et d’autre du fleuve géant, sentinelles matoises, attentives et chuintantes. Leur complainte, parsemée de pleurs, de froissements de soie glauque et d’odieuses visions lucifériennes, déchirait l’esprit en extirpant des larmes acides noyant le regard sans que les humains puissent endiguer ce flot d’affliction ou sécher leurs yeux perpétuellement embués.

–           « Qu’est-ce qui nous arrive ? » geignit Christine de Pisan.

–           « Où sommes-nous ? » s’inquiéta Vasco de Gama, avant d’enfouir une nouvelle fois sa tête entre les mains.

Hagard, Amaranth ne pouvait répondre à ces interrogations légitimes. Ce lieu affolant et le caractère protéiforme de l’espace environnant ne pouvaient qu’accentuer l’effroi, générant ainsi de nouvelles questions muettes de toute réponse.

–           « On dirait… » commença Héraclite.

–           « Oui ? » murmura Sophonisba.

–           « On dirait un monde en gestation »

–           « J’ai le même sentiment, corrobora Centipède en glissant doucement vers l’arrière du radeau de mousse et de suie. Ce monde paraît être un embryon. Mais un embryon de quoi ? »

–           « Où est passée la jeune créature en forme de toupie ? » s’étonna Hildegard von Bingen en écarquillant comiquement les yeux dans toutes les directions.

Un écho étranglé lui répondit. Le Daëdalus reprit :

–           « Je crois savoir »

–           « Alors ? » s’irrita Hölderlin.

–           « Elle est autour de nous »

–           « Mais je ne la vois pas. Astrée et Vasco de Gama non plus. Et pourtant ils ont tous les deux une vue perçante »

–           « Je me suis mal exprimé reprit calmement Centipède. Nous sommes en elle »

–           « Quoi ! »

–           « Nous sommes en elle. Elle nous a absorbés en quelque sorte »

–           « Digérés donc ! s’offusqua Léonard de Vinci. Comme Jonas et sa baleine ? »

–           « C’est ridicule ! » asséna Attila en maugréant dans sa moustache hirsute.

–           « Cela semble ridicule, rectifia Centipède. N’oubliez pas que nous nous trouvons désormais très loin de la Galaxie et dans un environnement totalement inconnu de nos civilisations respectives »

–           « Surtout, reprit Amaranth, nous sommes au cœur d’un amas galactique composé de brasiers stellaires beaucoup plus anciens que les astres de notre Galaxie. La majorité des étoiles qui nous entourent ont une espérance de vie d’au moins quarante milliards d’années »

–           « Ici tout est archaïque, presque fossilisé, compléta Héraclite. Toute existence est le fruit d’un lent processus s’enracinant probablement au sein des premiers balbutiements de l’univers. Nous ne pouvons appréhender la vie ici avec nos outils de mesure. L’échelle est différente, infiniment plus longue. Plus ténébreuse aussi »

–           « C’est affolant, murmura Ombellianne de Rochefort en se décidant enfin à décrisper ses doigts du bras de son amant. Mais cette créature tournoyante et lumineuse semble si jeune, si fragile. Comment peut-elle contenir tout un univers en son flanc ? Comment peut-elle changer de taille et de forme en un instant ? Comment peut-elle nous absorber sans que nous en souffrions ? »

–           « Peut-être est-elle un univers à elle seule ? » esquissa Centipède, tout en redoutant la tempête mentale allumée par ses amis, probablement déstabilisés par l’absurdité du concept.

Mais il n’eut pas l’occasion de subir critiques ou questionnements divers, car le fleuve bascula à nouveau, plongeant plus loin encore dans l’abîme. La masse monstrueuse s’engouffra entre deux longues rives lagunaires parsemées de végétaux érigés. Plus hauts encore que les placides géants précédents, ils effarouchaient l’œil le plus aguerri par l’exubérance de leurs formes emmêlées, par l’enchevêtrement de lignes fractales brisées et de labyrinthes liquides forniquant avec un écheveau de lianes mortifères. La vue s’égarait de lacis en cannelures, de mosaïques en colonnes brisées.

