Odyssée dans un univers à cinq dimensions…

 

Comme vous le savez, l’une des deux grandes théories de la gravitation : la Théorie des cordes (ou plutôt « les » théories des cordes car on estime que leur nombre est incalculable : 10500 !!!) implique un univers en onze dimensions, soit dix dimensions spatiales et une dimension temporelle.

Dans notre premier roman : « Cathédrales de brume », nous avons largement utilisé le potentiel onirique de cette théorie.

Vous trouverez ci-dessous un chapitre du roman (le chapitre 12) qui illustre assez bien les « métamorphoses « liées à un environnement de ce type.

Ce chapitre se situe dans la première partie de l’odyssée car le naufrage a eut lieu il y a « seulement » un demi-millénaire. Rappelons, pour mémoire, que l’intrigue se prolonge sur trois millions d’années…

Le héros principal : Amaranth Heliaktor (le naufragé unique d’une catastrophe stellaire qui fit 35 000 victimes) est à cet instant accompagné de la sentinelle électronique qui l’accompagnera pendant 5 000 ans : Emmïgraphys et de deux « Cathédrales de brume », c’est-à-dire des émanations virtuelles qui prennent forme grâce au « musc du rêve » : le philosophe présocratique Héraclite d’Ephèse et une courtisane minoenne.

Ils viennent de découvrir le monde des Daëdalus. Ces créatures extrêmement plates et extrêmement pacifiques vivent dans un univers à cinq dimensions spatiales et deux dimensions temporelles.

Lors de ce chapitre qui commence par trois songes oniriques, ils découvriront très fugacement le « trouble » occasionné par la confrontation avec cet étrange univers cavernicole…

« Année après année je perdis les autres couleurs et leurs beautés, et maintenant me reste seul, avec la clarté vague et l’ombre inextricable, l’or du commencement »

Jorge Luis Borges – L’or des tigres

 3035 – 264eme jour

L’aube du premier jour est embrumée de soies arachnéennes oscillant sous la caresse d’un vent inconnu. La lumière se tisse délicatement en volutes semées de perles cristallines. L’atmosphère s’ébroue, vibre sans cesse, puis se pare de tendres tonalités incarnates. Répondant en écho dissonant, l’infinie palette des verts se mêle inextricablement.

L’évanescence s’anime soudain. Des masses olivâtres jonchent l’espace. Gemmes prodigieuses s’irisant de facettes réfléchissant chaque photon égaré, ces vortex de lumière pulsent doucement tel un cœur minéral. L’horizon se courbe étrangement. Incurvant délicatement ses bords, il esquisse une silhouette marmoréenne, sourire géant vu de l’intérieur du gosier d’un saurien s’éveillant aux prémices de l’aurore.

Brutalité apaisée, la sauvagerie se dissipe, simulant alors une tendresse océane s’ornant de l’écume souple et divine de la sensualité et de l’amour sans fin. Jaspures insensées voletant au gré d’un zéphyr triomphant, les cieux s’organisent peu à peu.

L’être qui ondule vers un nadir invisible n’a pas de tête. Presque pas de corps non plus, juste une bruine ténue, une ombre hallucinée se spiralant à l’infini. L’aiguail d’un matin givré de mille arborescences pétrifie son ombre. Puis l’ombre de son ombre.

Un fantôme peut-être ? Qu’importe. Il avance sereinement, portant ancré en lui les stigmates douloureux d’un plaisir indicible. Il frissonne, se redresse lentement.

L’astre du jour accélère sa course et s’échine à rattraper une nuit trop prompte. La créature acéphale se repaît d’un firmament dévoilant des archipels de lumière que les ors du crépuscule naissant ne parviennent point à endiguer encore. La clarté fuit. Puis elle revient, décuplant un périple inusité afin de défier l’être alangui et doucement lové.

L’éther perd insensiblement sa limpidité. Il s’enroule sur lui-même, se nacrant des reflets d’un abîme impalpable. La couleur est miel. La structure de l’air aussi, souple, pénétrante. Le goût est melliflu, l’être impalpable s’en délecte, se l’approprie, se dissout en lui.

Il acquiert la sapidité du miel. Il est miel.

Ses sensations se troublent alors.

La profondeur des cieux se dissocie en une double vasque opaline inversée, singulière offrande révélant ainsi des gouffres insondables, des pics vertigineux, des lacs d’airain parsemés d’ocelles violettes vibrant à l’unisson.

Diaphanes désormais, les deux conques géantes s’interpellent, bruissent, hurlent. Puis se taisent. Sirènes de l’infini aux mélodies complexes, courtisanes aux yeux pers dont les rhapsodes concélèbrent les charmes depuis des millénaires, anges du néant invitant à l’ultime voyage, elles implorent un geste, un mot, une caresse.

Ou un livide oubli.

L’être sent brutalement monter en lui une colonne de lave explosive. Un monolithe igné ronge son cœur, émulsionne son sang, explose la structure intime de ses os. ‘L’éruption lacère ses sens, exacerbe ses nerfs, fustige sa volonté, marbrant sa peau d’une lueur fantomatique.

Il respire, puis meurt d’un plaisir inouï, monstrueux, dévastateur.

Son corps s’étiole et retombe doucement, telle une feuille harcelée par les froidures automnales. Son esprit est en paix. Il observe l’horizon désormais brisé en cent endroits. La paix le recouvre, tissant ses rets d’or et de lumière. Il repose. 

Le Temps s’est arrêté.

L’éternité s’ouvre en lui, rehaussant ses espoirs défunts, stimulant ses désirs. Mais il n’en a plus besoin. Il est au-delà des émotions, des pulsions, de la vie. Il glisse désormais au sein d’un environnement parfaitement plat, clivé, apaisé.

Feuille parmi les feuilles, il sent croître en lui des extensions infinies zodiaquant ses contours, le transformant en hérisson fractal. Telle une plante désertique privée de ses racines, il roule sur lui-même, se dilate. Il respire.

Et meurt encore…

Dardé de longs piquants aux couleurs acidulées, il courbe ses arêtes acérées. Il ploie, s’abreuve bruyamment aux sources de l’amour, ploie encore et s’enroule à nouveau. En une patiente glissade vers d’infinies vallées verdoyantes et moussues, il dodeline doucement. Au loin, tintinnabulent quelques millions de cloches qui l’appellent, cohortes métalliques aux accents inconnus.

–           « J’arrive… » murmure-t-il avant de mourir, et de renaître encore.

 

…..

 

L’espace encerclant étroitement l’autre silhouette est totalement incongru, la créature aussi.

Une coquille presque totalement translucide.

L’esprit qui l’anime peut à la fois regarder vers l’extérieur, mais aussi vers lui-même. Il voit palpiter en lui des organes étranges à la structure convolutée, fragmentée, aux coloris tissés de rose et de gris se mêlant en une étreinte chaotique. L’espace l’encapuchonnant est lui aussi une coquille. Conque opaline s’étendant sur des milliards de kilomètres, grande comme un système stellaire, elle se prolonge aussi loin que les sens permettent de discerner le réel du néant.

Qu’est-ce donc que le réel ici ?

Brutalement éveillé, l’être se pose cette question insolite. Mais l’environnement qui le porte, l’écrase et le nourrit, ne peut apporter nulle réponse crédible.

Pourquoi cette coque géante au sein de laquelle se mirent des milliards d’autres, toutes semblables ?

Toutes semblables ?

Non. Elles ne sont pas toutes similaires.

