Le crépuscule des océans

Aujourd’hui nous réservons une large place à notre ami Yves Paccalet qui a rédigé la préface de notre thriller écologique : « Katharsis ».

Récemment, Yves vient de publier un nouvel ouvrage intitulé : « Les mots pour le pire – Dictionnaire énervé de l’écologie » aux Editions de l’Opportun. Vous trouverez ci-dessous deux articles extraits de ce dictionnaire. Ceux-ci sont consacrés à la triste destinée des baleines et des thons rouges.

Le sujet peut paraître anecdotique lorsque la majorité de nos concitoyens pensent « chômage », « retraite », « insécurité «  etc… Toutefois, et si on veut bien regarder un peu plus loin que le bout de notre nez, on doit admettre que les cris de colère d’Yves Paccalet et sa lucidité dérangeante sont fondés.

En 2010 -et les choses ne changeront pas en 2020 en 2030 ou en 2040…- nous sommes tous responsables d’une prédation infinie au sein d’un monde fini. Le cas de l’absurde pêche au thon rouge en symbolise un bon exemple. Il n’est pas nécessaire d’avoir fait dix années d’études après le Bac pour réaliser que cette déréalisation de l’avenir est une faute grave, un suicide. Un échec.

Nous refusons systématiquement de croire ce que nous savons parfaitement et nos descendants les plus proches (les enfants de nos enfants) paieront très cher notre arrogance et notre aveuglement.

Yves essaie de nous dessiller.

Ecoutons-le et posons-nous les bonnes questions…

Voilà ces deux articles. Le premier est consacré aux baleines :

« Baleine

Mammifère marin et rêve gigantesque pour les enfants et les poètes. On peut vivre dans son ventre, comme le suggèrent les épisodes très véridiques du prophète Jonas avalé par le Léviathan (Bible, Livre de Job) ; de l’Histoire véritable du Grec Lucien de Samosate ; des voyages de Sindbad le Marin ; ou des Aventures de Pinocchio selon l’Italien Carlo Collodi.

Il existe dix espèces de baleines à fanons (ou mysticètes) : trois franches, la grise, la bleue, le rorqual commun, la baleine à bosse et trois rorquals plus petits, le boréal, le tropical et le museau-pointu. Toutes sont menacées, jadis et encore par le harponnage, mais aujourd’hui surtout par nos pollutions (chimiques, sonores…), par les hélices de bateaux et par les prélèvements excessifs de la pêche industrielle aux crevettes, harengs, capelans ou sardines. Le Japon, la Norvège et l’Islande tentent chaque année de remettre en cause les décisions protectrices de la Commission baleinière internationale (CBI). Ils n’hésitent pas, pour cela, à acheter les voix des pays pauvres. Ils continuent la traque aux petits rorquals en invoquant une hypocrite « clause scientifique ». Ils détournent la juste clause d’exemption aborigène. Ils pratiquent un braconnage éhonté en harponnant les espèces les plus menacées : ce forfait a été prouvé par des analyses génétiques effectuées sur de la viande de baleine achetée au marché aux poissons de Tokyo.

La baleine bleue, ou rorqual bleu, incarne le plus gros animal que la vie ait inventé sur notre planète : record de poids à 190 tonnes (une femelle harponnée en 1948) – deux fois et demie le plus gros dinosaure ; 30 mètres de longueur (trois autobus) ; une queue de 7 mètres d’envergure ; la langue comme un éléphant ; le cœur comme une voiture ; chez le mâle, les testicules pèsent un quintal et le pénis atteint 3 mètres…

Avant la tuerie décidée par les hommes (bateaux chasseurs rapides, canons lance-harpon, navires-usines), l’espèce comptait quelque 300 000 individus. Il en subsiste à peine 3 000 : 1 pour 100 de la population originelle… Quoique la chasse à ce colosse soit interdite dans toutes les mers depuis 1965, les effectifs stagnent. Pollutions, manque de nourriture, collisions avec des bateaux, mélancolie génésique… On songe au massacre de ces colosses dans la première moitié du XXe siècle. On se remémore ces vers que composa, en 1940, le poète chilien Samuel A. Lillo :

