Sol Invictus

Sol Invictus...

Dans chacun de nos romans nous nous efforçons d’abolir les carcans intellectuels que nous bâtissons sans cesse autour de nous. Cette démarche transgressive surprend parfois, mais sa finalité est simple : éveiller le dormeur qui gît en nous. Cette quête implique aussi que nous soyons capables d’identifier les signes et les instants magiques qui constellent une existence.

Rainer Maria Rilke résume bien cette fugacité de l’instant lorsqu’il écrit : « Comme une fêlure elle traverse le ciel, cette hyperbole sans espoir, qui ne s’incline qu’une seule fois vers nous et s’en éloigne de nouveau, terrifiée… » (Les Cahiers de Malte Laurids Brigge).

Saisir et comprendre cette « hyperbole éphémère » qui traverse notre vie tel un météore est difficile.

Pour cela, il faut savoir aimer, il faut savoir rêver. Pas facile…

L’exemple qui suit s’inscrit au cœur des rites propres à une divinité orientale qui eut beaucoup de succès à Rome : Mithra.

Un instant particulier émerveillait chaque année les adeptes de ce dieu qui s’inscrit dans une cosmogonie originale et atypique : le solstice d’hiver. Son symbolisme est récurrent dans toutes les religions et dans tous les mythes. Le solstice d’hiver marque la nuit la plus longue, mais c’est aussi l’instant précis où les jours commencent à rallonger.

C’est en quelque sorte la victoire de la lumière sur les ténèbres.

Dans le culte de Mithra cet instant particulier justifiait un banquet où l’on célébrait la victoire de l’astre du jour. C’était l’instant du Sol invictus.

Voilà l’histoire…

Mithra est un dieu d’origine indo-iranienne. Son nom -mitra en védique, la langue religieuse ancienne de l’Inde- signifie « ami », « contrat ». C’est un dieu bienveillant qui protège et veille à l’ordre du monde ; c’est aussi le dieu du serment, de l’alliance.

Le premier texte connu mentionnant cette divinité est un traité conclu entre des rois orientaux (Asie Mineure et Mésopotamie) vers 1380 av. J. -C. Malgré le succès des conceptions de Zarathoustra, réformateur religieux iranien, qui affirme au VIème siècle avant notre ère l’existence d’un dieu souverain et suprême (Ahura Mazda) qui s’oppose à l’esprit du mal et qui bannit les « anciens » dieux, assimilés à des démons, Mithra continue à être honoré.

Lié à la lumière, il est le protecteur aussi bien des troupeaux que de ceux qui défendent leur territoire.

Au VIeme siècle avant J. -C., Mithra est vénéré chez les Perses de manière officielle, en tant que divinité tutélaire du souverain.

Après la chute de l’empire perse, d’autres royaumes, ceux d’Arménie et du Pont par exemple, pratiquent le culte de Mithra. Ainsi les rois du Pont prennent-ils le nom de Mithridate, « donné par Mithra« .

Au premier siècle avant J.- C., des éléments de la mythologie gréco-romaine se mêlent aux légendes concernant Mithra, faisant de ce dernier un dieu hellénisé : on rapproche par exemple Mithra du dieu solaire Hélios – Apollon.

Il est difficile de le dire pour quelles raisons cette croyance d’origine asiatique a pu se répandre ainsi jusque dans le monde romain. Nous avons peu de connaissances sur la transition entre le dieu iranien et la divinité gréco-romaine. On ignore en particulier comment ce culte est devenu dans le monde romain une religion à mystères, caractéristique qu’elle ne possédait pas auparavant.

Dans l’interprétation qu’en donnent les Romains, le mithriacisme repose sur une conception mythique de l’histoire de l’univers. A l’origine, un dieu, Saturne, sort du chaos. Puis il désigne un successeur, Jupiter, à qui il remet l’insigne du pouvoir absolu : la foudre. Pour combattre le mal, présenté sous la forme d’une sécheresse qui détruit la vie, naît Mithra, qui surgit d’un rocher tenant une torche et un glaive. C’est à lui de veiller sur l’ordre du monde, d’assurer sa survie en luttant contre les esprits mauvais, en le sauvant de la sécheresse, de la soif, de la mort des troupeaux.

Mithra va en effet produire de l’eau en faisant miraculeusement jaillir une source d’une paroi rocheuse.

Puis il se met à la poursuite du taureau dont le sacrifice redonnera au monde la force vitale. Il capture la bête, la maîtrise et l’égorge dans une caverne, comme il en a reçu l’ordre du Soleil, par l’intermédiaire d’un corbeau messager.

Les représentations romaines de cette scène sont très nombreuses : Mithra est vêtu d’un bonnet perse, d’un pantalon phrygien. Il est figuré en pleine action, dans une scène très dynamique, où le vent gonfle son manteau. Autour du dieu et du taureau sacrifié, on note la présence d’autres animaux, un chien, un serpent, un scorpion, mordent les parties génitales du taureau, filigranant ainsi autant de figures et d’actes symboliques.

Reprenons la légende…

Quand Mithra arrive dans la grotte, un corbeau envoyé par le Soleil lui annonce qu’il doit faire un sacrifice, et le dieu, soumettant le taureau, lui enfonce le couteau dans le flanc. Du blé sort de la colonne vertébrale du taureau, et du vin de son sang. Recueillie par la lune, sa semence produisit les animaux utiles aux hommes.