Puis la sarabande des formes, des couleurs et des stridulations, s’interrompit.

L’oeil du cyclone. Le fragile espoir retrouvé avant que la boue et l’abjection ne recouvrent définitivement les corps meurtris et les âmes bouleversées par de trop longues épreuves.

–           « Que se passe-t-il encore ? » maugréa Astrée en enfouissant convulsivement sa tête le long de la poitrine de Céladon.

Personne ne lui répondit. La seconde de silence et de paix s’éternisa au-delà du raisonnable, chacun sentant confusément au creux de ses muscles, au sein de chaque nerf et surtout en son âme, que le temps ne battrait plus son obsédante mesure cyclique. Plus jamais.

Et le temps s’arrêta.

Suivant une lente respiration gemmée de brumes miroitantes, un geyser de lumière crue jaillit violemment, soulevant le radeau tramé d’écumes et l’entraînant à une vitesse hallucinante. L’extrême verticalité de l’ascension cloua l’ensemble des compagnons d’Heliaktor au fond de l’esquif. Au-dessus d’eux, le firmament envahit progressivement l’espace discernable, s’émerveillant de reflets parme et vineux qu’une aurore surréelle n’eut point désavouée. Plus les naufragés prenaient de la hauteur, plus le spectacle devenait grandiose. Le fleuve tumultueux, enserré jusque là dans des gorges abruptes ou méandrant entre des végétaux colossaux, avait disparu.

Disparu ? Peut-être pas, car le grondement sourd éructant sous le radeau et le propulsant dans l’espace ressemblait étrangement au souffle rauque du monstre.

Insensiblement, un monde fantasmagorique apparut au dessus des survivants de l’abîme. Semblable à l’intérieur d’une bulle de savon aux dimensions inouïes, un immense panorama s’alanguissait devant eux, dessinant ses courbes concaves à l’infini. Emaillant l’horizon de camaïeux verts et azurins, cet espace inédit grossissait à vue d’œil, emplissant rapidement l’ensemble du champ de vision des infortunés recroquevillés dans le radeau.

Tavelures grêles sur fond d’orages magnétiques, des continents apparaissaient, noyés encore dans un léger brouillard qu’un rapide aquilon bouscule amoureusement. Des archipels de lumière tumultuaient au loin, s’enlaçant sans vergogne au creux de golfes dont la courbe souple, lascive, présageait l’existence d’une vie grouillante.

L’univers nouveau ainsi créé se dilata encore. Encore. Encore…

Elargissant les limites d’un monde innocent qui ne demandait qu’à vivre, la bulle de savon s’orna insensiblement d’une translucidité inquiétante. Les contours devinrent fragiles. Se distendant au-delà du raisonnable, ils semblaient devoir englober des étoiles par milliers, formant ainsi une planète-univers dont l’aune pourrait être l’année-lumière et l’horizon une galaxie toute entière. Funeste ambition…

Aglathyde se mit à pleurer incoerciblement dans la soie obscure de ses cheveux. Un cri déchirant fusa de la partie inférieure de la frêle embarcation.

L’univers explosa.

Anéantis, l’arcturien et la troupe échevelée se retrouvèrent effondrés, totalement hébétés au fond du Chrysaör. Le vaisseau n’avait point changé. Les gyroscopes ronronnaient avec une déroutante opiniâtreté, le linceul de lumière trônait à l’arrière de l’une des trois alvéoles tréflées. La modeste étoile couleur paille brillait toujours d’un éclat discret, presque confuse de sa fragile et morose élégance.

La petite créature ayant traversé l’habitacle de survie comme si ses parois n’existaient pas, voletait doucement en s’éloignant dans le vide intersidéral. Insensible, semble-t-il, au cataclysme qui venait de broyer les humains, Taskhäärh et Centipède.

–           « Mon Dieu ! » balbutia Astrée en massant ses coudes scarifiés par la chute.

–           « Mais que s’est-il encore passé ? » fulmina Attila, dont le faciès crispé illustrait la colère mêlée d’angoisse.

