Une descente aux Enfers… filmée !

L'île des morts d'Arnold Böcklin symbolise l'entrée des Enfers dans "Cathédrales de brume"...

Comme convenu, voilà le texte intégral de la scène de notre scénario qui reprend exactement la même péripétie du roman que celle décrite dans l’article précédant. Une descente aux Enfers !

L’ensemble de la scène est partagée en 63 séquences successives numérotées dans la marge. Chaque personnage qui parle est indiqué en caractère gras et les dialogues du film sont en italique.

Situation et cadre :

Un texte surgit de l’obscurité en lettres de sang : « En 603009, Amaranth et ses compagnons abordent… l’île des Morts ! ». Dans un flamboiement, le calendrier s’affole et se bloque enfin en indiquant : 603009 – 229eme jour.

La lumière apparaît lentement car le décor est très sombre.

L’île des Morts, fidèle reproduction du tableau d’Arnold Böcklin peint en 1880 (il s’agit du premier des cinq tableaux sur le même thème), se dessine à l’horizon. Sur une mer d’un noir absolu, glisse une lourde barque qui transporte les compagnons de l’arcturien, hormis les deux guetteurs Hormisdastes et les brebis qui sont restés à bord du Chrysaör. Cette séquence se passe en trois lieux distincts : l’extérieur de l’île, l’intérieur (dans le vrai sens du terme…), puis la navette de sauvetage.

Dialogues et descriptions :

28.1 EXTERIEUR – ÎLE DES MORTS – NUIT

On voit en un premier temps une grosse barque pansue naviguant sur une eau d’un noir de jais. Aucun élément ne permet de deviner si c’est la mer ou un lac, mais l’onde est calme.

28.2 En s’approchant, on distingue immédiatement le caractère hétérogène et incongru de l’équipage.

Les trois jeunes femmes sont aisément reconnaissables, ainsi que Céladon qui rame avec opiniâtreté en compagnie d’un être dont la silhouette est partiellement difforme. On ne les voit que de dos en un premier temps. Au centre de la barque, un lourd catafalque blanc recouvre imparfaitement une gigantesque silhouette reptilienne, il s’agit bien sûr de Taskhäärh.

Enfin, à l’arrière de l’esquif ventru, Centipède repose en se ramassant dans l’espace chichement réservé. Une clochette de bronze TINTINABULE au-dessus de lui à chaque mouvement.

L’environnement est très sombre, mais les contours des silhouettes, la barque et les vaguelettes à la surface de l’eau, sont illuminés par une clarté sublunaire sépulcrale, mais intense.

28.3 Le champ de vision s’élargit et une très légère contreplongée nous fait découvrir l’étape suivante. A deux cents mètres du bateau, se profile l’angoissante silhouette de l’île des Morts imaginée par Arnold Böcklin en 1880.

28.4 Le champ s’élargit encore. Nous observons alors les passagers de profil, puis de face. Ceci permet de constater que les trois femmes ont l’air de fort méchante humeur, que Céladon souffle comme un bœuf car les lourdes rames ont l’air délicates à manier. Ceci permet aussi d’analyser les modifications physiques affectant désormais Heliaktor. De petites excroissances en forme de doigts tapissent ses membres, son dos se caparaçonne de crêtes cartilagineuses et ses épaules comportent désormais des embryons d’ailes…

28.5 Nous nous rapprochons des trois jeunes femmes qui murmurent.

Emmïgraphys semble assez calme alors que Sophonisba fait une moue explicite en balayant du regard l’onde noirâtre et les rochers se dressant devant eux. Plus empourprée encore qu’à l’accoutumée, la bergère est la plus irritée par la situation et c’est elle que nous entendons en préambule de la séquence.

Astrée

–          « Pour quelle raison voguons-nous vers cette île alors que pourrions vivre tranquillement à bord du Chrysaör et discuter avec Castor et Pollux tout en faisant paître nos agnelles ? »

La mine renfrognée d’Amaranth illustre parfaitement le fait qu’il ne souhaite pas répondre et justifier une fois de plus ce choix baroque parmi tous : descendre aux Enfers !

