Une descente aux Enfers…

Les Enfers selon Monsu Desiderio

Comme nous l’avons déjà précisé ici, en écrivant notre premier roman : « Cathédrales de brume » nous avons simultanément écrit le scénario d’un film qui pourrait s’inspirer de cette intrigue déroutante.

C’est ce scénario qui est actuellement entre les mains du réalisateur Jan Kounen.

Afin de vous montrer in situ les convergences (sur le fond) et les divergences (sur la forme) existant entre le roman et le scénario, nous vous proposons un exemple en mettant en parallèle la différence de traitement autour d’une même péripétie.

Il s’agit du chapitre 29. Cela fait plus de 600 000 ans que le naufragé de l’espace erre dans le cosmos (entre notre galaxie et celle d’Andromède), tout en s’immergeant dans les arcanes de sa propre psyché.

Il décide de faire le grand saut en descendant… aux Enfers !

Ce premier article reprend le texte intégral du chapitre extrait du roman. Le suivant sera constitué de la même scène dans la version cinématographique.

Bonne lecture…

Miroitante sous l’astre blême, la mer était noire. D’un noir de jais.  

La lourde barque ventrue glissait lentement sur l’onde qu’un pâle éclat sublunaire illuminait à peine. Loin devant, l’inquiétante silhouette d’une île solitaire et lugubre se découpait progressivement. Ombre dans la nuit, jaillissante comme un glas ébranlant l’épouvante d’un crépuscule sans fin, elle portait en son cœur une lumière blafarde rehaussée de reflets citrins.

Bizarrement courbé à l’arrière de l’esquif, un être à la carrure monstrueuse caressait machinalement ses membres déformés. Vision d’épouvante dans un monde sans horizon, sans avenir, sans origine, la sépulcrale apparition pontifiait au milieu de nulle part, rayonnant d’une beauté vénéneuse. Les fantômes blêmes voguant péniblement vers ce rocher surgit du Néant, étaient assurément des damnés, des fous, ou les pires scélérats que l’univers eut jamais engendré en son sein.

A moins que ces silhouettes fuligineuses ne soient simplement des désespérés en proie à l’hébétude la plus absolue.

Au centre de la barque vélivole trônait un catafalque immaculé. Celui-ci dissimulait une ombre allongée se prolongeant d’une queue puissante et caparaçonnée d’écailles rutilantes. Un crocodile géant. Ses dimensions inhabituelles risquaient de provoquer à chaque instant le chavirement intempestif de la sombre chaloupe glissant lentement sur l’onde.

Charbonneuse, altière, l’île était encerclée de falaises abruptes sur deux de ses côtés. La partie centrale s’évasait, révélant ainsi une plage sombre et inquiétante. Encerclée par l’hémicycle rocheux, celle-ci s’offrait impudiquement au regard atterré de l’insensé osant croiser en ces eaux méphitiques. Le centre et l’arrière de l’infernal fanal étaient occupés par des arbres inclinant leurs faîtes effilés, comme si la caresse appuyée d’un aquilon violent soufflait toujours dans le même sens, courbant obstinément ces gardiens austères.

Les végétaux dressant impunément leurs cimes décharnées étaient des cyprès, l’arbre des cimetières et des charniers. Et l’île était… l’île des Morts !

Fusant continûment de plusieurs ouvertures rectangulaires taillées directement dans la roche, la lumière glaciale s’exhalant de ces bouches béantes synchronisait cyniquement la froidure du trépas et l’ardeur de flammes lucifériennes. Oxymore visuel et sensitif, cette lueur étiolée était à n’en pas douter un signal de l’au-delà. Un message de mort tranquille dirigeant implacablement les malheureux qui osaient encore errer vers ces contrées où l’espoir s’étiole, où la vie n’a plus court.

Effroyable prémices d’un voyage sans fin, cette île était toute empreinte d’une mélancolie qui effrayait et fascinait à la fois. 

C’est ainsi qu’Amaranth et ses compagnons se préparaient à outrepasser enfin ces portes d’airain que l’on ne franchit qu’une fois. Un aller simple pour la plus éprouvante des expériences : la déchéance ultime. Mais pourquoi ?

Et pourquoi ces crêts minuscules, impertinents, translucides, qui s’érigeaient désormais au niveau des omoplates de l’arcturien ? Pourquoi ces plaques osseuses en forme de harpons dardés sur son dos courbé par l’effort ? Pourquoi ?

À bord de la fragile embarcation pansue dont la lenteur exaspérait Astrée et Sophonisba, le naufragé n’était point seul. Il ramait en compagnie de Céladon.

Ce dernier soufflait comme un bœuf en raison de la lourdeur des deux longs pieux de bois qu’ils devaient plonger dans une mer obscure toujours grouillante d’une vie inavouable et meuglante de borborygmes dont la seule origine faisait frissonner les plus téméraires. La bouvière maugréait sans repos à leur côté, portant sur l’épaule droite un papillon multicolore et bavard. Moins virulente, la courtisane vénitienne se contentait de fixer hypnotiquement les quelques traces lumineuses qui dansaient au loin, caricaturant un brasier consumant quelques sorcières impies. Grossièrement dissimulé sous un fin voile de lin d’une blancheur virginale, Taskhäärh grommelait lui aussi, singeant absurdement le catafalque d’un défunt imaginaire. Il persévérait toutefois à bloquer ses muscles puissants, aidant ainsi à la confluence obscène du monstrueux et du magique.

Seul à l’arrière, Centipède avait éprouvé moult difficultés avant de s’enrouler très inconfortablement dans un recoin malodorant constituant l’extrémité arrondie de l’embarcation brinquebalante. Les excroissances bourgeonnant hideusement sur les épaules et le dos d’Heliaktor lui giflaient par moment la carapace, mais il demeurait stoïque. Délicatement accrochée à une partie surélevée de la poupe, une clochette en bronze surplombait le Daëdalus. Elle tintinnabulait sinistrement à chaque clapotis un peu plus accentué, appelant peut-être à l’aide quelques succubes ou néréides renégates.

–           « Nous n’allons pas accoster sur cette île de malheur ! » s’indigna Astrée dont le visage était balayé par les longues boucles de sa chevelure ébouriffée par le vent.

