Interview pour le site « La vie littéraire »

Oksana & Gil Prou

Entretien avec Gil Prou et Oksana autour de leur roman Katharsis

par Matthieu Baumier et Gwen Garnier-Duguy

LVL : Gil Prou et Oksana, vous venez de signer, après votre space opéra métaphysico-planant « Cathédrales de brumes« , un deuxième roman troublant de prophétisme, « Katharsis« , dans lequel des idéalistes intraitables meurtris par ce que l’homme inflige à la race humaine et à la Terre menacent les dirigeants du monde de faire sauter la planète s’ils ne changent pas l’économie de la manière de vivre humaine. Ces éco-terroristes se sont appropriés des missiles nucléaires, qu’ils menacent de faire sauter dans des giga volcans. Première question, Gil et Oksana : le réveil du volcan islandais qui a paralysé l’Europe, c’était vous ?

O & G : Bien sûr ! Plus sérieusement, nous nous sommes posé la même question en constatant l’étrange parallèle existant entre certains éléments de notre fiction et l’actualité la plus récente. En fait, en écrivant Katharsis nous avons souhaité mettre en lumière une réalité -l’existence de plusieurs supervolcans tapis dans l’écorce terrestre depuis plusieurs millions d’années- qui constituent la plus effroyable menace « naturelle » susceptible d’anéantir la civilisation humaine en provoquant un long hiver volcanique. Selon la puissance de l’éruption, cet « hiver » durerait quelques années ou… quelques siècles ! Le hasard fait que cette problématique se nourrit de l’actualité, même si le « petit » volcan islandais représente moins d’un dix millième de la puissance réelle d’un supervolcan tel que celui de Yellowstone ou celui du lac Toba. L’actualité récente confère par ailleurs un caractère prémonitoire à notre thriller. On y retrouve en effet les effets désastreux de l’éruption d’un volcan, mais aussi le constat des échecs des gouvernants du monde lorsqu’il faut prendre des décisions qui engagent l’avenir. On découvre aussi une similitude avec le Sommet de Washington qui met en lumière le risque d’une appropriation de l’arme nucléaire par des terroristes. Enfin, nous programmons la première mission habitée pour Mars en 2033 et Obama évoque l’horizon 2035. On devrait peut-être jouer au loto !

LVL : Votre roman, bien rythmé, haletant, est toutefois extrêmement noir.
L’échec du Grenelle de l’environnement, l’échec du Sommet de Copenhague, l’échec de la Conférence de Doha ne sont certes pas là pour nous rassurer quant à vos prévisions. Votre démarche littéraire est-elle désespérée, nihiliste, ou croit-elle qu’il y a un salut par le Verbe ?

O & G : Notre démarche est tout simplement lucide. Nous serons 9 milliards d’êtres humains en 2050 et nous n’avons nullement l’intention d’endiguer nos suicidaires appétits de consommation. Tous les signaux sont au rouge : on vient d’apprendre par les spécialistes des Nations Unies que les réserves de poissons auront disparues en 2050 si on ne régule pas drastiquement la pêche mondiale… Dans l’état actuel des choses -et les échecs récurrents de tous les sommets visant à enrayer ce processus dément le prouvent- la catastrophe écologique, climatique et sociale est inévitable. N’oublions pas ce chiffre simple et atroce : en 2010, un enfant meure toutes les 5 secondes par manque d’eau ou en raison d’une eau impropre à la consommation… Mais on parle de quoi sur Facebook et dans les journaux télévisés ? De niaiseries politiques ou sportives, mais presque jamais de ces enfants qui meurent chaque jour. Que se passera-t-il lorsque la population humaine aura augmentée de 40% (c’est-à-dire demain) et lorsque nos appétits de consommation auront augmenté de 100% ?

LVL : Votre roman a quelques précédents dans le genre, notamment l’excellent « En direct » de Spinrad. Pensez-vous que « la conscience verte » sera le prochain fascisme ?

O & G : La situation environnementale et sociale deviendra de plus en plus difficile et l’avenir de nos enfants s’obscurcira. Tout ceci génèrera naturellement des révoltes et la radicalisation d’une forme outrée de l’écologie : l’écoterrorisme est une des réalités de demain. Tout le monde le sait et nous avons simplement précipité ce phénomène dans notre thriller…

LVL : Votre roman s’ouvre par une citation de René Char : « L’Homme fut sûrement le voeu le plus fou des ténèbres« . Cet aphorisme est extrait des « Feuillets d’Hypnos« , livre « écrit » pendant l’Occupation, alors que Char était résistant et maquisard, donc au noir d’une période historique très menaçante. Sommes-nous à l’équivalent historique d’une menace capitale, pour que vous repreniez ainsi la lignée de Char ?

O & G : Si l’on considère que la possible généralisation de conflits pour l’accession à l’eau et à la nourriture est une situation dramatique et une menace capitale pour l’humanité (ce qui est notre cas), le parallèle est pleinement justifié.

LVL : Char écrivit aussi « A chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d’avenir« . La salve d’avenir, votre roman ne semble pas y croire, mais vous, comment le voyez-vous ?

O & G : Si les femmes avaient simplement -et dans tous les pays du monde- le choix d’avoir ou non un enfant, sans contrainte, sans jugement, un véritable espoir poindrait à l’horizon. Mais si nous sommes condamnés à être neuf milliards de fournis laborieuses et consommatrices de ressources en 2050, il n’y aura pas de « salve d’avenir ». Nous n’avons qu’une seule Terre… Et nous l’a tuons.

LVL : Yves Paccalet préface votre beau roman. Auteur du provocant « L’humanité disparaîtra, bon débarras ! », il semble être la plume indiquée pour introduire votre roman. Des vues communes avec lui ?

O & G : Innombrables ! Yves est devenu un ami et discuter avec lui est un plaisir sans borne. Que ce soit dans ces ouvrages coécrit avec le Commandant Cousteau ou dans ces essais les plus récents, il dit tout haut ce que la plupart des spécialistes honnêtes pensent tout bas. Pour être francs, lorsqu’il écrivit « L’humanité disparaîtra, bon débarras ! » en 2005 et lorsque nous avons écrit la première version de « Katharsis » en 2007, nous pensions tous les trois avoir un peu « grossit le trait ». Lorsque nous évoquons cette problématique ensemble en 2010, nous pensons, au contraire, être un peu en retrait par rapport aux catastrophes climatiques, environnementales et humaines que nous alimentons tous ensemble…

LVL : La dernière phrase de votre roman est proprement sublime. Elle fait référence à Chrétien de Troyes (le moment ou le jeune Perceval contemple le sang sur la neige, symboles qui mettent le héros en marche vers sa quête intérieure de pureté et de grandeur humaine), au Giono de « Un roi sans divertissement« , où le thème du sang dans la neige est également très marqué. Est-ce là, silencieuse, la parole discrètement charrieuse d’espérance en l’Homme ?

O & G : Le sang sur la neige… La pureté et la mort mêlées après le « dernier cri du dernier des humains » (Vigny). C’est une image poétique, mais c’est aussi un symbole fort. Or tout est symbole.

LVL : Vous travaillez à un nouveau roman ?

O & G : Nous commençons l’écriture simultanée de deux nouveaux romans. Le premier se déroulera au VIe siècle avant J. C. et le second 3 500 ans plus tard. Nous ne risquons donc nullement de confondre les intrigues et les personnages…

Oksana & Gil Prou le 20 Mai 2010

Lien : http://www.lavielitteraire.fr/index.php/katharsis-entretien

Lien vers notre précédente interview : http://www.lavielitteraire.fr/index.php/gil-prou-et-oksana-entretien

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