Sophonisba (sombrement)

–          « Amaranth ne te répondra pas. Il est totalement impliqué dans ce projet dément. Nul ne le fera changer d’avis aussi près du but »

Astrée (obstinée)

–          « Je ne reste jamais sur un échec ! »

28.6 L’amante du pâtre se retourne vers le naufragé et lui pose crânement la question :

Astrée

–          « Pourquoi aborder l’île des Morts ? Qu’espères-tu en ces lieux maudits ? Une réponse ? Une solution ? Une rédemption ? »

Puis, après un lourd silence :

Astrée

–          «  La mort ?

Heliaktor (sans la regarder et en fixant obstinément le rivage)

–          « Tu le sais très bien Astrée ! Nous en avons discuté mille fois depuis cette fameuse matinée… »

FLASH-BACK

28.7 INTERIEUR – CHRYSAÖR – NUIT

Le groupe au complet est confortablement installé dans la grande salle trônant au centre d’une version très améliorée du Chrysaör. La discussion est animée.

Pollux répond semble-t-il à une question précédemment posée par l’un des humains. Le contexte ne permet pas de savoir qui est à l’origine de cette réponse traitant manifestement de la pertinence relative des notions de Paradis et d’Enfer. En répondant, le nautile géant se dandine comme Castor et lui-même le font toujours dans ces cas là.

Pollux

–          « Pour les Hormisdastes, les notions d’En… d’Enfer et de Paradis n’existent pas… pas réellement. Nous incluons les notions de Bien et de… de… Mal, tous en essayant toujours de les tran… transcender… »

Après trois mille siècles de vie en commun avec les humains, Taskhäärh et Centipède, l’élocution des Hormisdastes s’est singulièrement fluidifiée, même si quelques progrès restent à faire…

Heliaktor

–          « Pour les humains, ce manichéisme est important. Il permet de se réfugier au sein de certitudes bien ancrées »

Emmïgraphys

–          « Pourtant, nous savons tous que nous sommes simultanément Enfer et Paradis. Les êtres les plus bons, comme les plus vils, ont tous en eux une part d’ombre et une part de lumière. Les différences existant entre les êtres se subordonnent aux priorités que l’on accorde à ces deux pôles »

Astrée (en frémissant)

–          « Nous sommes tous des jardins d’Eden où coulent des fleuves de sang »

Heliaktor (en élevant la voix)

–          « Ce sang est rédempteur ! Je sais ce que je dois accomplir désormais afin de renaître à une paix de l’âme et à une paix du corps »

28.8 A cet instant il montre ses bras grêlés d’embryons de membres distors et ses épaules couvertes d’aigrettes et de plumes.

Taskhäärh

–          « Quel exploit dois-tu accomplir ? » 

Heliaktor (se relevant théâtralement)

–          « Descendre aux Enfers »

Astrée et Céladon

–          « Quoi ? »

Heliaktor (impassible désormais)

–          « J’ai dit : descendre aux Enfers »

Sophonisba

–          « Et comment comptes-tu faire ? »

Heliaktor

–          « Pour atteindre les Enfers, monde souterrain par excellence, il faut une Porte ! »

Sophonisba

–          « Logique… Comment espères-tu trouver cette Porte magique ? »

Heliaktor

–          « Je vais en créer une »

Emmïgraphys (en s’adressant à Centipède)

–          « Nous devons rapidement revoir les dosages d’omphalium… »

Heliaktor

–          « Je ne suis pas fou ! Cela fait des mois que je songe à cette issue »

Chacun se regarde, interloqué. Le silence s’installe.

Seule la courtisane vénitienne semble prête à poursuivre un dialogue aux limites de l’absurde.

Sophonisba (s’asseyant sur le dos cuirassé de son compagnon)

–          « Ceci ne me surprend pas. Ton agitation et tes soliloques illustrent une rumination morbide. Mais songer à descendre aux Enfers, puis à construire soi-même la Porte qui y conduit… »

Heliaktor (avec un large sourire)

–          « L’imaginaire et le domaine artistique nous donnent une excellente base de travail »

Sophonisba

–          « C’est à dire ? »

Heliaktor

–          « D’innombrables peintres ont dépeint les Enfers. Hieronymus Bosch demeurant le plus célèbre de tous »

Centipède (s’affalant au sol de surprise)

–          « Vous voulez recréer les triptyques de Bosch ? »

Heliaktor

–          « Non bien sûr ! J’ai évoqué une Porte, et non une déambulation dans un Monde imaginé par un autre homme, aussi talentueux soit-il