–           « Si ! » asséna le naufragé, s’exprimant d’une manière de plus en plus laconique depuis que ce projet insensé avait germé dans son cerveau enfiévré par l’attente.

–           « Nous ne pouvons faire autrement, soupira Emmïgraphys en agitant ses ailes. Cette solution est la seule. Qu’elle qu’en soit l’issue nous serons au moins fixés sur notre sort. L’hypothèse d’Amaranth sera confirmée ainsi, ou totalement balayée »

Les yeux rivés sur cette masse sombre et sur les rectangles de lumière se dressant de part et d’autre, le pâtre ramait frénétiquement, poursuivant son effort avec l’énergie du désespoir. C’était principalement la vaste ouverture située à la gauche de l’île qui captait son attention. Très haute, d’une clarté livide et brûlante à la fois, elle exsudait des souffles prémonitoires constituant un inaudible appel vers un univers d’horreurs absolues et d’indicibles souffrances.

Lorsqu’ils furent à moins de cent mètres du rivage, l’étrange luminosité grège et mordorée illuminant certaines parties de l’île tomba brutalement sur eux, les nimbant sataniquement.

Chacun attendit le sarcasme, le cri de joie ou d’horreur qui devait normalement jaillir à cet instant. Mais il n’en fut rien. La clarté sépulcrale se contentait d’accompagner les inconscients voyageurs vers le cœur de l’île.

Vers un destin souhaité par le naufragé et craint par ses acolytes. Vers la Mort.

–           « Je n’ai point entendu de hurlements diaboliques, de bruits de chaînes ou de suppliques de damnés ? » murmura Sophonisba en réprimant un tremblement.

–           « C’est normal, confirma Emmïgraphys. Nous ne sommes pas encore à l’orée du gouffre. L’entrée se situe probablement près de l’ouverture verticale qui se découpe sur la gauche de l’île »

Personne ne lui répondit car l’équipage observait avec avidité les quelques mètres les séparant encore de la rive marbrée d’écumes. Et quel équipage ! Un papillon inquiet voletant désespérément d’une épaule à l’autre, une longue créature plate ayant perdu toutes ses belles couleurs sous la clarté livide d’un monde hors du temps. Tout près, frissonnant de froid, deux bergers atterrés regrettaient avidement le monde bucolique et tranquille imaginé pour eux par Honoré d’Urfé. À leur côté, une arrogante courtisane tentait d’accrocher quelques escarboucles supplémentaires à sa somptueuse chevelure cuivrée, mais les voiles anthracite qui tapissaient la mer ne s’y prêtaient guère. Se redressant enfin, un crocodile géant né dans les brumes lagunaires du dévonien entrouvrait une gigantesque gueule, ses dents acérées semblant défier d’obscures divinités.

Complétant cette maigre horde rigidifiée par la bise, Amaranth Heliaktor. Ou du moins une atroce réplique. Sa silhouette altière s’était progressivement affaissée au fil des millénaires. Les taches discrètes piquetant ses bras 350 000 ans plus tôt, laissaient désormais la place à de multiples turgescences hérissonnant ses membres, ses épaules et son dos. Blême, émacié, fragile, seuls une volonté de fer et son regard de braise indiquaient encore la vigueur d’une énergie confinant désormais à un lourd désespoir en marche.

C’est lorsque des aigrettes de lumière ténue commencèrent à se développer sur ses épaules et le long de ses omoplates, qu’il prit cette invraisemblable décision : descendre aux Enfers !

Ses amis tentèrent de le décourager, lui expliquant que cela était impossible en raison de l’absence totale de confirmation de l’existence de l’Enfer, comme celle du Paradis par ailleurs.

–           « Le Paradis et l’Enfer sont en chaque être vivant conscient, affirma maintes fois Emmïgraphys en essayant de lui faire reprendre raison. Les êtres humains sont opaques à eux-mêmes. Ils sont capables de commettre simultanément des actes si merveilleux, ou si abjects, qu’on ne peut qu’admirer leur propension naturelle à l’élévation spirituelle, puis à la déchéance. Les notions de Paradis et d’Enfer sont viscéralement en vous. Ange et démon, vous êtes l’un et l’autre Amaranth ! »

–           « Nous sommes tous un Jardin d’Eden où coulent des rivières de sang » surenchérissait Astrée avec une lucidité effrayante pour un personnage de roman pastoral.

Mais rien n’y fit. S’obstinant suicidairement, le naufragé prétendait qu’une quête effrénée de l’Enfer était la seule issue possible à sa lente métamorphose. Taskhäärh intervint alors en lui demandant comment il espérait atteindre l’Enfer.

Amaranth ne fut point prit de court, démontrant ainsi que ce projet insensé mûrissait en lui depuis fort longtemps.

–           « Pour atteindre les Enfers il faut une Porte » affirma-t-il sans sourciller.

–           « C’est certain, admit le reptile. Et comment comptes-tu procéder ? »

–           « Je vais en créer une »

Ses compagnons commencèrent à douter de ses facultés mentales.

Il les désarçonna sans coup férir.

–           « L’imaginaire et le domaine artistique nous donnent une excellente base de travail »

–           « Pouvez-vous préciser ? » s’étonna la sentinelle.

–           « D’innombrables peintres ont dépeint les Enfers, Hieronymus Bosch demeurant sans doute le plus célèbre de tous »

–           « Vous voulez recréer les triptyques de Bosch ? » s’étouffa Emmïgraphys en battant confusément des ailes.

–           « Non ! J’ai évoqué une Porte, et non une déambulation au sein d’Enfers déjà imaginés et peints par un autre homme. Aussi talentueux soit-il »

–           « Alors ? » s’obstina Astrée, tout en caressant Amalthée qui frôlait ses jambes gainées de soie incarnate.

–           « L’île des Morts »

–           « L’île des… Morts ? »

–           « Oui. C’était un thème traité au XIXe siècle par un peintre très connu à cette lointaine époque. Il s’appelait Arnold Böcklin. Il conçut cinq représentations de cette Île des Morts »

–           « Je connais ces tableaux confirma l’ondine électronique. Le plus célèbre est sombre et très beau. Mais que vient-il faire ici ? Vous ne comptez pas aller aux Enfers en vous glissant dans un tableau ! »

–           « Pourquoi pas ! ricana-t-il. Plus sérieusement, je compte bien architecturer une cathédrale de brume d’un type particulier et inédit pour nous »

–           « C’est à dire ? » entonnèrent en chœur les deux pâtres et l’hétaïre.