 D’infimes différences apparaissent à l’observation. L’éblouissante juxtaposition des différences crée le trouble. L’examen de ces océans de carapaces nacrées s’emmantelant en orbes concentriques jusqu’au firmament ne provoque pas le vertige. Cette observation hallucinée conduit à une mise en abîme spiralée juxtaposant l’effroi d’une vision effervescente à la courbure d’une spatialisation démente.

L’être tente de bouger. Les parois de sa coquille vibrent doucement, s’insinuant au sein de cet univers cristallin et glacé. Fortement bleutée, l’atmosphère se pare progressivement de flammèches colombine et cinabre.

Sarabande incessante, elle texture ses fils graciles sans animer réellement l’horizon qui s’arc-boute sauvagement sur la créature tapie. Armure de lumière rigidifiée par la terreur, celle-ci inhale insensiblement de longs aiguillons de givre. Elle regarde en soi, puis scrute attentivement la horde des structures l’encerclant. Concentrée, elle focalise cette énergie vers des instants heureux : des champs de fleurs ployant sous l’ardente caresse d’un astre cramoisi, un regard échangé avec une compagne énamourée, un lac de cristal paré de vaguelettes pétrifiées, un flot d’icebergs miroitant sous une lumière azurale.

Fusionnent alors deux mots échangés, quelques sentiments partagés, une émotion torrentielle. La conque luminescente aspire profondément les effluves soufrés embuant progressivement chaque cellule de son corps jaspé d’or et de lumière. Puis elle meurt.

Elle renaît aussitôt et peut à cet instant déployer enfin l’ensemble de sa structure spiralée.

Le sentiment oppressant d’un univers de glace figée n’est plus qu’un lointain souvenir. L’espace est en paix. De majestueuses collines mamelonnées s’estompent à l’horizon, illuminées par les rayons obliques d’un soleil orangé au disque monstrueusement dilaté.

Le crépuscule est ambre, le crépuscule est braise.

Silhouettes altières, les ombres de plusieurs ptérodactyles déchirent le cercle grenat d’un astre agonisant. Les oiseaux monstrueux aux ailes membraneuses volètent doucement et tournent élégamment autour de la créature. Progressivement leurs cercles se resserrent, l’espace aussi. La nuit tombe encore. Le crépuscule a déjà été suivi de dix aubes furtives. Mais la nuit revient.

Les ptérodactyles tournent. Ils s’approchent.

Lorsque le plus grand de la meute n’est plus qu’à une dizaine de mètres de la coquille, ouverte et dévoilant impudiquement ainsi la structure cristée de ses organes vitaux, il contourne encore une fois la monstrueuse silhouette.

Puis il jaillit.

Déchirant de son long bec osseux la mince paroi vibrante de lumière, il en extrait un peu de sève. Le liquide sacré coule et inonde l’être effondré au sol. La lumière revient. Le crépuscule s’inverse alors. L’animal géant se pose délicatement à côté de lui. Repliant ses ailes membraneuses, il tend son cou gigantesque pour un baiser.

Un baiser innommable et glorieux avant l’union insensée de deux âmes guéries.

La créature respire amplement, voluptueusement. Et meurt encore.

Dépouillée de son ancienne carapace dont il ne reste plus que la triste exuvie douloureusement froissée, la créature renaît. Elle est duale. L’esprit du grand oiseau archaïque s’insinue en elle, calmement, avec la tendresse de deux amants s’inondant de quelques larmes d’éternité partagée.

L’air est d’une pureté absolue. De longues balafres rougeoyantes déchirent l’horizon crénelé de satellites virevoltant autour d’une planète géante.

Oeil colossal scrutant l’être bicéphale, l’astre se dilate un peu plus encore.

Puis il soupire : « viens ! ». Dociles, les deux êtres désormais étroitement emmêlés se relèvent. Ils virevoltent un instant, révélant aux civilisations passées et futures l’incroyable spectacle d’une longue carapace semi translucide s’envolant vers l’azur, emportée par de puissantes ailes reliées par une membrane brune et gris lavandé.

La planète sourit, l’être hybride aussi. Un long voyage commence. Une errance d’une seconde s’éternisant bien au-delà du raisonnable. L’incroyable sensation de vivre dix vies en une seule étreint alors la créature qui, brûlant ses ailes aux ardeurs des balafres enfiévrées, tombe lentement vers le sol.

Elle soupire. Et meurt enfin.

Ressuscitant immédiatement, elle rampe vers un bosquet d’arbustes transparents élégamment ployés vers le sol, tels des papyrus gorgés d’eau féconde. Perdant ses ailes devenues inutiles, elle se métamorphose encore, puis se pénètre de l’humus fertile. Argenté, immaculé, le terreau divin texture sa vie en l’emportant vers une destination lointaine où des cavernes ombreuses et quiètes parsèment un firmament infiniment joyeux.

Plaisir de l’humidité perlant les rives d’estuaires interdits, absorbant ainsi les derniers vestiges d’une carapace fossilisée.

Plaisir.

Plaisir encore…

 

…..

 

L’âme humaine est une gigantesque croix.

Massive, haute d’une cinquantaine de mètres, large de trente, elle trône. Façonnée dans la matière lisse, dure et sombre, de l’une des plus ancienne roche terrestre, elle dresse son arrogante silhouette écartelée. Ciselée de longues arabesques elle sublime l’élégance de sa forme en s’adossant à un pic orné d’entrelacs végétaux. L’ensemble concilie la grâce naturelle d’une forme épurée à l’extravagance baroque d’un monde mi-humain, mi-végétal.

Positionnée au sommet d’une montagne pentue aux flancs émaciés, elle observe la caravane sinuant en contrebas.

Déambulant au rythme lent d’un cloporte éreinté par les embûches successives de sa trop longue existence, le long cortège n’en finit pas. Il est impossible d’en jauger précisément la longueur, car personne ne sait à quelle période a commencé ce défilé ensommeillé. Ni quand il s’achèvera.

Ni s’il s’achèvera un jour.

Toutes les créatures de la Création mosaïquent cette cohorte. Et même un peu plus.

La croix de diorite pure scrute l’ensemble. Du fond de la vallée s’exhale un tonnerre immobile. L’inconcevable babillage né de plusieurs millions de races focalisant leur destin vers des contrées ignorées monte doucement, régulièrement, vibrant sans cesse. Ce chant étrange aux tonalités parfois harmonieuses, souvent cacophoniques, toujours animées d’une vie protéiforme, mime un singulier oratorio cosmique.

Chant colossal aux accents ténébreux dans sa grandiloquence, cet hymne cristallise toutes les confusions, toutes les amnésies.

Le vallon en contrebas se comble tour à tour d’angoisse, puis d’une tranquille sérénité retrouvée qu’outrepasse l’azur constellé de nuages plumassés dessinant leur insouciance. La lenteur calculée de l’errance générale dissimule des agitations locales, parfois extrêmes, parfois purement ludiques. Mais la horde baroque et turbulente continue à sinuer au creux d’une faille gigantesque.

Partant de nulle part, elle poursuit sa course au-delà des cimes effrangées de glaces qui cerclent l’arène bouillonnante où les espèces galactiques défilent, sans but apparent. Interloquée par cette réunion carnavalesque, la croix observe attentivement les participants à cette cérémonie perdurant immuablement ainsi depuis des millions de siècles.