Sophonisba

–          « Alors ? »

Heliaktor

–          « L’ïle des Morts »

Sophonisba et Astrée

–          « L’île des… Morts ? »

Heliaktor

–          « Je pense ici aux œuvres d’un peintre du XIXeme siècle : Arnold Böcklin. Il a conçu cinq tableaux traitant de ce thème récurrent dans l’imaginaire humain »

28.9 Les amis de l’arcturien demeurent pétrifiés.

28.10 Etrangement silencieuse jusque là, la sentinelle prend la parole.

Emmïgraphys

–          « Ces tableaux sont d’une beauté intemporelle. L’un d’entre eux se nimbe effectivement d’une atmosphère sépulcrale, presque onirique. Mais vous ne comptez pas rejoindre les Enfers en vous glissant dans une peinture ! »

Heliaktor (en riant)

–          « Pourquoi pas ! Plus sérieusement, je vais texturer cette Île des Morts en cathédrale de brume en respectant scrupuleusement l’image que le peintre nous en a donnée »

Sophonisba

–          « Que se passera-t-il après ? »

Heliaktor

–          « Lorsque nous aurons abordé les rivages de cette île-cimetière, nous déambulerons à l’intérieur en cherchant un puits nous conduisant vers l’abîme »

Sophonisba (pugnace)

–          « Ensuite ? Nous prendrons une corde ? Nous nous accrocherons à Centipède ? Nous nagerons ? »

Heliaktor

–          « Je ne sais pas. Nous improviserons »

Taskhäärh

–          « Improviser aux Enfers ? Brrr… »

28.11 La bergère paraissant insatisfaite, elle se campe devant l’arcturien, les poings sur les hanches.

Astrée

–          « Pourquoi choisir une île ? Ne serait-il pas plus simple d’utiliser un gouffre sans fond, la cheminée d’un volcan ? Que sais-je encore ? »

Heliaktor

–          « Dans la tradition antique, la majorité des êtres plongent directement dans les gouffres infernaux, alors que certains élus aboutissent sur une île hors du Monde, une sorte d’enclos sanctuarisé »

Emmïgraphys

–          « Nous sommes donc des élus selon votre analyse ? »

Heliaktor

–          « Oui. Notre périple insensé illustre le fait que nous avons été choisi afin d’accomplir un destin illustre et sans commune mesure avec les ambitions humaines habituelles »

Centipède

–          « Vous pensez que cela fonctionnera ? Le simple franchissement d’une porte picturale nous fera basculer vers ces Enfers rédempteurs ? »

Castor

–          « Ceci peut être très dan… dangereux ! »

Heliaktor

–          « Je ferai le maximum ! »

Sophonisba (en se vautrant un peu plus sur Taskhäärh)

–          « Cela nous promet des jours heureux »

Taskhäärh

–          « Mes écailles frémissent rien qu’en y songeant »

Les deux Hormisdates dodelinent, confirmant ainsi le propos de la vénitienne et de son ami caparaçonné.

RETOUR AU PRESENT

28.12 EXTERIEUR – ÎLE DES MORTS – NUIT

Astrée

–          « Nous n’allons pas accoster sur cette île de malheur ? »

Heliaktor

–          « Si ! »

Emmïgraphys (passant son bras autour du cou de la bergère)

–          « Nous ne pouvons faire autrement. Qu’elle qu’en soit l’issue, nous serons au moins fixés sur notre sort »

Heliaktor et le pâtre rament encore avec rage pendant quelques instants. Puis un BRUIT SOURD, un RACLEMENT, confirme que la lourde barque vient d’aborder la rive de sable gris.

28.13 Dès que l’embarcation se couche un peu sur le côté, chacun s’extirpe de la lourde coque de noix affalée.

Taskhäärh a beaucoup de difficultés à rejoindre la grève. Céladon, Sophonisba, Astrée et la sentinelle s’escriment à l’aider.

28.14 Pendant ce temps, Amaranth et Centipède partent en avant-garde.

Sophonisba (en colère)

–          « Vous auriez pu nous attendre ! »

Heliaktor (tendant le bras vers l’une des deux ouvertures illuminées)

–          « Allons dans cette direction ! »

L’odalisque vénitienne continue à ronchonner tout en réconfortant le reptile géant qui se voyait mal parti.