–           « Je vais texturer cette Île des Morts en respectant l’image que Böcklin nous en a donné. Puis, lorsque nous aurons abordé les rivages de cette sombre île amphithéâtrale, nous sinuerons à l’intérieur et plongerons dans l’abîme »

–           « Mais pourquoi ne pas utiliser alors un processus plus naturel, telle la bouche d’un volcan ou un abysse sans fond ? s’obstina Astrée. Ce serait beaucoup plus logique »

–           « Je sais. Mais dans la tradition antique, l’immense majorité des êtres s’abîment directement dans les gouffres infernaux, alors que certains élus aboutissent dans une île hors du Monde. Ile qui constitue alors une sorte d’enclos sanctuarisé »

–           « Et nous sommes des élus selon ton analyse ? » questionna sournoisement Sophonisba.

–           « Oui. L’étrangeté de notre périple, ainsi que le caractère surréel et parfaitement inhumain de cette folle épreuve, démontre que nous avons été choisis dans le but d’accomplir une destinée hors du commun »

Personne ne fut en mesure d’infirmer cette affirmation. La sentinelle et le Daëdalus avaient trop longuement martelé que cette quête était exceptionnelle et que l’avenir du naufragé était unique dans toute l’Histoire de l’humanité.

Ceci corroborait partiellement, hélas, cette analyse un peu trop élitiste.

–           « Et vous pensez vraiment que cela fonctionnera ? Qu’un simple franchissement d’une porte picturale nous fera basculer en Enfer ? » s’étonna Centipède en oscillant frénétiquement entre trente couleurs différentes avant de se figer à la lisière du vermillon et de la pourpre cardinalice.

–           « Je ferai le maximum »

Cette réponse abrupte sanctionna leur avenir.

Dès lors, l’exilé du temps travailla sans relâche à l’élaboration de cette cathédrale. Pour la première fois depuis plus d’un demi million d’années il concevait le début de son architecture virtuelle, laissant au seul destin le soin d’en édifier la suite.

Ses amis ne pouvant se résoudre à l’abandonner à la confluence du désespoir et de la folie, ils abordèrent donc l’Île des Morts tout en maugréant.

Les derniers mètres furent délicats car le clapot était important. La cloche s’époumonait au-dessus de Centipède et l’eau était glacée. Après quelques gesticulations maladroites, et presque comiques dans un cadre aussi austère, ils parvinrent enfin à accoster. Céladon et l’arcturien tirèrent la lourde barque. Puis ils l’accrochèrent soigneusement à un rocher émergeant juste à côté. Cette précaution était surprenante dans l’optique d’un voyage sans retour. Mais l’âme humaine est paradoxale. Et prudente.

Quelques secondes plus tard, Amaranth prit la tête de la petite troupe, suivi comme son ombre par Sophonisba et Taskhäarh. Un peu plus loin, toujours survolés par le papillon multicolore, les deux bergers claudiquaient dans le sable marbré de reflets inquiétants. En lévitation permanente, Centipède complétait le défilé des pénitents. Ils scrutèrent une dernière fois le ciel obscur.

Nulle étoile, nul oiseau ici. Seul un éclat brutal et froid surgissait au firmament, sans qu’il soit possible de présumer s’il s’agissait d’un soleil éloigné, d’une errance de la lune ou d’une source luciférienne.

–           « Nous allons où ? » s’informa la courtisane, tout en réfrénant difficilement de longs frissons grumelant sa peau.

–           « Grimpons cette petite colline située à gauche. Elle semble aboutir directement à la grande ouverture lumineuse s’entrouvrant devant nous »

–           « Tu crois réellement que c’est l’entrée des Enfers ? » sursauta Astrée.

–           « Je n’en sais rien. Mais un sentiment confus guide mes pas dans cette direction »

–           « Suivons donc ce sentiment confus » soupira le papillon électronique.

L’île était très impressionnante en arrivant du large en raison de sa structure hémicyclique encerclant des bosquets de cyprès particulièrement lugubres. Eclairées de l’intérieur, sans qu’aucun être vivant n’habite cet îlot de ténèbre et d’effroi, les ouvertures blêmes déchirant la nuit exacerbaient encore la confusion et l’angoisse.

Mais lorsque l’on avait abordé le rivage englué de nuit, on constatait que cette Île des Morts ne faisait guère plus de cinq cent mètres de diamètre.

Cinq minutes plus tard ils arrivèrent près de l’échancrure de lumière.

L’atmosphère était glaciale sur l’onde. Elle était plus froide encore sur l’île, et les efforts nécessaires pour atteindre le sommet de la colline étaient insuffisants à réchauffer les corps et les âmes. L’ouverture béante distillant une brume inquiétante, de longues aiguilles de glace griffèrent la peau des imprudents voyageurs.

Même le crocodile s’ébroua. Les deux pâtres frissonnèrent, puis se massèrent mutuellement les bras et les épaules en essayant de glaner ainsi quelques maigres degrés supplémentaires. Hébété, le naufragé ne songeait point à lutter contre la glace. Il était fasciné par ce rectangle de lumière mordorée, languissant appel à un funeste trépas.

–           « Allons-y ! » intima-t-il, sans recevoir d’échos enthousiastes.

Ses amis franchirent le détroit de lumière à sa suite.

La première partie de la descente fut aisée car la sente était en pente douce, suivant une courbe élégamment spiralée ne posant nul problème. Mais dès les premiers mètres l’atmosphère s’épaissit, devenant rapidement étouffante. Des nuées opaques les enveloppèrent, provoquant des sensations hallucinantes se nourrissant d’une incoercible angoisse. Taskhäärh était mal à l’aise. Rampant au sol et étant myope, il devait coller sa mâchoire massive le long des talons de Sophonisba au risque de faire trébucher sa compagne d’éternité.

La déclivité s’accentuant, les couleurs ambiantes s’assombrirent, sublimant une lumière noctifère reflétée par les parois rehaussées de diamants.