Un pâle soleil dilate sans succès son œil morose et blême. Exubérante, une folle sphère coralline l’accompagne. Orbitant précipitamment autour de l’astre tutélaire, elle opiniâtre sa course. Plus petite que la première, cette innocente étoile brille infiniment plus. Dardant ses rayons vermillonnés par la puissance des réactions nucléaires exacerbant sa surface, elle diapre les plaines environnantes d’une atmosphère d’apocalypse. Deux lumières se juxtaposent ainsi, deux ombres aussi.

Deux ombres terribles. 

La fusion contre-nature de deux sources de lumière disposées tangentiellement à la caravane provoque le titanesque combat de deux armées monstrueusement déformées, luttant sans cesse avant de s’éloigner, puis se rejoignant encore en une étreinte aux ellipses illogiques. Captives aux pieds de chaque créature, les deux ombres ennemies ploient régulièrement, étirant parfois un grêle appendice que l’atmosphère ténue lacère aussitôt avant de recommencer, encore et encore.

Brutalement, les échos dissonants et lointains de la meute assoupie s’estompent.

Dans la gloire hallucinée des deux astres munificents, une longue stridulation s’élève. Faible au début, elle prend rapidement une ampleur déchirante. Un cri d’amour. C’est un cri d’amour ! Nullement les halètements rauques d’un amour physique obnubilant les sens tout en claquemurant provisoirement les âmes.

Non. S’élevant en colonnes de lumières translucides, en geysers de sons cristallins, une véritable musique des sphères envahit désormais par vagues une ancienne cathédrale de haine.

Le combat est inégal.

Flamboyant, l’amour séraphique n’éprouve aucune difficulté à vaincre la torpeur, la peur, l’indifférence. Surgissant du creux de toutes les vallées, se répondant en échos multiples à travers les crêts déchiquetés, s’exsudant continûment de tous les êtres constituant la troupe bariolée, l’amour enveloppe chaque atome circonscrit à l’intérieur de l’horizon. Des fragrances inconnues déferlent. Engloutissant les vallées, elles montent enfin jusqu’à la croix perchée en position sommitale. Liens arachnéens et sensuels, ces senteurs apaisantes renforcent encore l’invraisemblable force de l’amour, si pur, si glorieusement déparé de ses habituels attributs infamants, qu’il n’en exprime plus alors que la forme virginale, la quintessence.

Ornée de jaspures sombres, la croix gigantesque fait alors quelque chose d’insensé.

Vibrant sourdement, elle se décroche brutalement de son assise rocheuse. Telle une javeline de diorite propulsée par une déité antique, elle plonge vers le sol, illustrant crûment ainsi le spectacle dément d’un lourd gibet à la rigidité compassée se propulsant vers la terre nourricière.

Evitant l’essaim bruissant encore de mille exhalaisons amoureuses, la sculpture écartelée s’enfouit dans un sol spongieux gorgé d’un liquide ressemblant à s’y méprendre à un lac d’or en fusion.

Mais la lagune paludéenne dans laquelle elle s’effondre n’est point constituée d’or liquide, ni d’électrum ou de tout autre métal précieux et liquéfié. Non, elle vient de s’immerger dans un océan glauque et miroitant à la fois, tiède et glacé, superbe et honteux, objet de fierté et source d’opprobre.

Elle s’immisce dans un marécage fangeux : l’âme d’un homme.

N’importe lequel, ceci est sans importance, car lorsqu’on sauve un homme on sauve toute l’humanité.

Dès que les flots évanescents l’eurent totalement engloutie, elle rougeoya doucement. Passant tranquillement par toutes les tonalités de rouge et de rose, du carmin le plus foncé au fushia, elle explosa. Un milliard de fragments de diorite pure s’éparpillèrent tumultueusement dans toutes les directions. Aiguisée comme une courte lame de silex longuement polie par un habile artisan, chacune de ces aiguilles transperça le cœur d’un démon sommeillant.

Guerrière et rédemptrice, chaque flèche accomplit son horrible besogne.

Déchiquetant les lambeaux ensanglantés d’un passé corrompu, haineux, envieux ou vil, elles souillèrent la lagune des remugles écœurants d’une vie vouée à l’abjection coutumière, aux vaines ambitions, aux mensonges calmes, presque sereins.

Brutalement les dards nigrescents devinrent lumière.

Lorsque chaque démon grimaçant fut éventré, lorsque les pestilentielles entrailles jonchèrent le palus aux relents innommables, les javelines se mirent à briller, étincelant d’une luminosité si pure, si intense, que même les étoiles les plus flamboyantes durent se détourner.

S’exhaussant enfin de la boue universelle, la croix rejaillit en majesté.

Leviathan lacustre aux ailes de géant, elle s’éleva placidement au-dessus des flots ridés par l’accumulation des vestiges indécents d’une humanité dévoyée et désormais absoute. Accélérant son ascension, elle se positionna au zénith de la caravane aux dimensions insensées, puis prononça trois mots si simples :

–           « Je vous aime »

Elle disparut alors dans un fleuve de lumière dont la largeur outrepassa les dimensions usuelles d’une galaxie toute entière.

La nuit retomba.

 

…..

 

Prostrées, lovées sur elles-mêmes telle des anémones de mer repliant délicatement leurs tentacules afin de se protéger de la sournoiserie d’un prédateur efflanqué, quatre silhouettes s’alanguissaient, reposant calmement, presque angéliquement.

Nul bruit ne vint les déranger pendant de longues minutes. Soucieux de leur tranquillité, le temps s’assoupit un instant, fossilisant les frêles ombres volutées recroquevillées sur un sol empierré.

Emmïgraphys fut la première à s’éveiller.

–           « Heliaktor ! Hiérophellyä ! Héraclite ! Réveillez-vous ! »

–           « Doucement… grommela le naufragé en massant ses épaules nouées. Je viens de vivre une aventure tellement incroyable que je ne parviendrai jamais à vous la conter »

–           « C’est la même chose pour moi, souffla la courtisane d’une voix entrecoupée de sanglots. Jamais. Jamais je n’aurais pu croire tout ceci possible »

–           « Nos nouveaux amis vivent dans un univers tellement baroque, si riche de visions nouvelles, que je comprends vraiment pour quelle raison ils n’ont jamais jugé utile de s’encombrer de l’embonpoint d’une technologie tatillonne »

–           « Et c’est une créature électronique qui conclut ainsi… » s’étonna Héraclite, tout en réalisant au même instant l’absurdité de sa remarque.

–           « Quoi qu’il en soit, s’émerveilla l’arcturien, ce premier voyage au pays des Daëdalus fut éreintant, magique, et d’une effarante saugrenuité »

–           « Tu étais une croix, toi aussi ? » s’enquit le philosophe.