28.15 La troupe se met en marche à la suite de l’arcturien et du Daëdalus qui lévite un mètre au-dessus du sol. Plus ils s’approchent de cette vaste ouverture rectangulaire, plus l’air est glacial.

Astrée

–          « J’ai froid ! »

Heliaktor

–          « C’est normal. Ceci va s’arranger dès que nous allons pouvoir plonger vers les gouffres intérieurs »

Astrée (en maugréant)

–          « Magnifique… »

Taskhäärh

–          « Nous ne risquons pas plutôt d’être rapidement grillés vifs ? »

Centipède

–          « C’est peu probable »

Astrée (dubitative)

–          « Pourquoi ? J’ai toujours imaginé que les Enfers constituaient une rôtissoire idéale »

Centipède

–          « N’oubliez pas que les notions de Paradis et d’Enfer sont des idéaux symboliques. La réalité, si réalité il y a, est probablement toute autre »

Heliaktor

–          « Dépêchons-nous ! J’ai hâte de découvrir enfin cette vérité rédemptrice »

Sophonisba (en s’approchant d’Emmïgraphys)

–          « Amaranth est vraiment devenu fou »

Emmïgraphys (en soupirant)

–          « Le doute est permis en tout cas »

28.16 Quelques instants plus tard, ils arrivent à l’entrée d’un grand quadrilatère vertical duquel s’échappe une lueur blafarde attristant encore un paysage déjà lugubre et franchement sépulcral. Comme le tableau de Böcklin le montre parfaitement, l’île est relativement petite.

On la traverse intégralement en quelques minutes.

28.17 Ils s’arrêtent un instant.

Heliaktor semble hésiter.

Emmïgraphys

–          « Que faisons-nous ? »

Heliaktor (en tendant le bras)

–          « Engageons-nous dans cette ouverture béante »

Emmïgraphys

–          « Vous croyez réellement que c’est l’entrée des Enfers ? »

Heliaktor (se pinçant les lèvres)

–          « Je n’en sais rien. Mais un sentiment confus guide mes pas »

Sophonisba (marmonnant tout en se réchauffant les bras)

–          « Suivons donc ce sentiment confus… »

28.18 Ils s’engouffrent tous à la suite d’Amaranth et de Centipède.

28.19 Franchissant le détroit de lumière, les deux pâtres s’embrassent furtivement et regardent une dernière fois la mer d’un noir oppressant.

Se tenant la main, ils murmurent :

Astrée et Céladon

–          « Allons-y ! »

La bergère complète :

Astrée

–          « Et que toutes les divinités de l’Univers nous protègent ! »

28.20 Puis ils pénètrent tous dans une salle assez large. Celle-ci s’étrécit progressivement à son extrémité sans que le passage devienne impraticable. Ils suivent donc tous Heliaktor qui semble animé par une prescience étonnante.

28.21 INTERIEUR – GOUFFRE AU CENTRE DE L’ÎLE – NUIT

Quelques scènes rapides et dynamiques illustrent une première descente assez aisée.

28.22 Ils arrivent à un vaste carrefour souterrain. Disposé grossièrement en étoile, ce dernier offre une dizaine d’opportunités différentes, sans qu’aucun détail précis n’indique la vraie voie.

Sophonisba (toujours de mauvaise humeur)

–          « Où va-t-on ? »

Amaranth ne répond pas et se masse le nez, puis le menton.

Céladon (inquiet)

–          « Nous sommes déjà perdus ? »

Heliaktor (se redressant)

–          « Allons par là ! »

Il montre alors un passage assez étroit et aussi anodin que les autres.

28.23 La nymphe électronique se place devant lui et le fixe de son regard améthyste.

Emmïgraphys (en montrant plusieurs autres chemins)

–          « Et pourquoi pas ici ? Ou là ? Ou encore le long de ce corridor aux parois plus rougeoyantes que les autres ? »

Heliaktor (le visage fermé)

–          « Je sais que ce chemin est le bon, le plus direct en tout cas »

Emmïgraphys

–          « Vous êtes donc guidé par une voix intérieure qui vous dit : « c’est par ici ou c’est par là » ? Est-ce Lucifer en personne ? »

Heliaktor (agacé)

–          « Non bien sûr ! Mais cette sente est la plus pentue vers l’abîme. Et puis… je le sais, c’est tout ! Ne perdons pas de temps »

28.24 Après cette réplique cinglante, chacun s’engouffre dans un boyau sensiblement plus abrupt que le précédent.

28.25 Plusieurs scènes se succèdent alors montrant les différentes étapes d’un périple de plus en plus difficile car la pente s’accroît, le diamètre du corridor diminue, et un vent assez fort commence à bousculer les hardis explorateurs. Seuls points positifs, la température reste constante et la luminosité exsudée par les parois est suffisante.

