Hrotswithae von Gandersheim : une vision holistique du Monde au… Xe siècle !

Hrotshwithae : une lumière prophétique et bienveillante surgissant avant l'an mil...

« Si la tranquillité de l’eau permet de refléter ce qui se présente, que ne peut celle de l’esprit ? »

Tchouang Tseu – Zhuangzi

Nous en conviendrons aisément, Hrotswithae a un patronyme quasiment imprononçable, et seuls les lectrices et lecteurs attentifs du Tambour se souviendront que Gunter Grass nomma ainsi un personnage secondaire dans l’épisode décrivant les tournées théâtrales sur le front de l’ouest.

Redécouverte par les humanistes allemands au XVIe siècle et étudiée à la Sorbonne au XIXe, Hrotswithae von Gandersheim est simultanément célébrée en Allemagne comme étant la première poétesse et dramaturge de son pays, tout en demeurant passablement oubliée du grand public. Baroques, fougueuses et pleines d’une vie bouillonnantes, ces 6 pièces de théâtre inspirées des comédies de Térence (190-159 av J.C.) : Calimachus, Abraham, Pafnutius, Dulcitius, Sapentia et Gallicanus, constituent la plus ancienne trace connue du théâtre médiéval occidental puisqu’elles furent principalement écrites vers 970. C’est-à-dire au Xe siècle, période qui fut pourtant qualifiée par de nombreux historiens comme étant un « siècle des ténèbres, siècle de fer et de plomb ».

On observera toutefois que cette hâtive réputation de siècle barbare s’estompe progressivement au fur et à mesure de nos investigations. On sait désormais que la renaissance carolingienne -dont Alcuin fut l’un des acteurs majeurs- et la renaissance ottonienne qui lui succéda, forgèrent un environnement spirituel qui s’éloigne des archétypes usuels qui prévalent encore dès que l’on évoque cette époque.

Née probablement vers 935 en Saxe, Hrotswithae fit partie du chapitre des dames nobles de l’abbaye de Gandersheim, cette expression définit des chanoinesses issues de l’aristocratie et dont la vie n’était nullement recluse. Ces chanoinesses pouvaient en effet quitter l’abbaye pour voyager ou se marier. Elles avaient une éducation de très haut niveau et pouvaient exercer d’innombrables activités dans le monde profane, dont celles de poétesse et de dramaturge.

Hildegard von Bingen -qui joue un rôle essentiel dans l’intrigue de notre premier roman : « Cathédrales de brume »- demeure naturellement le plus illustre exemple de cette capacité d’ouverture vers le Monde et vers les autres. Capacité que Plotin traduit magistralement lorsqu’il précise : « Je m’efforce de faire remonter ce qu’il y a de divin en moi à ce qu’il y a de divin dans l’univers ».

Une leçon de plus à méditer lorsque l’on examine attentivement les outrances, les hypocrisies, les fanatismes et les incroyables retours en arrière que notre siècle concocte avec obstination.

Il faut se remémorer que les abbayes du Haut Moyen Age étaient lieux de culture, de rencontres et d’échanges. On admet désormais qu’elles étaient simultanément une école, un lieu de pèlerinage et d’asile, mais aussi une université, une école, une auberge, un conservatoire de musique, un hôpital, une bibliothèque, et ce que l’on appelle désormais un peu pompeusement : un centre socioculturel. Exactement à l’opposé de l’image qu’elle donne actuellement et qui symbolise le recueillement, le retrait sur soi et le silence, l’abbaye était à cette époque le lieu de vie situé à la confluence de toutes les innovations, de toutes les inventions, de toutes les rencontres.

Dans ce contexte fécond, Hrotswithae écrivit une œuvre riche, dense et foisonnante.