–           « Pas du tout, je vivais au sein d’une coquille géante. Je mourrais et ressuscitais sans cesse ! »

–           « Moi aussi ! s’écria Hiérophellyä. Et je partageais cette coquille avec un oiseau géant qui me fécondait sans cesse. C’était merveilleux… »

–           « C’est étrange car dans mon cas il n’y avait ni mort, ni résurrection, reprit l’éphésien. Erreur ! Il y avait énormément de morts. J’étais même un massacreur de démons dont la férocité inapaisée était sans limite. Ma vie se vouait à l’extermination des replis obscurs et vils de l’âme humaine, puis à la sauvegarde bienveillante de toutes les espèces vivantes de la Galaxie. Quelle caravane exubérante ! Des milliards et des milliards d’êtres. Tous différents physiquement, tous unis en une volonté de rédemption, de quiétude et de sérénité retrouvées après les pièges d’une vie dédiée à la plus veule abjection »

–           « Tu étais une sorte d’ange ? »

–           « D’archange plutôt ! plastronna Héraclite. Puis il poursuivit. Et vous Emmïgraphys ? Qu’étiez-vous lors de ce premier voyage initiatique ? »

–           « Je me suis métamorphosée en une créature diaphane et rampante. Moi aussi je disparaissais, puis renaissais. L’accélération démente de ces réincarnations presque instantanées me déroute. J’en conçois difficilement le sens »

–           « Précisez vos émotions »

–           « Je me transformais parfois en feuille lancéolée ondoyante sous la caresse d’un vent invisible, en créature hérissonnée de piquants souples et rigides à la fois, mais… »

–           « Mais ? »

–           « Dans tous les cas un volcan grondait en moi. Une éruption maîtrisée brisait mes sens, me laissant alanguie, heureuse, profondément apaisée »

–           « J’y devine une connotation sexuelle très claire ! » intervint Heliaktor, totalement ravi de pouvoir investiguer en profondeur l’âme de la nymphe électronique.

Sans l’expliciter clairement, cette démarche inédite abondait dans le sens du philosophe qui, depuis leur première rencontre, affirmait qu’Emmïgraphys avait une âme, une sensibilité, une personnalité affirmée et une réelle sensualité.

–           « Cette approche est peut-être un peu superficielle, reprit Héraclite. Car si cette description matérialise clairement la montée irrépressible d’un désir tangible, l’origine de ce dessein demeure abscons pour nous. N’y décerner qu’une envie de satisfaire une pulsion sexuelle est hâtif »

–           « Tu as une meilleure analyse ? » maugréa le naufragé.

–           « Pas pour l’instant. Mais nous n’en sommes qu’aux balbutiements de nos échanges conceptuels avec les Daëdalus. Et je pense que les jours à venir seront édifiants »

–           « Il y a une chose que je ne comprends pas » reprit en écho la sentinelle.

–           « Laquelle ? »

–           « Nous n’avons nullement découvert l’univers des Daëdalus lors de ces voyages. Nous avons sombré au cœur de nous-même avec une évidente volonté de rédemption. Mais nous n’avons pas vu nos hôtes à carapace plate dans leur environnement, ni découvert leur façon de vivre, d’échanger, de communiquer »

–           « C’est exact reconnu le philosophe. Mais cette première exploration avait probablement pour simple fonction de nous présenter le canevas de ce qu’ils peuvent mettre en œuvre afin de dessiller les esprits. La suite sera probablement encore plus passionnante. Même si cette première expérience est déjà terrifiante »

–           « Pour compléter ce que vous dites, renchérit l’arcturien, nos voyages eurent lieu au sein d’un espace-temps traditionnel. Or les Daëdalus vivent dans cinq dimensions physiques et deux dimensions temporelles »

–           « Là encore, commença la sentinelle, je crois qu’ils tenaient à nous faire effleurer leur univers. Nous imposer immédiatement le capharnaüm de leurs dimensions excédentaires ne pouvait que nous conduire à la folie »

–           « Et à d’effroyables maux de tête » conclut son compagnon.

–           « Nous allons bientôt être fixés, surenchérit la courtisane tout en remettant un peu d’ordre dans sa toilette. Nos amis nous rejoignent »

Se dandinant comiquement, les deux Daëdalus se rapprochaient effectivement du petit groupe des rescapés des ténèbres. Ils n’étaient plus deux par ailleurs, mais une dizaine. Et leur aspect physique avait considérablement changé. C’était un euphémisme…

S’ils avaient toujours la même apparence superficielle, la même taille, la même pratique assurée de l’ondoiement au-dessus du sol, leur couleur s’était métamorphosée. Ou plutôt leurs couleurs, car les reflets uniformément ocre et rouille provoquant lors du premier contact un sentiment de terne monochromie, n’étaient plus qu’un souvenir diffus.

Les Daëdalus scintillaient désormais !

Leurs corps larges, aplatis, flamboyaient d’opales iridescentes sans cesse mouvantes semblant glisser doucement sous une peau de miel et de soie mêlés. La dominante était pastel, mais quelques foyers intenses, très foncés, apportaient force et vigueur à leur parure. Un marécage aux tons mercuriels et soigneusement semés de paillettes d’or s’offusquait brutalement au passage impérieux d’un torrent d’émeraudes virevoltantes. L’immodestie affichée d’une résille carminée aux motifs arachnéens le disputait à la sérénité d’un voile indigo parsemé d’argent.

Mais si l’infinie palette des couleurs se moirant dans les eaux d’un lac aux proportions insensées défiait partiellement les capacités d’observation humaine, l’éruption fulgurante des deux dimensions supplémentaires avivait la peur, créant au cœur de chacun un ouragan de sensations voluptueuses et nauséeuses. Le regard se noyait, la perception se sublimait. L’attention ne pouvait être maintenue plus de deux ou trois secondes.

Les corps des Daëdalus se dilataient, s’enflant titanesquement avant de se réduire à l’épaisseur d’une feuille impalpable sous la caresse d’une lumière diffuse. Le sol lui-même bougeait sans cesse. Respiration cyclopéenne d’un géant aux mains moussues, le chemin oscillait au rythme lent d’un cœur stellaire.

Les humains ne pouvaient guère faire autre chose que fermer les yeux, les rouvrir, les clore encore. Positionner les doigts devant des iris dilatés par une souffrance délicieuse et perverse ne servait à rien. Sous les effets conjugués des deux dimensions supplémentaires, la lumière se courbait, pénétrant derrière les doigts humides de sueur, déchiquetant la peau, s’insinuant nonchalamment par chaque terminaison nerveuse avant d’exploser enfin au centre du cerveau. Aigretté de nimbes citrins et pétrifié d’angoisse, le quatuor s’effondra au sol, se dissimulant la tête entre les bras tout en espérant que le cataclysme des formes et des lumières s’estomperait promptement, calmant ainsi les égarements convulsifs d’une raison défaillante.

Lorsqu’ils rouvrirent enfin les yeux, les Daëdalus avaient conservé leurs somptueuses parures colorées, mais le brouhaha dimensionnel avait disparu. L’environnement avait beaucoup changé aussi.

Terrassée par les visions cauchemardesques du début, leur attention s’était focalisée sur leurs nouveaux amis moirés de lumière, et non sur le site. L’immense cavité n’était plus sombre, rugueuse et sobrement taillée en son sommet de millions de petits opercules laissant chichement passer la lumière.

Désormais elle irradiait.

Haute d’environ cinq mètres, elle s’ornait de délicates ciselures émaillant une paroi faite d’un matériau inconnu, mais qui pouvait s’assimiler à certaines pierres dures terrestres, quartz et sardonyx plus particulièrement. Brillantes et soyeuses à la fois, les parois donnaient l’impression de respirer, d’espérer. On ne pouvait douter qu’une simple caresse, aussi légère soit-elle, occasionnerait un frissonnement ou un soupir amusé. Quant aux orifices de lumière constellant la voûte, ils conservaient leur fonction première, mais seuls quelques oculus continuaient à diffuser la triste lumière de l’astre poussif trônant au centre du système solaire d’Olzzyvar. Les autres déversaient une douce luminosité incarnadine conférant à l’ensemble de la caverne une quiétude avenante.

Un lieu de paix et de sérénité.