Mais les roches au sol et les arêtes aux murs freinent la progression et blessent de temps en temps les compagnons de l’arcturien.

28.26 Astrée s’arrête un instant, ce qui provoque un embouteillage car Sophonisba et Taskhäärh la heurtent immédiatement.

Astrée

–          « Heureusement que Castor et Pollux ne nous accompagnent pas. Ils auraient déjà plongé dans l’abîme depuis longtemps »

Le BROUHAHA du vent s’accroissant encore, elle se tait et reprend la route.

28.27 Quelques très brèves images dédaléennes se succèdent encore (moins de dix secondes).

Soudain le naufragé s’arrête juste à l’aplomb d’une corniche surplombant un paysage fantastique se déroulant dix à quinze kilomètres en a-pics sous eux.

28.28 INTERIEUR – ENFERS – NUIT

D’une beauté austère et inquiétante, le panorama gisant à leurs pieds est dantesque.

Plusieurs fleuves d’un rouge sang dévoré par des braises ardentes sinuent au creux de l’abîme, formant un entrelacs complexe de miroitements intenses et de zones lagunaires aux reflets estompés et malsains. Des reflets mercuriels exacerbent encore la ténébrosité du lieu.

Les cavités situées sous eux sont colossales et susceptibles d’abriter des astéroïdes géants.

28.29 Pétrifié, Heliaktor montre l’horizon en contrebas.

Heliaktor

–          « Regardez ! »

Céladon (effaré)

–          « Par Satan ! »

Ils demeurent tous muets, fixant désespérément l’abîme tout en se demandant si ces cavités monstrueuses sillonnées de fleuves de sang constituent bien l’étape salvatrice tant espérée par Amaranth.

Emmïgraphys est la première à réagir. Elle montre un point très lumineux à la confluence de deux fleuves tapissés de reflets violine et indigo. Puis elle commence :

Emmïgraphys

–          « Je me demande si ce… »

28.30 La sentinelle n’a pas le temps de finir sa phrase car un vent cyclonique les emporte tels des fétus de paille, tout en les entraînant vers les abysses tapis 15 000 mètres plus bas.

D’une violence insensée, cette tornade les éparpille comme des feuilles mortes battues par le vent. Malgré ses capacités de lévitation, Centipède ne peut résister et tombe avec ses compagnons

28.31 Quelques scènes saccadées illustrent cette incroyable chute tourbillonnante qui a le bon goût de ne pas être trop violente. Ceci leur permet d’atteindre le lacis de rivières infernales sans dégâts apparents et avec juste quelques ecchymoses.

28.32 Ils heurtent le sol en ordre dispersé.

Heliaktor, Sophonisba et Centipède sont assez proches les uns des autres et se situent sur la même rive d’un large fleuve boueux formant une boucle étroitement resserrée.

28.33 A l’intérieur de ce même cingle, mais sensiblement plus loin, Emmïgraphys, Astrée et le reptile géant pataugent dans un limon brun et lie-de-vin dont l’origine est douteuse.

28.34 Céladon enfin est beaucoup plus loin sur une rive opposée.

28.35 Après avoir vérifié que chacun est indemne, ils se regroupent lentement alors que Centipède récupère le pâtre qui s’accroche à sa carapace afin de se faire tracter.

Faisant la moue et jetant un regard circulaire autour d’elle tout en caressant la tête engluée de boue de Taskhäärh, la courtisane vénitienne commence :

Sophonisba

–          « C’est charmant ici ! Nous ne remercierons jamais assez Heliaktor pour ce choix judicieux »

Déconfit et marri, l’arcturien ne dit rien. Il cherche fugacement un réconfort auprès d’Emmïgraphys, mais le regard foudroyant de la sylphide le désarçonne un peu plus.