Une première porte d’airain vint obturer le passage. Hypnotiquement guidé, Amaranth posa sa paume droite sur un motif de serpents entrelacés. Les lourds vantaux s’écartèrent, laissant une place suffisante au petit groupe. Puis le chemin s’étrécit rapidement, obligeant Centipède et le crocodile à se faufiler entre les parois luisantes, toujours tapissées de scléroclases ensanglantées et d’onyx d’un noir de jais.

–           « Si cela continue, souffla Centipède, je ne pourrais plus passer »

–           « Ne t’inquiète pas, rassura l’arcturien. Les portes de l’Enfer sont ouvertes à tous… quelque soit la corpulence, le nombre de bras, de torses ou de têtes »

–           « C’est parfait, plaisanta Astrée. Nous rencontrerons peut-être l’Hydre de Lerne »

–           « Ou les monstrueuses créatures peintes par Piero di Cosimo » se remémora avec amertume Emmïgraphys, en songeant à leur vieux camarade dissout dans les arcanes du temps.

Les craintes du Daëdalus s’apaisèrent car le chemin s’élargit à nouveau. Les chemins plutôt, car ils aboutirent rapidement à un carrefour impressionnant, nœud gordien d’où jaillissaient trente sentiers différents, tous très sombres, tous tortueux, tous embrumés de nuées rougeoyantes.

Fort heureusement la température était redevenue acceptable, sans que cela puisse tempérer de légitimes frayeurs face à cet invraisemblable écheveau de routes potentielles.

–           « Où allons-nous maintenant ? » s’inquiéta Sophonisba.

–           « Ici » répondit simplement Amaranth en montrant un layon parmi les autres, ni plus grand, ni plus lumineux que les différents corridors béants autour d’eux.

–           « Et pourquoi celui-ci, plutôt que celui-là par exemple ? » s’offusqua le papillon en s’envolant ostensiblement dans une autre direction.

–           « Je sais que le bon chemin, le plus direct en tout cas, est celui-ci »

–           « Vous êtes donc guidé par une voix qui vous dit : « c’est ici ou c’est là » ? Est-ce Satan en personne ? »

–           « Non bien sûr. Mais ce chemin est le plus pentu vers l’abîme. Et puis… je le sais, c’est tout ! Ne perdons pas de temps »

Subjugués par l’assurance de l’arcturien à la silhouette éternellement cristée, ses amis emboîtèrent le pas, entamant alors une éprouvante descente vers des abysses inconnus.

La première partie du périple caverneux s’était passée commodément en raison d’une luminosité suffisante et d’un dévers raisonnable. Il en était tout autrement désormais. Le chemin arbitrairement sélectionné par Héliaktor était une syringe abrupte décorée de glyphes hideux, un puits sans fond béant sous leur pied.

Ce préambule aux Enfers symbolisait crûment leur avenir proche.

Dès les premières minutes ils comprirent la difficulté. Des rugosités minérales jaillissaient sous leurs pas, déchirant l’air de leurs supplications grotesques. Entamant une gigantesque spirale orientée presque à la verticale, le gouffre meuglait, vrombissait, rugissait. Un souffle brûlant remontait des entrailles de la roche, expulsant miasmes et fragrances acides qui piquaient les yeux et le nez.

Emmïgraphys s’était accrochée au sein des annelures délicates tramant la chevelure de la bergère, y trouvant là un abri très provisoire. Centipède lévitait calmement, mais il en était naturellement tout autrement pour Taskhäärh, la courtisane, les deux pâtres et le naufragé.

–           « Heureusement que les deux brebis, ainsi que Castor et Pollux, sont sagement restés cloîtrés entre les parois sécurisantes du Chrysaör » songea Astrée.

Il aurait été effectivement impossible d’entraîner les peureuses agnelles et les nautiles géants dans une semblable aventure. Celle-ci devenait suicidaire pour les six inconscients partis en quête de l’improbable. À chaque pas la roche se dérobait, glissait ou déchiquetait.

À chaque pas le souffle méphitique venu de l’abîme entraînait une toux sèche et saccadée, des pleurs acidifiés par les vapeurs environnantes ou de sourds bourdonnements dans les oreilles. Chaque pas était un labeur difficile. Chaque pas était un calvaire.

« Le Paradis se mérite » disait-on parfois, mais personne n’aurait imaginé devoir un jour prononcer cette phrase absurde : « l’Enfer se mérite aussi ! ». Pourtant, c’était exactement ce que pensaient actuellement les amis d’Amaranth. Courbés, attentifs à chaque enjambée, ils s’obnubilaient sans cesse sur les traces presque impalpables de leurs compagnons.

Après d’innombrables chutes, le naufragé s’arrêta brutalement au bord d’une petite corniche formant un fragile encorbellement surplombant le vide. Il fut rapidement rejoint par la petite cohorte d’éclopés, massant à tour de rôle leurs membres noués par l’effort et tapotant un réseau diffus d’égratignures excoriant leurs mollets et leurs bras.

–           « Regardez en bas ! » glapit l’arcturien.

–           « Par Satan ! » s’étrangla Céladon, réalisant au même instant le caractère prémonitoire et presque incantatoire de son exclamation.

Une quinzaine de kilomètres en contrebas, sinuaient plusieurs fleuves aux méandres inextricablement emmêlés.

L’espace inférieur -l’espace infernal songea Astrée- était immense. Des cavités colossales susceptibles d’abriter plusieurs astéroïdes explosaient sous eux, se prolongeant aussi loin que le regard puisse porter.

Les syrtes aux mouvances serpentines s’irisaient de reflets mercuriels. Mais la lave et le sang dominaient.

–           « Je me demande si… »  commença Emmïgraphys.

Elle n’eut point le loisir d’achever sa phrase.

Un vent cyclonique les emporta tels des fétus de paille, les entraînant au cœur d’une farandole puissamment propulsée par le souffle rauque d’une monstrueuse tornade.

Perdant tout équilibre la chétive troupe fut disloquée aussitôt, chacun se retrouvant à des niveaux différents, prisonnier d’un effrayant mouvement tourbillonnaire que rien ne semblait pouvoir interrompre. Malgré ses capacités exceptionnelles, Centipède fut broyé de la même manière, virevoltant absurdement tel un jouet négligemment jeté du haut d’une falaise par un enfant capricieux.