D’autres interprétations peuvent être prises en compte ici

David Ulansey, un auteur non traduit en français, propose une explication radicalement différente. Selon sa théorie, Mithra est un dieu si puissant qu’il est capable de transformer l’ordre même de l’Univers. Le taureau serait le symbole de la constellation du Taureau. Au début de l’astrologie, en Mésopotamie, entre 4000 et 2000 av. J.-C., le Soleil était au niveau du Taureau pendant l’équinoxe de printemps. À cause de la précession des équinoxes, le Soleil se place durant l’équinoxe de printemps dans une constellation différente tous les 2 160 ans à peu près, ainsi il passa dans le Bélier vers l’an 2000 av. J.-C., marquant la fin de l’ère astrologique du Taureau. Le sacrifice du taureau par Mithra symboliserait ce changement, causé, selon les croyants, par l’omniprésence de leur dieu. Cela expliquerait aussi les animaux qui figurent sur les images de la tauroctonie : le chien, le serpent, le corbeau, le scorpion, le lion, la coupe et le taureau qui s’interprètent en tant que constellations du Petit Chien, de l’Hydre, du Corbeau, du Scorpion, du Lion, Verseau et Taureau, toutes placées dans l’équateur céleste pendant l’ère du Taureau.

L’hypothèse expliquerait aussi la profusion d’images zodiacales dans l’iconographie mithraïque. La précession des équinoxes fut découverte et étudiée par l’astronome Hipparque au IIe siècle av. J.-C.

Le sang qui jaillit de la blessure, comme le sperme de l’animal, sont des principes vitaux qui vont permettre la régénération du monde.

Cette victoire est célébrée par un grand banquet où sont présents le Soleil et Mithra. Ce dernier, devenu « Sol invictus », c’est-à-dire le Soleil à la fois invaincu et invincible, monte vers le ciel en char solaire. Le mythe semble alors faire apparaître la prédominance de Mithra sur le Soleil.

Mithra est souvent accompagné, dans l’iconographie, par le Soleil et la Lune, placés de part et d’autre du dieu. Deux personnages sont également présents : Cautès, placé à gauche, sous le Soleil, porte une torche levée, et Cautopatès, à droite, sous la Lune, baisse la sienne vers le sol. L’un est le soleil levant, l’autre le soleil couchant, Mithra occupe la place intermédiaire : il tient symboliquement une position médiane.

Ces figures renvoient au déroulement du temps et rappellent l’importance des astres et du cosmos.

Une autre interprétation du mythe considère que le sacrifice du taureau représente la libération de l’énergie de la Nature. Le serpent, comme dans le symbole de l’Ouroboros, serait une allusion au cycle de la vie ; le chien représenterait l’Humanité, alimentant symboliquement le sacrifice, et le scorpion pourrait être le symbole de la victoire de la mort.

On peut affirmer en tout cas que, pour les fidèles, le sacrifice du taureau avait probablement un caractère salutaire, la participation aux mystères garantissant l’immortalité.

Le moment clef de ce rituel propre au culte de Mithra se situe donc lors du « Sol Invictus ». Cette précellence absolue du soleil et l’identification d’un moment privilégié nous remémore immédiatement un autre symbolique directement afférent : l’heure de midi.

Cette « heure sans ombre » que Nietzsche privilégia en évoquant une « demi-éternité » (Ainsi parlait Zarathoustra) symbolise, en raison de sa position centrale et axiale, l’image presque parfaite de ce qui croît et décroît, ce qui s’éclipse et ce qui accède enfin au révélé…

Dans certains textes anciens ont décrit cet instant fugace et magique à la fois en parlant de la « sagesse du Midi ». Or cette heure est équivoque car son caractère éphémère au sommet de la croissance du jour et à l’aplomb se son déclin révèle parfois des atmosphères lourdes et folles. Des atmosphères simultanément aériennes, somptueuses, ignées, mais aussi proches de la lave qui gronde. Une ode au soleil à la lisière d’un lac de soufre…

Dans un article précédent nous avons évoqué un lieu magique et parfaitement inhabitable en Ethiopie : les lacs de Dallol dans la dépression du Danakil.

La symbolique du Midi (dans sa version nietzschéenne en tout cas), s’inscrit parfaitement dans cette logique où s’aheurtent sans cesse des émotions contradictoires. Il en est de même lors du « Sol invictus » propre aux rituels de Mithra. Le soleil et Mithra s’opposent.

Avant de se réunir…

Ce simulacre de dualité se résout au final. Et le Tout représente alors bien plus que la somme de ses parties. C’est exactement le point de départ de notre démarche lorsque nous avons décidé d’écrire ensemble.

Chère à Nicolas de Cues, cette « coïncidence des opposés » annihile les différences fallacieuses que les êtres érigent toujours en eux.

L’imagination, le rêve, la sensualité et l’émotion prévalent alors.

Comme le précisait parfaitement le poète Joe Bousquet « Le monde serait l’apothéose de la discontinuité et du démembrement si nous ne l’enfermions pas dans le rêve où nos yeux se souviennent » (Mystique).

Conservons donc ce rêve en nous.

Longtemps…

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