Taskhäärh (en grondant)

–          « Que fait-on dans cette boue ? »

28.36 La bergère enfonce le clou tout en élargissant le champ de vision d’un mouvement circulaire du bras qui délimite cet horizon marqueté d’abîmes, de braises et de sang.

Astrée

–          « Que va-t-on faire surtout ? Où aller ? »

L’amante de Céladon montre alors les immenses cavités qui ressemblent étrangement à l’intérieur d’une baleine géante. Pour les descriptions plus détaillées, voir le roman.

Brutalement, l’héroïne d’Honoré d’Urfé lève la tête…

28.37 Elle contemple un instant le firmament, puis s’évanouit !

Tombant telle une fleur ployant sous l’orage, elle s’effondre dans la boue et Céladon s’empresse de la relever.

28.38 Alors que le bouvier tapote les vêtements d’Astrée afin d’éliminer le limon rougeâtre qui souille la robe de mousseline capucine et lilas, les autres regardent à leur tour.

Sophonisba et Emmïgraphys

–          « Mon Dieu ! »

Taskhäärh

–          « Quelle abomination ! »

Surplombant son ami, le Daëdalus fait lentement vibrer les voiles translucides ourlant sa carapace.

Centipède

–          « Ce fut une terrible erreur de venir ici… »

28.39 Sans répondre, Heliaktor vacille, puis il se met à genoux. Se prenant la tête entre les mains, il commence à gémir.

28.40 Remontant le long des parois immenses et des colossaux arcs-boutants architecturant cette cavité cyclopéenne, on découvre alors l’effroi absolu…

La première vision est très belle, puisque l’ensemble de ce firmament lithique est composé de gigantesques diamants. Mais quels diamants !

Ces gemmes effilées sont constellées chacune de milliers de piques dardées dans tous les sens. Et chacune de ses piques empale des centaines d’êtres issus de tous les mondes connus. On reconnaît naturellement des humains, des Tonaxares, des Daëdalus, mais surtout des trillions et des trillions de créatures de toutes origines qui perdent leur sang et crucifient leur âme dans des souffrances innommables.

28.41 Chaque supplicié s’illumine d’une sourde luminosité rubigineuse qui le transforme en torche vivante. L’horreur ultime…

Et c’est le sang de ces malheureux qui alimente et féconde les sept fleuves infernaux qui sinuent paresseusement en se gorgeant de la vie qui s’échappe ainsi, lentement, posément, mais qui ne disparaît jamais afin que souffrance et damnation soient éternelles.

28.42 Emmïgraphys est la première à reprendre ses esprits, elle se tourne vers le naufragé et crie :

Emmïgraphys

–          « Pourquoi ces souffrances ? Ces tortures ? Pourquoi nous avez-vous entraîné ici ? Pourquoi ? »

Heliaktor (halluciné)

–          « Je ne sais pas. Je ne sais plus… »

Astrée (en s’éveillant après son évanouissement)

–          « Vous aviez raison. Maintenant nous sommes vraiment en Enfer »

Sophonisba (hors d’elle)

–          « Et nous sommes vraiment damnés ! Bravo ! Quel fabuleux exploit ! Amaranth, je ne sais pas comment le dire… »

Centipède

–          « Ne le dites pas. Tout le monde souffre ici »

Sophonisba (s’apaisant un peu)

–          « Tu as raison Centipède. La colère m’aveugle. Nous sommes à plaindre, mais ma compassion s’exprime surtout envers tout ces êtres qui souffrent silencieusement »

Céladon (enlaçant Astrée)

–          « Le plus étrange, le plus révoltant, c’est que ces créatures brillent comme si chacune abritait en son sein un éternel brasier »

Astrée

–          « Cette lumière les consume de l’intérieur, sans cesse, sans repos. Depuis des millénaires peut-être »

28.43 N’y tenant plus, Céladon doit s’écarter afin de soulager son estomac dans les palus avoisinants.

28.44 Il revient, un peu penaud.

Taskhäärh (battant le limon ensanglanté avec sa queue)

–          « Qu’allons-nous faire ici ? »

Sophonisba

–          « Devrons-nous demeurer à jamais dans ce cloaque où la souffrance et l’abjection sont les seules règles ? »