–           « Centipède… commença le naufragé en passant la langue sur ses lèvres desséchées, peux-tu nous dire ce qui vient de s’accomplir ? J’avoue ne plus savoir si l’ensemble de mes neurones est encore en place, ou si le puzzle dément qui grouille depuis trop longtemps dans mon crâne ne s’est pas irrémédiablement brouillé »

Le Daëdalus ne répondit point immédiatement. Vautré au sol comme un tapis meurtri par un vent tempétueux, il gisait. Usuellement mordorées, ses belles couleurs l’avaient quitté, ne laissant qu’une carapace molle, grisâtre, d’assez sinistre apparence.

–           « Tu m’entends ? » s’inquiéta-t-il en constatant l’étonnante apathie de son vieux complice.

–           « Oui… murmura-t-il enfin. Quelle expérience ! »

–           « Elle fut pénible pour tout le monde » maugréa Piero di Cosimo en se frottant nerveusement les yeux que des nuages de sable irritaient.

–           « Elle le fut plus encore pour moi »

–           « Et pourquoi ? » s’étonna Sophonisba en rajustant sa longue robe de mousseline.

–           « Rappelez-vous que les Daëdalus vivent naturellement en cinq dimensions spatiales et non en trois comme vous »

–           « Et alors ? »

–           « La gestation d’univers à laquelle nous avons participé contre notre gré s’est déroulé en sept dimensions spatiales différentes ! Vous n’en avez expérimenté que trois ici. Et ce fut poignant au-delà de toute expression. Imaginez ce qu’il en fut pour moi »

–           « Gestation d’univers ? » sourcilla Imhotep.

–           « Oui. Je pèse mes mots »

–           « Comment peut-on créer un univers ? » reprit l’architecte égyptien en tordant sa bouche sous les effets de la douleur taraudant ses pupilles et de la stupéfaction.

–           « Les créatures que nous venons de voir sont les plus étranges qu’il me fut donné d’appréhender, continua Centipède. Elles créent sans cesse leur propre univers ! »

–           « C’est insensé ! s’offusqua la bergère en redressant douloureusement ses membres gourds tout en observant à la dérobée les deux brebis encore assommées. On vit dans l’univers. On peut y apporter des transformations significatives, mais on ne peut en créer un autre à sa convenance. Cela n’a aucun sens »

–           « En se heurtant, deux branes quinquadimensionnelles provoquèrent le big bang qui généra notre univers, poursuivit Héraclite. Emmïgraphys et toi-même nous l’avez fréquemment remémoré. Et maintenant tu évoques une créature qui procrée des univers à volonté. C’est absurde ! »

–           « Cela peut paraître insensé, mais c’est ainsi. Ces êtres sont vraiment étranges compléta le Daëdalus. Comme vous avez pu le constater, ils vivent en dehors de toute planète, voguant doucement dans l’espace au gré de vents inconnus »

–           « Et ils semblent se reproduire de la plus primitive façon possible… coupa Léonard de Vinci, les joues enflammées par l’excitation de la découverte. Ils naissent comme des spores expulsés ou comme les jeunes coraux des grandes barrières de corail qui dérivent en longs filaments à des périodes privilégiées ! »

–           « Mon ami, vous avez entièrement raison »

Le peintre de la Joconde se mordit la lèvre inférieure, sans parvenir à dissimuler sa satisfaction.

–           « Mais il y a quelque chose qui ne va pas » s’insurgea-t-il.

–           « Poursuivez » l’encouragea Centipède.

–           « Ce processus de génération est archaïque, totalement inadapté à toute évolution ultérieure. Il n’est donc pas très logique que des créatures aussi sophistiquées naissent ainsi »

–           « Qui vous a dit qu’elles étaient sophistiquées ? »

–           « Mais c’est toi ! » s’étrangla Léonard.

–           « Nullement. J’ai dit que ces êtres étaient étonnants et que leur capacité à engendrer leur propre univers était proprement stupéfiante. Mais je n’ai jamais prétendu qu’ils soient supérieurement intelligents, ni très évolués »

–           « Les deux choses vont de pair cependant ? » intervint Ombellianne.