« Et sur la mer le sang s’étale

Comme un manteau de pourpre flottante… »

L’Homo n’est pas sapiens : il est destructor. Ou terminator. »

Et voilà le second consacré aux thons rouges:

« Thon rouge

Gros poisson qui fut à la fois une merveille de la mer et un délice dans nos assiettes, et qui n’existera bientôt plus. On estime que l’espèce (ou plutôt les trois qu’on nomme ainsi : Thunnus thynnus , T. maccoyii, T. orientalis) a perdu les trois quarts de ses effectifs en un demi-siècle. Et encore : en étant optimiste…

Ramdam à Marseille. Ce n’est pas la sardine qui bouche le Vieux Port : on ne voit presque plus de sardines en Méditerranée. Les responsables de ce tohu-bohu sont les thoniers. Ils conspuent Greenpeace et les « écolos irresponsables » qui clament cette vérité difficile à entendre : au rythme actuel de captures, les thons rouges auront bientôt disparu ; et que les thoniers seront foutus.

Paradoxe ! Ceux qui défendent le mieux les professionnels de la mer contre leur imprévoyance se font arroser, injurier, menacer, expulser. L’attitude des pêcheurs est à peu près aussi rationnelle que celle du patient qui étend d’un coup de poing le médecin qui lui annonce sa maladie et lui prescrit les remèdes.

Les pêcheurs refusent d’admettre qu’ils ont vidé la mer de ses richesses jusqu’aux abysses… Ils accusent les dauphins, les phoques, la pollution, le climat, les courants. Toutes choses et tout le monde, sauf eux-mêmes… Ils hurlent contre la « dictature » de l’Europe ou de la FAO. Mais c’est eux qui ont fait de la mer un désert…

Traqués par les flottes du monde entier, les thons rouges valent de plus en plus cher sur les marchés, parce que ce sont les derniers. On les prend jeunes et on les élève à la farine de poisson, pour les revendre une fortune au Japon. Les marins doivent vivre, bien sûr. Mais en refusant d’écouter les scientifiques, ils font penser à ces personnages des anciens dessins humoristiques, en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis. Sauf que le gag ne fait plus rire personne…

Sans un sursaut de lucidité, le futur des thoniers est écrit. Leurs bateaux iront à la casse, et leurs enfants feront un autre métier.

Car, en boîte ou en sashimi, les derniers thons rouges sont déjà dans nos assiettes. »

Il n’y a rien à rajouter, car -si nous ne réagissons pas très rapidement- dans un siècle nos océans seront essentiellement peuplés d’algues et de méduses.

Une bien étrange version du Paradis…

Publicités

Un commentaire sur “Le crépuscule des océans

  1. On pense au grand Novalis que vous citiez en décembre dernier :

    « La mer, sa verte et sombre profondeur était le sein d’une déesse. Dans les cavernes de cristal exultait un peuple voluptueux. Les rivières, les arbres, les bêtes et les fleuves avaient un sens humain. Le vin avait un parfum plus suave, donné par la fleur de jeunesse éclatante de vie ; un dieu parmi les grappes. Une déesse apparaissait, aimante, maternelle dans le plein or des gerbes ; l’ivresse sainte de l’amour c’était le délicieux hommage à la beauté sublime. Fête éternelle et diaprée, la vie bruissait comme un printemps en traversant les siècles ».

    Ici, le poète compose à l’imparfait. Aussi bien, croisons les doigts pour que ce temps du passé ne soit pas encore révolu…

    (Il y a quelques jours, ma compagne et moi déambulâmes dans quelque salon du côté de Mulhouse. C’est donc de fil en aiguille que j’ai atterri ici…)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s