28.45 Amaranth ne répondant à aucune question, la sentinelle poursuit :

Emmïgraphys

–          « Quelle était votre ambition réelle en nous conduisant ici ? »

Heliaktor (soupirant)

–          « Trouver l’origine de notre odyssée. Et en découvrir l’issue… »

Emmïgraphys (empourprée)

–          « C’est gagné ! Nous avons trouvé le chemin des Enfers et nous y demeurerons à jamais ! Spectateurs passifs du châtiment final, nous attendrons que les siècles se consument en observant toutes ces créatures suppliciées. C’était une idée vraiment originale ! Géniale même ! »

Sophonisba (très remontée elle aussi)

–          « Ce n’est pas à une ordalie que nous allons assister, mais à un massacre des innocents ! »

Heliaktor baisse la tête, prouvant ainsi qu’il ne peut rien réfuter…

Astrée

–          « Notre longue errance pouvait nous conduire vers un chemin de lumière et de connaissances. Avec nos amis Hormisdastes, nous pouvions tous ensemble ensemencer un monde nouveau organisé autour de l’harmonie et célébrant l’amour. Mais non, ton obstination a détruit ces espérances. Et pour quel résultat ! »

Emmïgraphys

–          « Une descente aux Enfers sans billet de retour ! Nous voici désormais à la confluence du Styx et du Cocyte. Nous pontifions sous une voûte constellée de damnés. Et ceux-ci hurlent silencieusement une tragédie infinie le long des rives de l’Achéron ! Je m’attends à chaque instant à voir se profiler la silhouette de Charon dans sa lugubre barque »

Centipède

–          « Le voici en effet »

Après un silence, le Daëdalus reprend en s’agitant frénétiquement :

Centipède

–          « Mais je ne l’imaginais pas ainsi… »

28.46 Ils se retournent tous dans la direction indiquée par Centipède et demeurent pétrifiés.

28.47 De la rive opposée, une barque arrive lentement sur l’onde. Avec de hauts bords ciselés dans un métal inconnu, l’embarcation est élégante. Moins que sa passagère toutefois.

Une étonnante créature nimbée d’une lumière semblant venir d’un zénith invisible se dresse au centre du frêle bateau. Moirée de lumière parme et violette, sa robe semi-translucide révèle sans ambiguïté qu’il s’agit d’une femme. Grande, mince, elle porte arrogamment cette longue robe assez décolletée et qui s’orne de plusieurs cristaux partant du cou et qui forment de longues spires élégantes se finissant à l’extrémité des seins. Ciselé dans l’or le plus pur, un diadème ceint son front.

Sa longue chevelure argentée, presque éblouissante, renforce encore le caractère « surnaturel » de cette créature apparemment angéliale, alors qu’elle vit aux Enfers…

Heliaktor (en bafouillant)

–          « On dirait une Madone peinte par le Parmesan… »

Céladon (un peu niaisement)

–          « Cette créature n’est pas le nocher psychopompe qui officie aux Enfers ? »

Astrée (en lui donnant un coup de coude)

–          « Tout le monde l’avait remarqué ! »

28.48 La barque chemine seule, sans rame et sans autre moyen de propulsion visible. Elle franchit rapidement le fleuve charriant des flots de sang.

Puis l’embarcation s’immobilise au milieu d’un petit bosquet d’herbes rugueuses.

28.49 D’une virevolte élégante et rapide, la créature enjambe souplement le rebord, révélant ainsi une jambe parfaitement fuselée et une peau très blanche, presque soyeuse.

Le naufragé et ses compagnons demeurent figés, observant la créature infernale qui s’avance lentement vers eux.

Afin de ne point provoquer sa colère ou une éventuelle réaction de peur, Centipède s’est posé au sol et le reptile géant s’est dissimulé derrière ses amis humains.

28.50 Sans se soucier des autres membres du groupe, la femme moirée de lumière pastel se campe devant Heliaktor. Muette, la déesse des Enfers le regarde. Amaranth noie son regard dans celui de cette fée luminescente dont l’apparence est si élégante, si pudique.

Cette chaste réserve ne dure qu’un instant, car la créature exprime immédiatement par son regard libertin des sentiments sensiblement plus luxurieux.

28.51 Joignant le geste au langage des yeux, elle s’approche encore et glisse sa jambe gauche entre celles de l’arcturien.