–           « Pas vraiment. En fait, ces créatures sont très primitives et médiocrement intelligentes. Leur langage demeure embryonnaire et balbutiant. Mais elles sont douées d’un formidable potentiel »

–           « C’est à dire ? » sourcilla la courtisane vénitienne.

–           « Elles sont elles-même un germe d’univers. Dès leur plus tendre enfance, elle s’essaient sans repos à créer, développer, perfectionner ce don insensé »

–           « C’est fabuleux ! » s’émerveilla Astrée en caressant distraitement ses deux agnelles, désormais réconfortées.

–           « Fabuleux dans le sens propre du terme, car ces êtres de lumière tourbillonnante déambulent en fait à travers eux-mêmes ! »

–           « Des petites divinités sans cesse auto-régénérées et se substituant sans effort à leur propre environnement ? » synthétisa Imhotep.

–           « Ce qui leur permet de se déplacer en dehors de tout support matériel, puisqu’elles sont à la fois image et support, contenant et contenu » rebondit Hildegard von Bingen, dont les yeux s’embuèrent de larmes à l’évocation de ces êtres si primitifs et si complexes en même temps.

–           « Ils ont résolu tous les problèmes qui agitent les autres créatures de l’univers : se nourrir, se développer, aimer, désirer, survivre le plus longtemps possible et le mieux possible, poursuivit Héraclite. Ils sont la solution éternelle à tous leurs problèmes, ils se satisfont d’eux-mêmes, étant à la fois source de joie et sybarite, créateur de richesses et utilisateur de ces bienfaits. Ils se consomment eux-mêmes à travers des univers dont ils sont simultanément la mesure intangible et la frontière ultime »

–           « Ils sont cannibales d’eux-mêmes et heureux de l’être car leur être se confond sans répit avec leur univers, créant ainsi une parfaite eurythmie » admira Heliaktor en serrant plus fort encore la main de sa compagne.

–           « Harmonie et plénitude… psalmodia Sophonisba. Je ne regrette vraiment pas cette rencontre, même si le partage fugace de leur univers m’a retourné l’estomac pour plusieurs siècles »

Cette boutade interrompit provisoirement la discussion.

Chacun se mit en demeure d’observer attentivement ces univers en abîme, aiguisant son regard sur les quelques silhouettes qui continuaient à errer près du Chrysaör. Les jeunes créatures récemment expulsées s’étaient évaporées dans l’obscurité de l’espace environnant, chacune étant probablement avide d’expérimenter ses fantastiques capacités. Seuls quelques adultes oscillaient encore, gigantesques toupies délicatement enveloppées de guirlandes s’étrécissant vers le sommet. L’une d’entre elles s’approcha lentement, semblant voguer doucement sous la caresse d’un zéphyr invisible.

Lorsqu’elle ne fut plus qu’à une centaine de mètres du vaisseau de survie, l’immensité de sa taille se décupla alors, révélant la structure arachnéenne tissant cette subtile architecture légèrement resserrée en son centre. Un entrelacs de tresses indigo se rehaussant de fils d’or, alors que des gemmes olivâtres pulsaient le long d’une épine dorsale spiralée de la base vers le sommet.

Elle demeura verticale.

Chacun imagina avec une impatience voilée de terreur ce qu’il serait possible de discerner s’il lui prenait la fantaisie de quitter le port vertical pour se mettre à l’horizontal et dévoiler ainsi le sommet de son corps, gouffre sans fond au creux duquel mille galaxies pouvaient sans doute disparaître à jamais. Elle n’en fit rien, gardant son secret avec la tranquille assurance des géants qui ne redoutent nulle occurrence.

Quelques minutes plus tard, elle s’éloigna, cahotant doucement le long d’une route invisible.

Plusieurs semaines s’écoulèrent au sein de cet étrange système stellaire constellé de créatures déroutantes dont la nonchalance apaisée symbolisait l’atteinte d’un niveau de conscience affolant et magique. Au contact régulier de ces êtres de lumière, les survivants accompagnant encore Amaranth furent rapidement convaincus de la cruelle impuissance de l’intelligence et des paroxysmes hystériques qui l’accompagnent.