Bousculés, contusionnés et totalement ébahis, ils parvinrent enfin au fond du gouffre en se fracassant douloureusement sur les arêtes jonchant les rives des cours d’eau emmêlés. Mollement encapuchonnées par la brume ténue régnant au sol, ces aspérités déchiraient la peau, griffaient carapace ou écailles, telles les mâchoires frénétiques de mille murènes en folie. Semblables à des parachutistes s’égrenant au fil de l’air, ils tombèrent tous à des endroits très variés. Heliaktor était assez proche de Centipède et de Sophonisba, alors qu’Astrée, Taskhäärh et le papillon, étaient séparés d’eux par une rivière aux eaux sombres. Céladon quant à lui était beaucoup plus loin, s’escrimant à communiquer avec ses amis en hurlant et en gesticulant.

Lorsqu’ils réussirent à se repérer tous, ils commencèrent alors à regarder autour d’eux.

Puis au-dessus d’eux…

Scrutant l’environnement immédiat, ils eurent un premier choc en constatant avec effroi l’apparence inquiétante et lugubre des fleuves les encerclant. Observé depuis l’encorbellement situé quinze mille mètres plus haut, le spectacle était ténébreux, dantesque, mais esthétiquement très beau avec ces enchevêtrements arachnéens se texturant à l’infini tout en reflétant de sombres incantations d’un rouge profond.

En bas, l’effroi esthétique laissait la place à l’effroi tout court.

Les rives boueuses refluaient un liquide noirâtre et nauséabond. Quelques plantes croissant difficilement sur les berges dressaient des ramures déchiquetées, toutes constellées d’aiguilles et d’épines provocantes. Quant aux fleuves eux-mêmes, sombres cloaques perpétuellement nervurés d’une onde frigide, il se dégageait de leurs méandres imbriqués une sensation d’appel meurtri, d’étouffement, de cannibalisation intérieure, de vomissure absolue. Envahissant le corps et l’âme, ce sentiment invincible et malsain transfigurait un être courageux en une créature veule se vautrant sur la grève rosie par les flots de sang rejetés au cœur de l’abîme.

Ressentant cette sensation avec une acuité dévorante, ils se regardèrent tous avec angoisse. Astrée s’effondra en larme, alors que le papillon tentait de s’envoler au-dessus de cette lagune dont les remugles empoisonnaient l’esprit plus sûrement encore qu’ils ne le faisaient pour la gorge ou les poumons. Centipède, le reptile géant, sa compagne et Céladon, demeuraient figés, immobiles, telles des statues de sel pétrifiées après la longue contemplation de l’horreur absolue.

Odieuse fascination consumant le cœur et l’esprit, le terrifiant pandémonium s’offrant à leurs yeux théâtralisait l’inanité de toute illusion, de toute foi, de toute espérance future.

Devant eux, l’espace délimité par la haute voûte qu’ils venaient de quitter brutalement au commencement de la tornade se prolongeait à l’infini.

Ce vide immense ressemblait étrangement à l’intérieur du gosier béant et largement ouvert d’un cétacé géant, d’un Léviathan infernal issu de profondeurs ultramarines, ou d’un requin baleine gigantesque. L’image était frustre, imparfaite. Mais, nacrés d’un bleu profond, les colossaux piliers arc-boutés de part et d’autre de l’immense volume ovoïde évoquaient immédiatement cette architecture sous-marine.

L’horizon lointain, nimbé d’une étrange lumière soufre, miel et pailletée de quartz, tranchait absurdement avec les tonalités lie-de-vin des lagunes fluviales, et plus encore avec les laves marbrant la voûte.

Relevant la tête, Heliaktor vit en premier l’innommable. Son cri étouffé surprit les rescapés des ténèbres qui, à leur tour, élevèrent la tête.

Astrée s’évanouit.

Evoquer un spectacle ici était indécent et blasphématoire. Pour autant, quel autre mot employer ?

La presque totalité de l’immense voûte surplombant la lagune carminée de sang où méandraient les rivières impies était constellée de diamants. Mais quels diamants…

Des milliers de polyèdres, noirs, rubigineux et translucides à la fois, s’érigeaient en couronne, dardant impunément vers le sol les monstrueuses grappes vivantes s’exhibant funèbrement ainsi. Chaque arête encadrant les facettes miroitantes des gemmes encastrées dans l’abîme était crénelée de milliers de piques, harpons, javelines, auxquels s’ajoutaient d’innombrables armes soigneusement effilées. Dégoulinantes d’un liquide noir et visqueux dont les cascatelles tombaient sur le sol en pluies délétères, ces piques acérées crucifiaient chacune plusieurs milliers d’êtres de toutes formes et de toutes origines.

On y reconnaissait pléthore d’êtres humains, dont certains étaient partiellement démembrés, mais aussi des Tonaxares, des Pavonus, et même des Unulphodyamanthës et quelques Daëdalus. Mais ces espèces étaient minoritaires, car une invraisemblable diversité de créatures totalement inconnues grouillait ici, macabre maelström constituant probablement l’ensemble des êtres occupant l’univers depuis les aurores du big bang.

Partout où les regards terrifiés des compagnons d’Amaranth pouvaient se poser, ce n’était que souffrance, agonie et torture. Et même lorsque les brumes opacifiées des atmosphères successives emperlaient la voûte rocheuse et luisante de nuées soigneusement empilées, on distinguait encore des grappes de sacrifiés pathétiquement cloués sur un épieu leur taraudant les entrailles. Puis d’autres encore, à l’infini.

–           « Quelle horreur ! gémit Emmïgraphys. Amaranth, pourquoi cette épouvante et ces tortures ? Pourquoi nous avez-vous entraînés ici ? »

–           «  Je… je ne sais pas, balbutia le naufragé dont le visage était défait. Je ne sais plus »

Enfouissant la tête entre ses mains, il hoqueta longuement, son corps caparaçonné d’excroissances osseuses s’agitant convulsivement de spasmes. Sophonisba s’approcha et lui caressa les cheveux, essayant vainement ainsi d’apaiser une inextinguible angoisse. Centipède et le pâtre demeuraient muets, immobiles et transis. Rageusement, Taskhäärh bouscula l’onde torve et maculée de rouille d’un colossal coup de queue. D’innombrables escarboucles ensanglantées retombèrent sur ses écailles, souillant son corps de la mort crucifiée des trillions d’êtres armoriant le dôme situé juste au-dessus de lui.