–           « Nos amis me prient de les excuser pour le traumatisme subi, commença Emmïgraphys. Ils se doutaient bien que l’apparition brutale de cinq dimensions spatiales pour des esprits seulement rompus à trois serait épuisante. Mais, apparemment, ils n’imaginaient pas à quel point cela serait dévastateur »

–           « Ce n’est pas grave, balbutia Hiérophellyä, tout en se tenant toujours la tête. Ils ne pouvaient pas deviner »

–           « Bien sûr. Mais ils insistent vraiment pour que je traduise leur désolation »

–           « Vous pouvez les remercier pour leur compassion » souffla doucement Héraclite.

Amaranth conservait les paupières hermétiquement closes, paraissant redouter le moment où il devrait enfin rouvrir les yeux.

–           « Vous pouvez desserrer les paupières, le rassura la sentinelle. Nous ne sommes pas aveugles »

–           « J’espère, soupira-t-il. Mais cette expérience était bien plus douloureuse que celle vécue à l’intérieur du vaisseau des Tonaxares »

–           « C’est normal, reprit la jeune femme. Dans le Thörhionnh vous aviez appréhendé une perception aseptisée d’un univers à six dimensions »

–           « Ici c’était la réalité dans toute son outrance ? Les dimensions additionnelles avaient totalement pris leur essor ? »

–           « Totalement »

–           « Je comprends mieux pourquoi mon cerveau pulse lentement telle une méduse remontant vers la surface. J’ai la désagréable impression que l’on m’a instillé une éponge dans le cerveau et que cette dernière ne trouve rien de mieux que de se vider tranquillement dans mon crâne »

–           « Moi aussi, acquiesça Héraclite. Mais cette expérience, pour désagréable qu’elle soit, demeurera un souvenir exceptionnel »

–           « Un peu masochiste quand même » grommela Heliaktor, tout en se décidant enfin à ouvrir les yeux sur le monde des Daëdalus.

Le silence s’imposa de lui même.

Avec quelques difficultés, Emmïgraphys se concentra sur les pensées tumultueuses de la horde de Daëdalus qui les entourait en orbes concentriques.

L’exercice était difficile, mais la sylphide avait déjà amplement démontré sa pugnacité et sa facilité, presque légendaire désormais, à se fondre dans les environnements psychiques les plus complexes. Toutefois l’approche était ardue car les Daëdalus n’avaient pas de langage, du moins dans le sens humain du terme. Par ailleurs, ils avaient développé une civilisation sophistiquée susceptible de se stratifier simultanément sur des plans très différents. Enfin, ils avaient délibérément exclu toute technologie, privilégiant en quelque sorte le fond au détriment de la forme.

La fée électronique étant issue d’une civilisation ayant mis en œuvre une démarche exactement inverse, les liens potentiels étaient ténus et les points d’ancrages bien difficiles à identifier.

Elle y parvint toutefois pour la seconde fois.

–           « Nos nouveaux amis sont enchantés de nous recevoir. Ils nous proposent de visiter une petite partie de l’immense cavité qu’ils occupent ici et qu’ils nomment : Liih. Pour autant, naturellement, que je transcrive correctement ainsi le flot d’images mentales que ceci représente »

–           « Liih nous convient bien, rassura le philosophe. Mais ne craignent-ils pas que nous ne puissions réellement voir leur environnement ? Nos sens paraissent incapables d’absorber sereinement le choc lié à la découverte de leur univers »

–           « Pour tout dire, argumenta le naufragé, je ne tiens pas à subir perpétuellement des céphalées dévorantes et sentir sous mes paupières des myriades de grains de sable m’écorchant les yeux »

–           « Ils vont prendre toutes les précautions nécessaires. Le voyage que nous allons effectuer avec eux s’organisera dans trois dimensions. La pression des deux autres dimensions que nous ne pouvons pas supporter, ni réellement appréhender par ailleurs, sera maintenue dans des proportions anecdotiques. Ceci restera donc du domaine du supportable, s’apparentant probablement à l’environnement du vaisseau des Tonaxares lorsque vous avez pénétré à l’intérieur d’un Alphaëon » conclut-elle en observant Heliaktor à la dérobée.

–           « Bon, soupira ce dernier. Allons-y. Mais… »

–           « Oui ? »

–           « Pourquoi sont-ils aussi nombreux désormais ? Sommes-nous considérés comme des bêtes frustes et curieuses ? »

–           « Absolument pas. Les Daëdalus ont un très grand respect pour les autres races vivantes, intelligentes ou non. Leur démarche est innée : la curiosité, tout simplement »

–           « C’est probablement l’une des rares qualités que nous avons en commun avec ces êtres si différents » souligna l’hétaïre minoenne à voix haute.

–           « Probablement admit l’arcturien. Mais chez les humains cette qualité, véritablement indispensable au progrès spirituel, peut rapidement devenir un défaut »

–           « L’ouverture de la fameuse boite de Pandore, renchérit l’éphésien. Mais si la curiosité peut devenir chez l’Homme un cruel défaut, ce n’est pas l’acte de curiosité intellectuelle ou la transgression qui s’ensuit qui est en cause »

–           « Non. C’est l’usage insidieux, inquisiteur et manipulateur, que l’humain peut être amené à en faire » admit l’errant d’éternité, à l’évidence totalement remit désormais.

–           « Nos civilisations surent faire beaucoup et détruire aussi vite » conclut la sentinelle en forme d’épitaphe.

Puis, après un bref moment :

–           « Suivons-les ! »

La cohorte s’ébranla doucement, formant un somptueux équipage.

Sans avoir l’importance et la magnificence gothique de l’immense caravane vue par Héraclite lors de l’angoissante immersion au sein de son moi profond, le cortège était étrange, bariolée. En tête, une dizaine de Daëdalus aux carapaces bigarrées se dandinait en rythme. Puis, après un petit espace vide, suivait l’une des deux premières créatures plates accompagnant les humains du Chrysaör depuis le début. Ponctuant chaque méandre d’un signal lumineux violacé parcourant la délicate arête centrale partageant la dorsale de sa carapace, elle paraissait vibrer de plaisir. Héraclite se positionnait à la suite, dressant sa haute stature au-dessus de la mêlée tout en tournant la tête dans tous les sens afin de se repaître au mieux des visions qui ne tarderaient point à enivrer son regard sombre et scrutateur.

Emmïgraphys arrivait ensuite. Ayant définitivement renoncé à remettre de l’ordre dans l’apocalypse de sa chevelure ébouriffée, elle tirait énergiquement sur les pans de sa robe un peu trop échancrée et diaphane, car elle ne souhaitait nullement provoquer leurs hôtes en s’affublant de tenues trop exubérantes. L’améthyste de ses yeux se focalisait sur dix endroits en même temps afin de ne rien oublier.

Le second Daëdalus la suivait, glissant par moment les voiles virevoltants de l’extrémité située en amont de son corps très près des talons de la jeune femme. On pouvait éventuellement déceler dans cette attitude quelques sentiments humains, la curiosité, le besoin d’une présence, la démonstration fulgurante et hâtive d’une étrange amitié extraterrestre. Ou tout autre sentiment….

Toute comparaison ou interprétation ne pouvait être qu’anthropomorphique et sans fondement.

Le colosse et sa maîtresse fermaient la marche en se tenant par la main, comme si ce frêle lien charnel pouvait les protéger de l’indicible. Un peu plus loin en arrière, une meute ondoyante d’une trentaine de créatures plates suivait doucement. Amaranth eut parfois le sentiment qu’elles pouffaient. Absurde bien sûr.