Cette certitude, sublimée par la fréquentation des gigantesques créatures diaprées d’ambre et de fulgurances, renforça leur désir d’aller au bout de l’éternité, comme le clamait Héraclite avec une pointe d’emphase.

Durant ce long périple interstellaire, ils croisèrent des milliers de créatures qu’ils appelèrent familièrement Toupies, avant de leur donner un nom plus précis : Spirobranchus, en hommage aux petites créatures terrestres qui leur ressemblaient tant.

Beaucoup s’approchèrent du Chrysaör, parfois très près, frôlant la coque d’oxylium avec une volupté non feinte. Trois d’entre elles, une jeune et deux adultes, les engloutirent, réitérant ainsi l’horrible et délicieuse expérience d’une confrontation brutale avec un univers heptadimensionnel. Puis chaque créature vogua au sein d’elle-même, étant à la fois territoire d’investigation et explorateur de ses propres limites.

L’une, la plus jeune, tissa un monde de soie et de fragrances. Evoquant tour à tour Shéhérazade, puis Sémiramis et mille palais orientaux aux architectures insensées, elle sublima les plus voluptueux plaisirs, exacerbant totalement les perceptions connues. Dévoilant immodestement des horizons affolant les sens, elle révéla l’immense palette des plaisirs offerts aux êtres libérés de toute contingence matérielle. Lorsque le corps et l’esprit ne font plus qu’un. Lorsque les portes de la Création s’ouvrent enfin devant soi, exsudant les sucs pervers d’une catharsis cosmique sans cesse renouvelée.

Ils ressortirent brisés et repus.

La seconde était un univers d’abstractions. Des rivières d’équations et de sentences dévalaient des falaises fractales aux contours insensés et dont l’avidité glaciale dévorait des anges rougeoyants. Des voiles enrubannés les encerclaient parfois, se fragmentant immédiatement en constructions baroques s’érigeant à l’infini et s’achevant au-delà même du néant. D’étranges labyrinthes à cinq ou sept dimensions les encerclaient de leurs spirales guirlandées d’éclats roux, déchiquetant l’espace en recoins échelonnés de l’invisible au visible. Des escaliers s’enchevêtraient en un monstrueux accouplement, révélant des paysages abscons à mi-chemin entre les affolantes structures d’Escher et les lacis sulfureux des résidences palatiales ruiniformes d’Absalon XI.

Ils ressortirent hallucinés.

La dernière, quelques jours avant leur sortie du système solaire au creux duquel brillait tristement l’astre pâle et souffreteux, fut la plus étrange. Dès leur absorption à l’intérieur du Spirobranchus, ils furent transformés en blocs de glace abricotine et violine dont les formes caméléonesques défiaient l’imagination. Globules coupés par le milieu, longs filaments dégingandés oscillant sous un aquilon enragé, ocelles miroitants se cristallisant sur le dos d’un animal gigantesque, carapaces bleuies par le froid et miroitantes de lumière, geysers de glace comiquement figés en une longue exhalaison, chaque volume était une féerie pétrifiée. Perclus chacun dans une posture rigidifiée pour l’éternité, ils pouvaient discerner leurs amis, contempler le paysage et communiquer télépathiquement entre eux.

Mais ils ne pouvaient se mouvoir.

Lapidifiés, ils devaient endurer la lente décomposition de leurs pensées chirurgicalement dilacérées par le chaos des visions qui s’entrechoquaient, les livrant aux fantaisies baroques d’un démiurge dément opérant à la hache.

L’arcturien conserva essentiellement en mémoire un univers de glace à deux dimensions seulement. Sinistre rectangle de marbre pur dont la blancheur, crûment miroitée par mille éclats de givre, l’éblouissait tout en lui dévorant les yeux à chaque cillement.

Progressivement, l’horizon s’alanguissant devant lui devint placide. Placide et fou.