–           « Vous aviez raison, murmura Astrée en s’éveillant de son fugace évanouissement. Nous sommes bien au cœur des Enfers »

Une larme cascada sur sa joue droite, sans qu’il soit possible de savoir si ce joyau étincelant était une larme d’impossible compassion pour les milliards de milliards de damnés hurlant silencieusement leur douleur accrochés à la voûte, ou si cette muette imploration était la seule issue imaginable à leur errance en ces lieux apocalyptiques.

Les égarés du temps se regroupèrent enfin grâce à la complicité amicale de Centipède qui parvint à replacer chacun sur la même rive du cours d’eau le plus proche. Enlaçant langoureusement un méandre autour d’eux, celui-ci formait un cingle délimitant étroitement ainsi leurs faibles possibilités de manœuvre.

–           « Le plus horrible commença Céladon, étrangement muet jusque là, c’est que chacune de ces créatures semble illuminée de l’intérieur par un feu propre »

–           « Et qui la consume en la dévorant très lentement coupa Emmïgraphys en voletant sur son épaule. Ces infortunés souffrent dans leur chair parce qu’ils sont tous empalés, mais aussi parce que l’ensemble des cellules composant leur corps brûle avec une méticulosité extrême. C’est ce feu intérieur qui crée en chacun d’eux ces rougeoiements abjects, rendant visibles ainsi leurs viscères et leurs os. Ils sont devenus des lampes vivantes perpétuellement animées d’un inextinguible brasier »

–           « Quelle horreur ! » conclut le berger en vacillant.

Puis il vomit longuement, mêlant sa bile aux boues rosâtres stagnant dans la boucle du fleuve dont ils piétinaient les rives.

Atterrés, ils continuaient à scruter les lagunes paludéennes inondées de vies sacrifiées s’écoulant tragiquement en milliards de plaies sans cesse avivées. Leurs regards embués déambulaient absurdement entre les anfractuosités du dôme mosaïqué de diamants embrasés, puis se fixaient en amont de l’abject cortège des proies vivantes se consumant pour l’éternité. Cette vision atroce obnubilait la totalité de l’espace, hallucinant l’esprit tout en déchiquetant l’âme. La totale impuissance à y remédier ou à soulager ces souffrances, occasionnait un chaos mouvant de sentiments odieux : l’impuissance, la culpabilité. Et surtout l’insensée vanité les ayant conduit ici.

Ici tout était feu, tout était sang, tout était souffrance. Tout symbolisait pathétiquement la pérennité d’une éternité vouée à la crucifixion, au châtiment, à l’abjection absolue, outrepassant ainsi à chaque instant les plus ignobles pages de l’Histoire de l’humanité.

–           « Mais qu’allons-nous pouvoir faire désormais dans cet océan de souffrances ? » gémit Astrée en serrant violemment l’épaule de son amant.

–           « Quelle était votre ambition en nous conduisant ici ? » compléta le papillon, passablement courroucé par l’irresponsabilité du naufragé blême d’effroi.

–           « Trouver l’origine de notre tragique odyssée, murmura-t-il, penaud. Et en découvrir l’issue »

–           « C’est gagné ! gronda la sylphide en se positionnant sur le nez de l’arcturien. Nous avons trouvé le chemin des Enfers. Et nous y demeurerons éternellement, spectateurs attentifs et impuissants de l’ultime sanction. Ce n’est point une ordalie à laquelle nous assistons ici, mais à un massacre des innocents ! Voilà une issue originale et inattendue à notre longue quête »

Puis après un court silence :

–           « Notre errance mélancolique pouvait conduire à un chemin de lumière et de connaissances susceptibles d’exhausser l’âme humaine bien au-delà des marécages fétides dans lesquels elle s’est complut pendant des milliers d’années. Nous pouvions ensemencer enfin l’univers d’une véritable architecture incluant la beauté, la bonté, l’intelligence et l’amour. Mais non ! Votre obstination nous a conduits aux tréfonds des Enfers, entre le Styx et le Cocyte, au confluent du Tartare et du Phlégéthon. Et nous voici désormais sous une voûte faïencée de damnés hurlant silencieusement une tragédie infinie le long des rives de l’Achéron. Je m’attends à chaque instant à voir se profiler la haute silhouette de Charon dans sa lugubre barque… »

–           « Le voilà en effet » coupa abruptement Sophonisba.

Puis, se ravisant :

–           « Mais je ne l’imaginais pas ainsi ! »

La courtisane avait parfaitement raison.

De la rive opposée, encore ouatée de brumes, se détachait désormais sur l’onde une barque assez large avec de hauts bords ciselés dans un métal brillant ; de l’orichalque peut-être. À l’intérieur de l’embarcation glissant silencieusement à la surface du fleuve infernal, ce n’était point Charon, le brutal nautier des morts, la vigie psychopompe repue d’effroi, le vieillard à la longue barbe grise hirsute et dépenaillée.

Ce n’était pas non plus Cerbère, l’exécrable chien de l’Hadès qui garde l’Empire des Morts et en interdit la sortie.

Loin de l’imaginaire traditionnel lié aux créatures démoniaques peuplant les Enfers, la silhouette qui se délinéait au loin semblait toute empreinte de douceur. Une pâle luminosité abricotine s’exhalait de son corps. La longue robe semi translucide sculptant ses formes sveltes exacerbait encore cette sensation onirique.

Une fée diaphane au cœur d’un univers de larmes et de sang.

–           « On dirait une madone peinte par Le Parmesan ! » s’étonna Heliaktor, concentrant son regard en direction de la moire luminescente, féminine et gracile, voguant lentement vers eux.

Nimbée d’un scintillement paraissant simultanément venir d’elle-même, mais aussi d’un puits de lumière caressant ses épaules et sa longue chevelure argentée, la femme se tenait droite, dans une posture hiératique, le port de tête altier, les bras sagement disposés le long du corps. Sa poitrine épanouie, sublimée par l’élégance presque voluptueuse de sa robe largement échancrée, était ornée de plusieurs cristaux étincelants organisés depuis la base du cou jusqu’à l’extrémité des seins, formant ainsi une longue spire exacerbant encore ses courbes nymphales.