Après quelques minutes, ils s’engagèrent enfin dans une partie à la fois très haute et considérablement plus étroite. Etrangement, l’espace semblait emprisonné entre les doigts délicats d’un géant invisible. Engoncés dans une luminosité verte, ils pénétrèrent dans un sillon évoquant irrésistiblement la partie inférieure d’un losange très en hauteur. Ils avançaient désormais au milieu d’une figure géométrique à la symbolique absconse, une abstraction en forme de paysage. L’impression première était saisissante. Cette ouverture se prolongeait très loin à travers la chair irisée du satellite. Elle découpait l’espace de lignes acérées tout en se parant de filaments multicolores ondoyant sans cesse. On pouvait assimiler ces excroissances longilignes à des algues gigantesques se laissant délicatement porter par un courant marin.

La voûte s’effondra brusquement.

Le losange, étiré en hauteur jusqu’à présent, se transforma rapidement en figure écrasée mimant pathétiquement un sourire de mort.

Les dimensions excédentaires étaient parfaitement maîtrisées par les Daëdalus, mais leurs déroutants contrastes se faisaient cruellement sentir ici. Le quatuor eut soudain l’impression d’avancer à l’intérieur d’une énorme masse de glu parme et légèrement luminescente. La progression devint aussi difficile qu’à l’intérieur d’un marécage. Chaque pas devenait lourd, informe. Chaque effort demandait un temps infini.

Le plafond bascula. Mû par une pulsion suicidaire, ils continuèrent, plièrent les genoux, puis durent s’allonger, ramper. Une substance douce, écœurante, s’immisça insidieusement le long de leur peau, éloignant l’étoffe de leurs vêtements vers l’arrière du corps. Puis la glu pénétra leurs yeux, la bouche, les narines, jusqu’au terrifiant moment où l’étrange matériau opalescent envahit enfin leurs poumons.

La panique à l’état pur ! La terreur indicible. L’atroce sensation d’une fin imméritée, d’une mort prochaine, atroce, longue. Très longue.

Le piège se referma.

La traversée dura un an. La traversée dura quelques interminables secondes.

Puis, avec soudaineté, l’azur reprit ses droits.

Décontenancés, les quatre occupants du Chrysaör se retrouvèrent, pantelants, les vêtements outragés, l’air hagard.

–           « Que c’est-il passé pendant toute cette année d’horreurs visqueuses ? » s’étrangla Heliaktor.

–           « Mais quelle année ? hurla l’éphésien en exorbitant les yeux. Cette horreur n’a duré qu’une seconde ! Mais quelle seconde… »

Emmïgraphys et la courtisane se regardèrent quelques instants, essayant sans succès de remettre un peu d’ordre dans leurs toilettes. Celles-ci s’ornaient tristement d’un gris ardoisé recouvrant uniformément les robes partiellement déchirées après l’interminable passage dans le maelström.

Après deux brefs échanges télépathiques avec l’un des deux Daëdalus qui les accompagnait depuis le début, la sylphide expliqua.

–           « Nous venons d’appréhender, ô certes très fugacement, très imparfaitement, leur double positionnement temporel »

–           « Mais pourquoi cette expérience abjecte au sein d’une boue insidieuse ? »

–           « Afin que l’intensité dramatique du moment nous permette de mieux comprendre la dualité du temps. Selon l’expérience personnelle de chacun et sa configuration psychique du moment, ou simplement sa place dans le défilé, nous avons pu juxtaposer deux temps différents. Allant fort heureusement dans le même sens, mais à des rythmes infiniment différents »

–           « Je comprends mieux… s’émerveilla le philosophe. Le même phénomène peut être ressenti ou vécu comme un souffle ou comme une longue épreuve. Tout dépend de l’individu, d’un choix personnel ou d’un environnement spatial »

–           « Exactement »

–           « Cela permet ainsi, avec beaucoup d’entraînement et plusieurs expérimentations préalables, de vivre certaines périodes de la vie à des rythmes incomparablement décalés par rapport à notre temps sagittal ronronnant toujours à la même vitesse de perception »

–           « Si j’ai bien compris, sourcilla Heliaktor, en domestiquant les arcanes de ce temps dédoublé on peut vivre à toute allure des moments douloureux, ou simplement ternes, mais aussi éterniser les moments les plus agréables, les plus émouvants, les plus langoureux ? »

–           « Les plus voluptueux aussi ? » s’informa Hiérophellyä en frissonnant à cette idée.

–           « Absolument. Vous pouvez immortaliser la joie et le plaisir tout en minimisant la peine et la douleur »

–           « Un orgasme de mille ans… » songea le colosse à voix basse tout en envoyant une œillade non équivoque à la pulpeuse minoenne.

–           « Que dites-vous ? » s’informa la fée électronique.

–           « Rien, rien » balbutia-t-il en rougissant.

La caravane reprit son placide périple à travers un paysage apaisé. Le corridor géométrique aux arêtes mouvantes avait laissé la place à un long tube translucide.

Ce dernier enchaînait d’innombrables circonvolutions au milieu d’un vallon ombragé où paissaient des animaux assez massifs. Prolongeant leur corps en forme de tonneau par un long cou annelé que poursuivait une tête plate hérissée de dizaines de petites cornes à l’aspect feutré, ils s’agglutinaient en troupeaux clairsemés, folâtrant au sein de grasses prairies ondoyantes.

–           « Ce sont des animaux de compagnie » précisa la jeune femme.

–           « Mais ils ne se nourrissent pas de leur chair ? » s’étonna le naufragé.

–           « J’ai dit des animaux de compagnie insista-t-elle. Pas des animaux de consommation. Les Daëdalus sont totalement au-delà de ces contingences matérielles »

–           « Comment peuvent-ils communiquer avec ces êtres balourds ? »

–           « Ces êtres ne sont pas balourds ! reprit-elle sur un ton professoral et légèrement agacé. Bien que dénués de l’intelligence finement inquisitrice de nos nouveaux amis, ces animaux -qu’ils nomment Zylacanthes- les comprennent. Ils sont tout à fait en mesure d’échanger avec eux des idées conceptualisées selon leurs critères »

–           « Fascinant ! s’extasia Héraclite. Pouvez-vous dialoguer avec ces Zylacanthes ? Ce serait probablement très intéressant »

–           « Je vais essayer »

Son front se perla rapidement de gouttelettes de sueur illustrant l’intensité de sa concentration.

Elle ferma les yeux. Les rouvrit. Recommença.

–           « Impossible ! » reconnut-elle, un peu déconfite après ce premier échec.

–           « Demande à nos amis les raisons de cette impossibilité » s’impatienta l’arcturien.

Le conciliabule silencieux dura quelques minutes.

Vu de l’extérieur, les mimiques affectant le visage d’Emmïgraphys étaient comiques. Experte en communication télépathique, elle ne parvenait point encore à rigidifier ses attitudes. Ne pouvant demeurer impassible, elle donnait l’impression saugrenue de soliloquer éternellement face à une créature totalement silencieuse et parfaitement immobile.

–           « Ils m’ont expliqué les raisons de cet échec »

–           « Alors ? »

–           « Dialoguer télépathiquement avec des créatures d’un niveau intellectuel plus rustique nécessite un protocole d’échange rigoureux. Protocole que les Daëdalus maîtrisent parfaitement, mais dont je n’ai naturellement nulle connaissance. Sans cette indispensable clef, il est totalement impossible de communiquer avec eux »

–           « Dommage ! soupira la courtisane. Nous n’aurons pas l’occasion de discuter avec les Zylacanthes. Mais les informations glanées auprès de nos nouveaux amis à la carapace plate seront suffisamment passionnantes, fructueuses même, pour enrichir de nombreuses semaines de partage d’expériences »

–           « Certainement, rebondit Emmïgraphys. Nos hôtes sont naturellement curieux. Et notre odyssée les fascine »

–           « Tant mieux, reprit Amaranth. Leur sagesse paraissant sans limite, leurs avis, conseils et remarques, nous serons très utiles aussi. Mais… »

–           « Mais quoi ? »

–           « Je réalise soudain une chose très curieuse qui ne m’avait guère effleuré l’esprit jusque là »

–           « Précisez » murmura la sylphide.