L’effrayante horizontalité qui l’écrasait au sol se mit à osciller par endroit, se gonflant tel un tapis rudoyé par le vent avant de s’immobiliser à nouveau, obligeant les étoiles et les cieux cristallins à pulser doucement le long d’une ligne d’horizon qui clôturait étroitement l’espace. Commencement et fin, tout se réunissait, se concluait, s’absorbait, au foyer de cette ligne éblouissante qui dansait devant ses yeux, lui broyant le crâne, explosant ses globes oculaires meurtris par des hordes d’hippogriffes vociférant.

Brutalement, les deux extrémités de cette ligne d’horizon tyrannique s’infléchirent vers le haut, comme tiraillées par les doigts longilignes d’un géant irascible. Se soulevant encore, elles engloutirent Heliaktor et l’espace environnant en un maelström inaudible.

Ecrasé sous l’étau d’une incommensurable pression, il sentit brièvement ses os craquer, se briser en éclats plus fins qu’une lame d’ilmium pur. Refluant en vagues douloureuses le long des vaisseaux comprimés, son sang s’échappa enfin d’un corps trop violenté, jaillissant en jets saccadés par les pores de la peau, la bouche ou les yeux.

Lorsque ses nerfs eux-mêmes s’anéantirent en une épaisseur inférieure à celle d’un électron, il s’évada enfin d’un corps innommable afin de voleter longuement de creux en vallons.

Voile enfin déparé de toute corporéité, il sentait avec délectation les exhalaisons parfumées remplaçant désormais une matérialité défunte. Exacerbant sa vie dans un chaos inédit de formes improbables et de senteurs inouïes, il fabulait sans entraves. Avec la grâce nymphale d’une petite plume tendrement prélevée sur le ventre d’un oisillon, il se faufila entre les strates multiples d’un univers soigneusement clivé en amoncellements successifs.

Lorsque le laminoir de l’univers à deux dimensions l’eut enfin vomi, il fut rejeté le long d’une grève aux eaux molles et marbrées d’irisations. Débarrassé de sa gangue de glace, il se leva et fit précautionneusement fonctionner ses muscles meurtris. Se frottant les yeux il vit alors, le long du lagon aux subtils coloris roux et turquoise, les corps toujours inertes de ses amis.

Amoncelés en un hideux désordre telles des épaves échouées après une tempête meurtrière, ils gisaient, désarticulés par les effets impérieux du tourbillon plat les ayant longuement broyés, puis rejetés pantelants sur la rive.

Il se précipita vers Ombellianne de Rochefort, la serrant violemment dans ses bras, l’embrassant goulûment tout en dégageant son fin visage des paquets de cheveux l’engluant. Elle frémit, gémit un peu. Puis toussota en s’étranglant à moitié.

–           « Tu es vivante ! Dieu soit loué »

–           « Je suis encore vivante… balbutia-t-elle, en mâchonnant encore quelques boucles éparses s’insinuant entre ses lèvres. Mais j’ai vraiment imaginé disparaître à jamais lorsqu’une main gigantesque m’a écrasé comme une simple crêpe »

–           « Moi aussi ! » ronchonna Piero di Cosimo.

Chacun pansa ses plaies.

Puis ils réalisèrent rapidement que le désagrément réel était beaucoup plus psychique que physique. Etrangement, la douleur corporelle disparut totalement en quelques minutes. Seuls demeuraient une colossale frustration et le dégoût de soi-même. Ces lésions mentales s’évaporèrent rapidement elles aussi, car le paysage se transforma rapidement.

Le ciel s’éleva de plus en plus au-dessus d’eux, révélant progressivement des altitudes insensées au creux desquelles des univers entiers s’enchâssaient. Sur la droite, une immense cavité susceptible d’accueillir un système stellaire entier se caparaçonnait d’aiguilles de glace rutilantes, formant un hérisson enivré des feux du crépuscule ou un oursin géant retourné comme un gant. Au milieu de ces colossales javelines de givre ouatées d’azur, méandraient d’innombrables rivières aux flots enchanteurs évoquant innocemment les fleuves décrits par Honoré d’Urfé. Astrée et Céladon ne s’y trompèrent point.