–           « Cette créature n’est pas Charon » confirma niaisement Céladon en murmurant.

–           « Je l’avais deviné toute seule ! » gourmanda Astrée, tout en ne quittant point du regard la longue silhouette opaline.

Etrangement, la barque cheminait seule. Nulle rame n’apparaissait, nul navigateur n’accompagnait la femme drapée. Aucun moyen extérieur de propulsion n’était visible.

Elle avançait. Tout simplement.

En moins de trois minutes, la chaloupe aux flancs cristallisés d’entrelacs métalliques aborda le long de la rive. Totalement immobile, l’embarcation s’affala un peu vers la droite sans que la femme de lumière ne bouge ou ne manifeste la moindre émotion.

–           « C’est un hologramme ? » s’informa doucement Amaranth.

–           « Je n’en sais rien, murmura le papillon en se déplaçant du nez vers l’épaule du naufragé. Mais une chose est certaine, cette créature luciférienne peut, soit nous sauver, soit nous faire rejoindre l’infernale sarabande des damnés dodelinant quinze mille mètres au-dessus de nous »

–           « Est-ce Perséphone ? »

–           « Silence ! intima Emmïgraphys. Elle vient »

D’une souple virevolte, la femme chevaucha le bord de l’esquif situé le plus près du sol. Elle enjamba lestement les quelques ondulations herbeuses la séparant du petit groupe médusé. Sans se soucier des amis d’Heliaktor, elle se figea immédiatement face au colosse arcturien. Fasciné, ce dernier pouvait désormais contempler l’étonnante déité infernale campée face à lui.

Sa posture avait déjà sensiblement changé. L’hiératisme guindé entrevu pendant la traversée avait laissé la place à une attitude mêlant immodestie, extravagance et perversion. Le désir exprimé par l’odalisque vernissée de luminosités ondoyantes ne nécessita nul commentaire. Glissant sa cuisse gauche entre les jambes d’Amaranth, elle s’approcha un peu plus encore, laissant luire dans ses yeux des appels voluptueux et gourmands.

Décontenancé par la lubricité envoûtante de la femme dont l’austère assurance était désormais lettre morte, le naufragé put toutefois observer l’étonnante structure de sa peau, douce et soyeuse, que des millions de particules argentées sublimaient. Mais là n’était point l’essentiel. La stupéfaction de l’arcturien se nourrit à l’observation de ce qu’il pouvait distinguer sous le derme de la créature. Un fin réseau d’inextricables cheminements lumineux donnait le vertige. Regarder son visage, ses épaules ou ses seins, conduisait à un voyage immobile à l’intérieur d’un monde de formes et de couleurs se brisant sans cesse, ondulant languissamment avant de se réapproprier un rythme démentiel au sein duquel des tourbillons affleuraient sans cesse. Une galaxie entière roulait sous la diaphanéité d’une peau satinée, prélude à d’innombrables caresses et à d’infinies voluptés.

Hypnotisé par cette vision symétriquement affolante et lascive, il ne réagit point lorsque la démone défit d’un geste rapide la boucle de sa robe. Tombant à ses pieds sans se froisser, le tissu s’amoncela en cercle, tel un serpent lové. Totalement nue désormais, elle éleva lentement les bras et l’enserra. Frôlant son nez, elle s’approcha un peu plus afin de l’embrasser.

Presque inconscient, il entrouvrit la bouche. C’est à cet instant précis que le succube pénétra en lui. Sa langue, d’une taille humaine pendant les deux premières secondes du baiser, s’étrécit brutalement en s’allongeant monstrueusement. Avant même que ses amis puissent tenter le moindre geste, une lumière aveuglante inonda son corps, déchiquetant chacune de ses cellules. En un milliardième de seconde il réalisa qu’il allait enfin mourir.

Un cri tonitruant déchira l’abîme : « VA !!! ».

Puis il disparut.

Ses compagnons et les Enfers en firent de même.

…..

–           « Votre hypothèse était à la fois judicieuse et totalement inféconde » commença Centipède en ébrouant ses voiles latéraux encore tachetés de boues.

–           « Mais elle fut convaincante, compléta le papillon électronique. Toutefois… »

–           « Toutefois ? » reprit Heliaktor, encore brisé par cette douloureuse immersion au sein des forces maléfiques.

–           « Toutefois, nous souhaiterions tous éviter de pareilles expériences à l’avenir »

Confus, l’arcturien demeura silencieux.

Plus encore que ses compagnons, il ressentait l’horreur de cette odyssée stygiale aux implications monstrueuses. Il la ressentait dans sa chair, dans son esprit, dans son âme aussi. Cet indicible voyage dans les tréfonds de l’Enfer et ces visions fantasmagoriques émiettaient ses espérances. L’odieux contact charnel avec une goule concupiscente issue des cercles les plus profonds de l’abîme infernal serait désormais gravé dans son cœur en lettres de feu.

Il ressortait profondément souillé de ce long périple dans les entrailles des mondes souterrains. Et cela d’autant plus qu’il savait intuitivement que toutes ces horreurs n’étaient point réelles. Cette épouvante cristallisée dans l’abîme était malheureusement le reflet opacifié de lui-même. Un proverbe prophétisait : « l’Enfer, c’est les autres… ». Ceci n’était pas totalement erroné dans le monde profané et corrompu des civilisations humaines.

Amaranth savait parfaitement que l’Enfer, tout comme le Paradis, n’est que le miroir sublimé des nappes obscures tapies dans l’inconscient de chaque être. Fort heureusement, personne ne pouvait descendre continûment aussi loin et naviguer ainsi au milieu de ces eaux troubles. Ceux qui s’y perdaient, par obstination ou par imprudence, devenaient généralement fous. Mais aucun d’entre eux, aussi aventureux soit-il, n’avait jamais pu déambuler ainsi dans les corridors obscurs de sa propre réalité.

Le moi intime de chaque être est toujours un iceberg de lumière surnageant difficilement dans un océan de boues mêlées. Amaranth venait de s’immerger profondément dans ce palus méphitique qui lui collerait désormais à la peau pendant quelques milliers de siècles.

Il frissonna un peu.

–           « J’espère seulement découvrir un jour l’étoile flamboyante qui sommeille en moi, songea-t-il » sans que ces réflexions osent franchir les murailles de sa bouche.