–           « Cette rencontre passionnante, même si certains éléments furent troublants, voire désagréables, est bien née d’une nouvelle architecture conçue par nous ? »

–           « Oui. Et alors ? »

–           « Jusqu’à présent, lorsque nous construisions une cathédrale de brume, et ceci quels qu’en fussent les acteurs, nous étions maîtres du jeu ? »

–           « Ce qui n’est nullement le cas ici ! avoua Héraclite en réalisant brutalement pour la première fois que leur construction mentale leur échappait singulièrement. Nous conservons notre libre arbitre : ils proposent et nous acceptons ou nous dénions. Mais ils conduisent le débat et nous découvrons chaque détail à leur suite. Nous ne précédons pas, nous suivons »

–           « Où se situe le problème ? » s’étonna Hiérophellyä.

–           « Mais, mais… nous devrions rester maître de notre création ! » s’étrangla Heliaktor.

–           « Ceci n’est pas essentiel, reprit Emmïgraphys. C’est même plutôt rassurant. Cela démontre deux choses. Nos cathédrales de brume sont de plus en plus réalistes. La frontière existant entre le réel et le virtuel, dans le cas présent en tout cas, se résume désormais à une lisière ténue, presque impalpable »

–           « Et la deuxième démonstration ? » s’enquit l’hétaïre, toujours friande des synthèses et analyses de la jeune femme.

–           « La seconde réside dans le fait que l’impact des civilisations intelligentes, mais non impliquées dans un processus technologique, est probablement plus déterminant que nous ne l’imaginions jusque là »

–           « Tu veux dire que les espèces intelligentes et non prédatrices sont supérieures aux autres ? »

–           « Je n’en sais rien. Mais ces civilisations ont développé des investigations pertinentes dans des voies dont nous ne connaissions même pas l’existence. En ce sens elles nous sont supérieures »

–           « Ceci est très vrai, parfaitement logique même, reprit Héraclite en s’enflammant. N’ayant nullement comme objectif la quête désespérée de satisfactions et de pouvoirs qu’ils ont déjà en eux, ils purent au fil des millénaires défricher des territoires inédits. La précellence d’une technologie outrancière n’existe que pour pallier une insuffisance structurelle. Elle remplace simplement ce que l’on ne possède pas de façon innée. Elle ne peut être une fin en soi. Quel fantastique espoir pour nous ! À leur contact nous pourrons développer des potentialités inconnues, parcourant ainsi avec eux quelques marches du grand escalier cosmique dont nous piétinons toujours les mêmes fondations depuis des millénaires »

–           « N’exagérons pas » tempéra le naufragé qui n’était point adepte de l’auto flagellation.

–           « J’affirme et je maintiens ! s’empourpra Héraclite. L’humanité a fait d’innombrables progrès matériels, ces mêmes avancées cardinales qui ont fini par la détruire partiellement et l’aveulir totalement. Mais ces évolutions demeurent limitées, cantonnées à des sphères spéculatives restreintes. Nous le voyons bien lorsque nous comparons nos moyens et notre aire de liberté par rapport aux Alphaëons ou aux Unulphodyamanthës. Qu’en est-il de nos avancées significatives quant à la découverte de notre être intime ? De cette impalpable lumière qui sommeille en nous depuis des millénaires et que nous n’éveillons, parfois, que pendant quelques courts instants tout au long d’une vie ? »

–           « Euh… hésita le colosse. Il est vrai que dans ce domaine, nous tournons en rond depuis quelques siècles »

–           « Nous tournons en rond depuis des millénaires ! tonna l’éphésien. L’accomplissement de soi par des moyens autres que matériels, se cantonne toujours stérilement à quelques démarches contraignantes et frustrantes qui satisfont, au mieux, 1% de l’humanité. Vous aimeriez être un anachorète perdu au milieu du désert ? »

–           « Non. Pas vraiment »

–           « Pas vraiment… Or nos solutions spirituelles sont généralement compliquées, évasives ou fallacieuses, faisant couramment référence à des introspections dont l’issue est décevante, parfois fatale. Dans les autres cas elles sont inféodées à des croyances religieuses ou morales dont l’éthique est rarement critiquable, mais dont les concrétisations sont généralement excessives et cruelles. L’Inquisition et les fanatismes idéologiques, sectaires ou religieux, en illustrent tragiquement quelques exemples flagrants. Nos champs d’application sont étriqués dès que l’on travaille sur soi. Les Daëdalus peuvent nous permettre de découvrir de nouvelles pistes de réflexion, une nouvelle orientation à notre vie »

–           « Le travail à accomplir est effectivement colossal » admit Amaranth en se frottant dubitativement le menton.

–           « D’autant plus, surenchérit la sentinelle, que nous ne parlons ici que des créatures habitant notre Galaxie »

–           « Que veux-tu dire ? » s’étouffa la courtisane en tirant distraitement sur les pans de sa courte tunique.

–           « Nous avons la chance de naviguer à une vitesse proche de celle de la lumière et dans une direction diamétralement opposée au centre de la Galaxie, tout en nous éloignant simultanément du plan de celle-ci »

–           « C’est à dire ? »

–           « Nous nous isolons donc des contrées à forte densité stellaire. Grâce à notre vitesse subluminique nous serons rapidement en dehors du bras d’Orion dans lequel se situe les anciens territoires de la Ligue, des Tonaxares et l’Empire naissant des Alphaëons. Nous quitterons donc insensiblement la Galaxie et le halo qui la nimbe »

–           « Que se passera-t-il après ? »

–           « Nous frôlerons quelques amas globulaires, dont le colossal amas d’Hercule, et nous plongerons enfin au cœur de la galaxie d’Andromède, notre gigantesque univers île jumeau »

–           « Dans trois millions d’années » soupira le voyageur immobile en haussant les sourcils.

–           « Deux millions huit cent mille ans, compléta la gardienne électronique. Au sein de ces contrées totalement vierges, d’autres civilisations nous attendent, et d’autres encore. Jusqu’à la combustion des siècles ! »

–           « Cette perspective donne le vertige » condescendit Héraclite tout en se massant les globes oculaires, comme si ce geste anodin pouvait dissiper l’incertitude, l’angoisse ; et une terrifiante espérance.

Pendant ce temps, totalement indifférents à l’âpre discussion agitant les humains, les Zylacanthes échangeaient placidement quelques images télépathiques avec la troupe des Daëdalus regroupés.

Le cortège s’ébranla doucement.

Emmïgraphys se retourna une fois encore, tentant infructueusement de recueillir dans les yeux plats de ces créatures candides quelques bribes d’émotion. Au moment où elle détournait la tête afin de reprendre son chemin avec le groupe, une fantastique bouffée d’images disparates, sensitives et gourmandes, l’envahit. Indescriptible avec des mots, cet échange furtif la combla.

