Jardin d’Eden… dans une grotte de Bornéo !

Nous avons tous vécu au moins une fois cette expérience simultanément déroutante et magique : la découverte d’un lieu inédit qui nous fait frissonner.

La valeur émotionnelle et symbolique de cette vision nous envahit alors. Les mots perdent leur sens. Ils deviennent imprécis, fugaces, brumeux. Presque inutile.

Nous allons aujourd’hui mettre l’accent sur une expérience de ce type qui, dans sa puissance, devient presque mystique car elle exhume brutalement en nous quelques parcelles d’un Eden que l’homme moderne a foulé aux pieds depuis très longtemps. Trop longtemps…

Ce lieu magique et oppressant à la fois se situe au cœur de l’île de Bornéo.

Cette île immense était, il y a encore une cinquantaine d’années, un sanctuaire presque inviolé où la vie sauvage éternisait ses rythmes sans se soucier de la pollution, de la déforestation et de l’omniprésence des gaz à effet de serre.

La situation a bien changé et, depuis le début de ce siècle, nous courrons à la catastrophe. D’immenses surfaces sont ravagées, pelées, replantées ; puis massacrées. L’exubérance presque sensuelle de la jungle laisse la place à des déserts de latérite et à d’immenses plantations de palmiers à huile.

La biodiversité planétaire agonise, un enfant meurt toutes les six secondes de faim ou en raison d’une eau impropre à la consommation. Et pendant ce temps, on parle de quoi sur facebook… d’anecdotes politiques qui seront oubliées dans une semaine ! Cherchez l’erreur…

Revenons à Bornéo.

A la frontière entre le Sarawak (l’un des deux états malais situés au nord de l’île) et le sultanat de Brunei, prospère encore une parcelle presque vierge de cette vaste forêt primaire qui recouvrait la totalité de Bornéo. Cette zone préservée s’appelle le « Parc Mulu ».

L’un des caractéristiques principales de ce parc réside dans l’ahurissant labyrinthe de grottes et de galeries souterraines qui taraudent cette montagne de calcaire dont les sommets les plus élevés culminent à 2 500 mètres d’altitude. Au sein de ce chaos minéral entièrement recouvert par la jungle, on découvre des cavités gigantesques dont les orifices béent au milieu des arbres, des fougères et des lianes. Pour y parvenir depuis les différents camps de base, il faut ahaner dans la jungle pendant plusieurs heures en glissant continûment le long d’étroites passerelles de bois qui permettent aux voyageurs d’éviter les heurts avec les palmiers couverts d’épines (les fameux « rotangs » dont ont extrait le rotin) et certaines rencontres désagréables. Les sangsues par exemple…

On commence par une longue déambulation en pirogue. Lorsque le niveau d’eau est trop bas, en période sèche par exemple, il faut pousser à l’extérieur du fragile esquif tout en sentant les serpents d’eau frôler vos mollets…

Puis on poursuit pendant une heure ou deux au sein d’une cathédrale végétale qui bruisse sans cesse de sonorités animales. Parfois un arbre s’abat dans un bruit de tonnerre. On regarde alors, juste au-dessus de soi, le colosse ligneux qui nous surplombe de ses soixante ou soixante-dix mètres de haut. On vérifie qu’il ne vibre pas, qu’il n’oscille pas… Puis on reprend son chemin en regardant encore plus attentivement autour de soi, essayant vainement de décrypter toutes les subtiles nuances de vert qui éblouissent le regard.

Enfin, la peau moite et le cou endolori à force de gymnastiques incongrues, on parvient au pied d’une falaise calcaire toute morcelée d’îlots de végétation s’accrochant au-dessus de l’abîme.

En levant les yeux on est immédiatement fasciné par la colossale ouverture qui déchire la montagne : l’ouverture de la « Deer cave » !

Haute de plus de 180 mètres, cette porte vers les univers cavernicoles défie l’imagination.

Un chemin sinue lentement vers l’intérieur au milieu du bruissement d’ailes des millions de chauve-souris qui vivent le jour au sein de ces ténèbres titanesques. Au crépuscule elles sortent en longs filaments obscurcissant passagèrement le ciel. Une quantité presque égale d’hirondelles prend le chemin inverse. Jusqu’au lendemain matin.

En pénétrant au cœur de cette gigantesque cavité qui pourrait engloutir toutes les cathédrales françaises en un seul lieu, on ressent un sentiment délicieux et indicible : les grandes peurs chthoniennes ressurgissant des âges les plus lointains. On s’attend à voir un tigre à dent de sabre ou la silhouette massive d’un aurochs.

Mais on entend simplement le bruit incessant des petits mammifères volants, on sent une forte odeur d’ammoniaque liée au guano, et on ne voit… plus rien !

L’obscurité nous englue progressivement le long du chemin et quelques faibles lumignons positionnés de place en place ne suffisent point à fragmenter les ténèbres. Il est prudent de venir avec sa lampe de poche…

La déambulation donne l’impression de s’éterniser.

Soudain… une lumière surgit dans la nuit. Faible nitescence en un premier temps, elle finit rapidement par envahir l’avant de cette scène imaginée par Dante : l’émergence insouciante d’un jardin d’Eden parfaitement conservé au milieu de cette obscurité gluante.

La valeur émotionnelle et symbolique de cette découverte est indescriptible la première fois.

L’explication géologique est simple : par ravinement pluvial, une partie du sommet de la grotte a fini par s’écrouler, découvrant ainsi cette parcelle luxuriante qui est devenue le sanctuaire des papillons multicolores et de quelques centaines de millions d’araignées placides. Mais la première vision de cet éden enchâssé dans la nuit exhume en nous cette capacité d’émerveillement dont le monde a bien besoin à l’orée de ce nouveau millénaire.

Ce paradis est magnifique. Mais il est fragile aussi.

Et pour quelques hectares de paradis conservés en l’état, les mâchoires de fer des engins des grandes compagnies exploitant le palmier à huile détruisent chaque année des centaines de milliers d’hectares de forêt primaire.

Ces forêts qui sont simultanément le poumon de la planète, l’un de ses deux principaux puits de carbone, un réservoir d’eau douce et le vivier de milliers de médicaments du futur.

Cela s’appelle un suicide collectif !

Il existe en fait des milliers de « jardins d’Eden » sur notre planète. Hélas, ils sont tous encerclés par des nappes de pétrole ou des hordes de machines folles qui détruisent des dizaines d’hectares de forêts tropicales chaque jour.

Nous dévorons donc l’avenir de nos enfants à belles dents. Nos descendants n’auront plus que les restes : fin de l’épopée…

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