Décontenancé, ce dernier observe de très près la peau de ce succube à la lubricité outrée. Sous le derme, des paysages en abîmes se multiplient. Contemplant sa peau satinée, il découvre soudain des montagnes, des océans, des planètes, des galaxies…

28.52 Brutalement, elle se recule d’un pas.

Sans accomplir le moindre geste, elle fait glisser sa longue robe qui tombe à ses pieds en corolle, tel un serpent lové.

28.53 Totalement nue désormais, elle élève lentement les bras et enlace l’arcturien, fixant son regard lumineux et absent en même temps dans les yeux du malheureux. Sa peau s’illumine de l’intérieur et irradie une tendre lumière argentée.

Subjugué, il se laisse faire.

La créature frôle son nez, caresse son torse avec la pointe de ses mamelons durcis.

28.54 Puis elle ouvre la bouche.

Heliaktor en fait de même….

C’est à cet instant précis que la créature entre en lui. Sa langue, d’une taille humaine pendant les deux premières secondes du baiser, s’allonge monstrueusement.

28.55 Avant même que ses amis puissent intervenir, une lumière aveuglante inonde le corps du naufragé, déchiquetant chaque cellule de son corps en autant d’explosions nucléaires. En un milliardième de seconde il comprend qu’il va mourir.

28.55 Le paysage se noie dans une lumière éblouissante dont la blancheur déchire l’esprit.

28.56 Une EXPLOSION, des CRIS, une formidable injonction : « VA ! ».

Et l’Univers explose…

28.57 INTERIEUR – CHRYSAÖR – NUIT

On se retrouve à l’intérieur du Chrysaör. Tous les compagnons d’Amaranth sont encore vautrés au sol. Castor, Pollux, Amalthée et Penthésilée les observent, stupéfaits…

28.58 Puis ils se relèvent. Heliaktor, Céladon et Astrée, rampent jusqu’à un fauteuil, alors que les deux autres femmes se redressent avec un peu plus de vivacité. Taskhäärh grommelle avant de se coucher près du siège de Sophonisba. Celle-ci lui caresse le sommet de la tête.

Telle une carpette bousculée par le vent, Centipède parvient enfin à voleter un peu.

28.59 Puis, sagement, il s’installe comme à l’accoutumée entre les pattes avant du reptile géant.

Emmïgraphys calme ses serpents, très agités après une pareille expérience.

28.60 Pollux s’approche en cahotant.

Pollux

–          « Vous allez… bien ? »

Centipède

–          « Très bien ! Lorsque l’on revient vivant de l’Enfer, même si ce lieu méphitique n’est que l’allégorie des désarrois d’un être humain, on se sent beaucoup mieux »

Heliaktor (maussade)

–          « L’être humain dont parle Centipède… c’est moi ! »

Sophonisba

–          « L’idée d’Amaranth était pertinente, mais… »

Heliaktor

–          « Mais ? »

Sophonisba (souriant faiblement)

–          « Ne refais plus jamais cela ! »

Heliaktor

–          « J’ai compris l’avertissement mes amis. J’ai aussi compris le message de mon inconscient »

Emmïgraphys (en remettant de l’ordre dans sa chevelure)

–          « Vos conclusions ? »

Heliaktor

–          « Désormais je chercherai toujours le meilleur en guise d’issue, et non le pire »

Chacun profite un instant de la lucidité envoûtante du propos.

Emmïgraphys

–          « Excellente nouvelle ! »

Heliaktor (d’une voix plus faible)

–          « J’espère ainsi éveiller enfin la lumière qui est en moi. Mon ambition sera de la transformer en brasier purificateur afin que toute cette boue, ces souffrances et ces peurs disparaissent. Mais j’aurai besoin de vous mes amis »

Emmïgraphys (en le serrant dans ses bras)

–          « Nous vous aiderons Amaranth ! Je vous le jure »

28.61 La lumière s’estompe lentement alors que tous ses amis convergent vers lui.

28.62 Pendant une quinzaine de secondes on les voit encore s’embrasser, formant ainsi une chaîne d’union particulièrement émouvante et solide.

Ce geste fraternel est essentiel car le chemin à parcourir est immense…

28.63 Puis l’obscurité gagne le Chrysaör.

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