Puis, se murant un peu plus dans le silence, il poursuivit intérieurement :

–           « Dès cet instant, je n’aurai d’autre ambition que de l’éveiller, de la transformer en brasier purificateur afin que cet Enfer de souffrances, de jouissances malsaines et de peurs, s’annihile. Qu’il disparaisse, comme je l’ai cruellement expérimenté moi-même au contact obscène de cette créature satanique se parant fugacement des vertus les plus hautes avant de m’enjôler dans la fange de ses sulfureux appâts »

–           « En revanche, reprit Centipède, sans se douter qu’il venait d’interrompre le flux maussade des pensées refoulées de son ami, l’idée d’utiliser l’Île des Morts comme porte d’entrée pour les Enfers était pertinente. Le voyage lui-même le fut moins »

–           « Je vous demande pardon mes amis, marmonna le rescapé des limbes. Cette ignoble expérience me conduira désormais à rechercher le meilleur en guise d’issue. Et non le pire »

–           « Nous apprécions à sa pleine valeur cette lucidité retrouvée, siffla Emmïgraphys en se reposant sur l’épaule du colosse. Tendre vers le plus fécond, le plus beau, le plus ambitieux, constitue à n’en pas douter la voie royale pour vous. Et nous vous aiderons. Sans jamais relâcher notre effort »

Chacun opina, tout en se rassasiant l’œil et l’esprit de la vision éculée, banale, mais ô combien réconfortante, du Chrysaör aux douces parois éblouissantes, du long vaisseau piqueté d’impacts des Hormisdastes et du fragile lien de lumière unissant désormais ces deux flèches d’argent perdues quelque part entre notre Galaxie et celle d’Andromède

…..

 Deux cent mille ans plus tard, Amaranth était toujours dans les mêmes dispositions, cherchant obstinément à s’exhausser au-delà de lui-même et de ses ambitions.

Les deux vaisseaux gémellaires continuaient leur folle course extragalactique. Et si le disque lactescent de notre Galaxie diminuait très sensiblement, celui de la galaxie d’Andromède demeurait faible, beaucoup trop ténu pour être aisément discernable autrement qu’en plissant les yeux.

Astrée regrettait amèrement de ne point pouvoir scruter encore les plus grosses étoiles de cet univers île fascinant qui tordait ses bras en une virevolte éternelle.

–           « C’est encore beaucoup trop tôt jeune impatiente » tempérait souvent Centipède.

Mais rien n’endiguait la fougue de la bergère toujours attisée par le plaisir de la découverte.

–           « J’ai hâte de nous voir enfin plonger dans ce voile d’astres innombrables dont l’un d’entre eux, je le souhaite profondément, nous attend » s’obstinait-elle.

–           « Espérons seulement que cette attente ne soit point déçue » répliquait alors Emmïgraphys, dont l’optimisme sans faille se limitait toujours aux lisières impalpables du possible, sans chercher à en forcer les frontières.

Au fil des siècles et des millénaires, les séquelles du pathétique voyage aux Enfers s’estompèrent, mais seule la surface de l’âme d’Heliaktor était redevenue sereine.

Toutefois, fustigeant les vieux démons qui l’assaillaient encore et afin de s’encourager dans l’accomplissement d’un prodigieux destin dont il ne comprenait que quelques fulgurances éparses, il poursuivit la construction de ses architectures de rêve.

Chacun l’aidait dans ce rude travail.

Les effets conjugués de l’enthousiasme d’Astrée, la sagacité d’Emmïgraphys, l’exubérance débridée de Sophonisba, la pugnacité joviale du reptile exhumé de l’ère dévonienne et la quasi-universalité du Daëdalus, autorisaient des merveilles. Seul Céladon demeurait un peu en retrait, passant beaucoup de temps avec les brebis tout en continuant à lutiner régulièrement l’impétueuse bergère au tempérament volcanique.

Castor et Pollux s’étaient quant à eux très clairement invités à demeure dans le groupe. Tout en retournant régulièrement à bord de l’Arkhädya, ils passaient presque tout leur temps disponible au sein des différentes cathédrales façonnées par l’arcturien.

L’immense périple se poursuivait donc sans heurt. Seul l’état physique d’Heliaktor posait problème.

–           « Je suis devenu un monstre ! » se lamentait-il souvent lorsqu’un miroir, installé à sa demande au-dessus du linceul de lumière, lui renvoyait une image déformée, grotesque et pathétique.

–           « Non ! précisaient alors la sentinelle et Centipède. Ces déformations, ces excroissances, illustrent des effets secondaires prévisibles et curables »

Ils avaient partiellement raison car leurs interventions dans la programmation des microchirurgiens permettaient de remédier aux outrances buboniques les plus visibles. Lorsque la structure externe du naufragé prenait une apparence par trop madréporique, ils en lissaient progressivement les effets les plus hideux, rendant provisoirement au malheureux une apparence presque habituelle.

Mais cela recommençait quelques décennies plus tard et tout était à refaire.

Le corps de l’arcturien était devenu un gigantesque chantier s’étalant sur des centaines de milliers d’années. Les points les plus sensibles se focalisaient sur les membres, les épaules et le dos. Parfois aussi sur le torse, beaucoup plus exceptionnellement sur le visage et la tête. Mais ces crêtes, excroissances de chairs parfois membrées, embryons d’organes avortés, proliféraient avec ténacité. Les pullulations monstrueuses les plus systématiques affectaient les bras, qui se couvraient régulièrement de petits appendices en formes de doigts minuscules et crochus, ainsi qu’au niveau des épaules au sommet desquelles apparaissaient des embryons d’ailes.

–           « Si notre quête s’achève enfin un jour, soupirait Amaranth en essayant l’autodérision comme remède ultime, je pourrais m’envoler élégamment, exhibant ainsi mon immarcescible beauté à travers les cieux d’une nouvelle planète d’accueil »

Quelques larmes furtives concluaient généralement ce discours de circonstance.

Puis il retournait à ses architectures baroques, essayant ainsi d’endiguer l’angoisse le tenaillant chaque jour.

S’allongeant sur le dos après avoir soigneusement rangé les vestiges cristés et membraneux lui dévorant le dos, il s’endormait alors en contemplant le petit ovale blanchâtre de la galaxie d’Andromède.

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