Leurs yeux s’embuèrent immédiatement de larmes tièdes en reconnaissant une parcelle de leur Forez natal, chimère tapie au creux de ces vallées bleuies qu’auréolaient des cimes enneigées ciselant l’horizon.

Juste au-dessus d’eux, un univers spongieux, corallien, s’irisait de tonalités déclinant toute la palette des verts, mêlant la fraîcheur d’une herbe nouvelle, encore emperlée de rosée, à l’attrait vénéneux d’un tissu chatoyant et longuement froissé par plusieurs siècles d’étreintes impudiques.

Architecturant l’air de leurs formes inversées, des constructions madréporiques oscillaient sans raison, singeant un sémaphore fou tentant de délivrer un message que personne ne pourrait analyser.

Plus loin encore sur la gauche, un immense puits de lumière se prolongeait au-delà de tout regard humain. Etincelant et parcheminé à la fois, il se ramifiait en millions d’espaces conduisant eux-mêmes à d’autres gouffres émaillés et nacrés et qui se divisaient à leur tour, débouchant eux aussi sur d’autres carrefours au nadir desquels des puits sans fond se raccordaient encore.

À l’infini…

Observant en frissonnant ce firmament sans fin, Héraclite reprit :

–           « C’est la plus effroyable concrétisation que l’on puisse imaginer d’une vraie mise en abyme »

–           « C’est aussi la meilleure matérialisation possible des passerelles et tunnels qui relient les univers entre eux » lança Centipède.

–           « Cela me fait peur » poursuivit comiquement Taskhäärh en serrant un peu plus fort le Daëdalus entre ses larges pattes griffues.

–           « Moi pas ! coupa l’arcturien. Après toutes ces expériences, après l’horrible écrasement subi dans un espace à deux dimensions, discerner fugacement des portes vers d’autres univers me remplit de joie »

–           « Quelle fantastique espérance ! » surenchérirent de concert Astrée et Christine de Pisan.

Après un sourire complice échangé avec la compagne d’Héraclite, la bergère poursuivit :

–           La multiplicité des mondes se déclinant en mode horizontal, avec un infini s’estompant aussi loin que le regard puisse porter, mais aussi en mode vertical, avec des grouillements abyssaux se prolongeant sans cesse, éreintant l’oeil et l’esprit sous l’accumulation baroque d’espaces se recoupant en une étrange étreinte, c’est… »

–           « Affolant ! coupa abruptement Piero di Cosimo. Pardonnez mon manque d’enthousiasme, mais ces mondes se chevauchant, ainsi que le brouhaha incessant de ces dimensions multiples, me fascinent tout comme vous. Mais ils me troublent »

–           « Pourquoi ? » s’enquit Ombellianne de Rochefort en fronçant les sourcils.

–           « C’est le cauchemar du peintre ! » gémit-il.

–           « Je comprends ce sentiment, reprit Imhotep. En temps qu’architecte, ces désordres géométriques et ces aberrations intellectuelles me perturbent tout autant. Mais, mon cher Piero, il faut définitivement admettre que nous sommes hors de la Terre, hors du système solaire, hors de notre Galaxie, et sur le chemin de découvertes inimaginables. Ces mondes infinis qui se chevauchent, muent, puis se détruisent et renaissent sans cesse, éciment notre conscience. Ils amoindrissent nos capacités à analyser, à raisonner. Mais n’est-ce pas mieux ainsi ? Jouissons des émerveillements présents et futurs »

Cette intervention mit provisoirement fin à la sarabande effrénée des questionnements sans réponse.

Symétriquement à la prolifération des mondes-mosaïques au sein de l’immense sphère alvéolée les surplombant encore, les membres du groupe virent leurs corps se modifier insensiblement. Après l’écrasement du laminoir d’un terrifiant espace à deux dimensions, ils commencèrent à se boursoufler. Leur silhouette demeurait identique, mais l’espace autour de leurs membres, de leurs vêtements ou de leur carapace, se dilatait lentement.