Un large sourire illumina son visage. Elle décida de conserver précieusement pour elle cette émotion exotique et totalement étrangère dans l’acceptation la plus forte et la plus noble du mot. Comme un trésor secret que l’on enchâsse dans le terreau de nos rêves les plus inavouables.

Le voyage se prolongea huit heures, à moins que cela ne soit mille ans.

Harassé par un si long périple, frustré par la brièveté de cette première découverte de l’univers des Daëdalus, le quatuor découvrit certaines spécificités de ces créatures si désespérément plates qu’ils redoutaient toujours d’en écraser une.

Taraudé par cette interrogation un peu triviale, Amaranth demanda à la sentinelle de s’informer quant à leur réaction par rapport à la douleur physique. Avec quelques difficultés, Emmïgraphys s’enquit donc de savoir ce qui se passerait si l’on marchait ou si l’on tombait sur une partie de l’immense tapis ondoyant constituant le corps de leurs hôtes.

Contrairement à la question, embarrassée et sinueuse, la réponse fut claire et laconique :

–           « Essayez ! »

Ils discutèrent longuement afin de savoir si cela était bien courtois et prudent. Puis, qui le ferait. Après maintes tergiversations, l’ondine électronique se décida. D’un pas mal assuré, elle posa délicatement son pied sur la partie arrière de l’un de leurs deux premiers compagnons de route.

Le Daëdalus étant très plat, son pied ne put vraiment s’enfoncer. En fait il pénétra exactement de la moitié de l’épaisseur totale de la créature rampante.

Rien ne se passa.

Puis, avec une mine hallucinée et un peu déconfite, ses compagnons virent la jeune femme s’allonger totalement sur le dos du Daëdalus.

–           « Mais… mais que fais-tu ? » s’étrangla l’arcturien écarlate.

–           « Emmïgraphys est devenue folle ! » s’insurgea Hiérophellyä, effarée en songeant aux conséquences éventuelles.

–           « Rien de grave, rassurez-vous. Il m’a demandé de me coucher sur lui »

–           « Et tu l’as fait ? » s’horrifia le naufragé, doutant brutalement de la santé mentale de sa compagne d’éternité.

–           « Bien sûr »

–           « Mais… mais cela ne se fait pas ! »

Elle pouffa franchement, faisant délicatement tressauter ainsi la texture soyeuse et mouvante du Daëdalus servant actuellement de couche moelleuse.

–           « Restez calme. Il ne faut y voir ni une injure, car il me l’a demandé lui-même, ni je ne sais quelle connotation xéno érotique. Nous n’allons pas faire l’amour ensemble ! » s’esclaffa-t-elle bruyamment.

–           « Faites attention quand même » suggéra Héraclite, s’inquiétant à la vue de leur amie mollement allongée sur une créature intelligente, accueillante pour le moment, mais dont les irisations sans cesse changeantes de la carapace souple démontraient un partage d’émotions assez intense.

La démonstration parut rapidement concluante à tous. Emmïgraphys se releva, riant encore, en faisant bien attention de ne point appuyer fortement sur son partenaire en se redressant.

–           « C’est très étonnant, conclut-elle, mais leur derme est très doux, soyeux. La texture de leur caparaçon de lumière est incroyablement souple et résistante. Lorsque je me suis allongée sur lui, mon corps s’est enfoncé de suite. Puis il s’est bloqué à mi-hauteur, donnant le sentiment confus que la créature était beaucoup plus épaisse que dans la réalité »

–           « Les deux dimensions supplémentaires qui texturent leur organisme doivent avoir un rôle dans cette résistance élastique » supputa Héraclite.

–           « Probablement. Quoiqu’il en soit, c’est une sensation étrange et très sensuelle »

Elle sourit encore en observant à la dérobée la mine renfrognée d’Amaranth.

Le premier voyage au sein des arcanes d’Olzzyvar prit fin après d’innombrables détours mettant en lumière quelques aspects de l’environnement des Daëdalus. Ils scrutèrent avidement des collines arasées chevauchées par d’étranges sculptures mimant des cavaliers de l’apocalypse figés pour l’éternité en une pathétique virevolte. Ils admirèrent des mers intérieures dont le miroitement acidulé brûlait les yeux tout en apaisant l’âme et au sein desquelles se lovaient des archipels ignorés, des cités lacustres flamboyantes, des radeaux ciselés de coraux s’enamourant d’édicules de calcédoine pure.

Plus loin, d’incroyables syringes aux ramifications labyrinthiques affolaient l’œil en exaltant l’esprit.

D’autres souvenirs encore : des semis de fleurs mauves congestionnant le firmament en nuages épars, l’arête dorsale d’un poisson gigantesque s’exhaussant d’un désert de sable roux, les fumerolles enserrant le tronc tortueux d’un arbre large de trente mètres et moins haut qu’un être humain.

Au-delà, des structures finement spiralées se prolongeaient sur des kilomètres, roulant doucement sur elles-mêmes tout en murmurant des sonorités iconoclastes, envoûtantes et d’une beauté vénéneuse. Côtoyant l’horizon, des chemins de pierre mêlés de mousse humide bruissaient doucement.

La juxtaposition de deux temps à la sournoiserie singulière déroutait totalement, confondant sans vergogne un instant de plaisir volé avec une longue attente stérile et muette. Une confusion des sentiments que relayait parfois la confusion visuelle issue d’une effervescence des formes, lignes et points de repère, dans un univers dans lequel chaque objet, chaque matériau, chaque atome, était à sa place tout en pouvant être… ailleurs !

Soucieux du confort de leurs invités, les Daëdalus n’abusèrent point des propriétés hallucinantes de ce kaléidoscope planétaire.

Mais le vertige venait vite aux humains déstabilisés par une vérité multiple, une réalité protéiforme et la perte définitive de toutes leurs certitudes, même les mieux chevillées au corps.

Après l’étonnant exercice de gymnastique effectué par Emmïgraphys sur une créature plate particulièrement patiente, ils échangèrent encore quelques synthèses.

–           « Ils sont ravis par notre détermination à mieux les connaître, analysa la jeune femme. Conscient de l’effort mental que tout ceci a pu représenter pour nous, ils nous proposent de quitter le Chrysaör afin que l’on se repose un peu. Ils reviendront nous voir la semaine prochaine »

–           « Très bien ! acquiesça la courtisane. Je ne serais pas hostile à une bonne nuit de sommeil »

–           « Moi non plus, reconnut Héraclite. Mais assurez-vous qu’ils reviendront bien. Nous avons tant de choses à apprendre à leur contact »

–           « Je m’en occupe » rassura la créature électronique, tout en démêlant méticuleusement sa soyeuse chevelure violine.

En quelques échanges télépathiques désormais soigneusement orchestrés, elle se fit parfaitement comprendre.

Tellement bien, qu’ils se revirent régulièrement pendant plusieurs siècles.

Extrait de « Cathédrales de brume » – Oksana & Gil Prou – Publié aux Editions Rivière blanche : http://www.riviereblanche.com/cathedrales.htm

Disponible sur Fnac.com http://livre.fnac.com/a2714268/Oksana-Cathedrales-de-brume

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Un commentaire sur “Odyssée dans un univers à cinq dimensions…

  1. Qui a mieux peint les autres dimensions que Salvador Dali, personne. Que ce soit dans Galatée aux sphères ou dans le chien sous la mer, ou dans les autres.
    Dali aussi voyait les autres dimensions dans ses rêves. Il s’endormait avec une clé à la main car le bruit en tombant le réveillait avec un songe dont ils souvenait. Qui a depuis osé ouvrir ainsi cette porte.

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