Nuée édénique ou substance séraphique ? Nul ne le savait, mais ils s’auréolaient tous d’une brume lumineuse épousant étroitement les contours de leurs corps. Au bout de quelques minutes, ces brouillards intimes commencèrent à se rejoindre, à se toucher. Puis à s’interpénétrer. Bien que cette situation ne soit ni douloureuse, ni dangereuse, ils préférèrent s’éloigner lentement les uns des autres afin de privilégier des aires de dégagement en évitant tout contact entre ces structures célestes dont l’origine était inconnue.

Le spectacle était dantesque.

Les corps humains prirent rapidement le volume d’un éléphant, puis celui d’une baleine bleue. Les silhouettes, monstrueuses en volume, ne l’étaient point en terme esthétique car l’enveloppe gazeuse reproduisait à l’identique le modèle enfoui au centre de ce gigantesque cocon immatériel. Il en était de même pour Centipède et Taskhäärh, dont l’imposante corpulence naturelle le transformait en un crocodile de plus de cent cinquante mètres de long.

Au-dessus d’eux, de nouveaux univers s’ouvraient encore, prolongeant une éclosion démente et ramenant les spectateurs médusés aux âges étranges d’avant le big bang. En ces lieux mystérieusement clos où l’esprit humain n’a jamais pu ouvrir la moindre porte, entrapercevoir la moindre lumière.

Lorsque les nuées les enveloppant eurent gonflé au-delà du raisonnable, des foisonnements de couleurs sillonnèrent la fragile enveloppe. Un intense rayonnement se mit à bourdonner, à feuler, tandis que les kaléidoscopes de couleurs mêlées s’affolaient, noyant les invités du Spirobranchus géant au creux d’un vortex exubérant. Ces girations lumineuses se poursuivirent quelques instants.

Violemment, une lumière blanche explosa autour d’eux. Puis en eux.

Rompus par les effluves capiteux d’un plaisir simultanément esthétique, sensuel et purement psychique, ils s’affalèrent au sol, vautrés sur le dos. Des nébulosités grège et diaphanes finissaient de s’exsuder de leurs corps encore tremblant d’une joie ineffable. Très loin au-dessus d’eux, d’autres univers naissaient continûment, inextricable chaîne de vies en gestation.

La voûte s’enfla encore. Le processus semblant n’avoir aucune fin, les parois externes devinrent doucement opalescentes.

À cet instant précis le Spirobranchus les expulsa, quittant ainsi le Chrysaör encore nimbé d’innombrables particules de glace.

–           « Je n’oublierai jamais ce moment » murmura Ombellianne de Rochefort en se frottant les yeux.

–           « Comment oublier ? articula difficilement le philosophe éphésien. Le cortège inouï de ces sensations empreintes de grandeur et totalement en dehors de la sphère humaine… »

–           « Empreintes de compassion » coupa Hildegard von Bingen dont les joues ruisselaient de larmes.

–           « De compassion effectivement, poursuivit Héraclite. Ce voyage initiatique au centre de cette créature de lumière est une expérience exceptionnelle. Pour le partage frugal de moments aussi prodigieux, nous devons tous ici remercier Amaranth »

Ce dernier rougit un peu, confirmant que ce périple inoubliable au cœur de la créature recomposant sans cesse son propre univers, lui donnerait encore plus de hargne, de volonté pour l’avenir.

–           « À l’orée d’un voyage de dix millions d’années, ce coup de pouce était salutaire » conclut-il.

Durant quelques semaines ils croisèrent encore le sillage de plusieurs Spirobranchus solitaires.

Puis la nuit revint.

Et lorsque le pâle lumignon de l’étoile centrale s’estompa, ils reprirent le long chemin d’éternité. Chacun conservant au creux de son âme l’insolite connivence partagée pendant quelques instants avec ces colossales créatures à l’innocence magique.

Nul n’oublierait cet inoubliable instant de pur cristal pendant lequel ils virent s’entrouvrir les Portes de la Création.

Derrière eux, l’ovale titanesque de notre Galaxie tournoyait placidement, occultant encore la moitié du ciel, alors que le brouillard oblong de la galaxie d’Andromède grandissait lentement, imperceptiblement.

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