Mettant à profit sa parfaite connaissance des auteurs classiques, elle laissa principalement à la postérité des poèmes historiques qui concélèbrent la dynastie ottonienne à travers une véritable geste d’Otton (l’abbesse de Gandersheim était la nièce d’Otton Ier, roi de Saxe et de Germanie) et un ensemble de poésies qui s’organisent en légendes successives autour de plusieurs icônes du christianisme : Saint Pélage, Saint Gengoul, la Vierge Marie, Denys l’Aéropagite, Sainte Agnès, Théophile et Basile de Césarée.

On observera aussi que Hrotswithae rédigea un manuscrit intitulé : Tuba saeculorum, dont le caractère « prophétique » marqua les esprits après la première guerre mondiale. Cet ouvrage étrange est censé révélé l’avenir lointain du saint Empire germanique. Rappelons que nous sommes alors quelques décennies avant l’an mil !

Or plusieurs passage sont troublants. Nous n’en citerons qu’un seul ici qui remémorera immédiatement d’horribles souvenirs aux descendants des « poilus » de 14-18 : « les peuples creuseront des trous comme des taupes tandis que l’air se remplira de l’odeur de la mort ». On ne peut mieux décrire, en une seule phrase, les conditions de vie dans les tranchées…

Toutefois, sa notoriété s’établit principalement autour des six drames qu’elle composa et qui préfigurent, plusieurs siècles à l’avance, ce que sera le théâtre européen.

Exclusivement conçues pour être lues et non pour être jouées, ces pièces mettent naturellement en lumière l’aspiration à la virginité, au martyr, tout en validant d’exceptionnelles histoires de conversions tardives. Mais, en dehors de leur caractère apologétique qui ne nous émeut guère désormais, ces textes sont pleins de sève, de traits d’humour. Et surtout ils portent un regard neuf sur une époque injustement oubliée ou vilipendée.

A titre d’exemple, Hrotswithae organisa deux de ses pièces, Abraham et Pafnutius, en diptyque illustrant limpidement le rôle essentiel de la femme dans le salut. Cette symbolisation allégorique porte les fruits d’une vision inédite du rôle de la femme dans la mystique occidentale.

Par ailleurs, notre aventureuse dramaturge décrivit dans Pafnutius la douloureuse et complète rédemption de Thaïs, une ancienne courtisane. Rédemption qui, hélas, se traduira par son décès trois ans plus tard.

A la lecture de cette pièce on est étonné par la liberté de ton employée. On imagine difficilement une chanoinesse évoquer crûment des détails souvent lubriques, car l’activité débridée et luxurieuse de Thaïs en tant que courtisane ne fait l’objet d’aucune censure. Ces récits dramatiques sont même parfois scatologiques.

Thaïs étant recluse depuis trois ans dans la même pièce, elle évoque sans honte le fait « d’être forcée de satisfaire dans un seul et même lieu tous les besoins de mon corps ».

Ces descriptions sont étonnantes car elles sont clairement mises en lumière dans la pièce, sans être pour autant grossières ou inutilement choquantes. On admire ici la magie d’une femme éminemment cultivée et qui sut mettre son savoir au service de sa foi et des siècles futurs.

Puissions nous en faire de même en investissant dans le futur au lieu de nous contenter de dévorer le Présent comme si l’éternité était à nous.

A l’époque de Hrotswithae von Gandersheim, la seule vision imaginable était celle, ensorcelante et profondément énergisante, d’un Monde infini, généreux et ouvert.

D’un Monde de l’âme s’apparentant étrangement à ceux qu’Hugo von Hofmannsthal décrit dans L’entretien sur des poèmes : « Les paysages de l’âme sont plus merveilleux que les paysages du ciel étoilé : non seulement leurs Voies Lactées sont des milliers d’étoiles, mais leurs gouffres d’ombres, leurs obscurités, sont une vie multipliée par mille, une vie dont la cohue a terni la lumière, que la profusion a étouffée ».

Ce Monde merveilleux n’est plus. Grâce à nous.

Et les propos d’Hofmannsthal sont prémonitoires car notre profusion a étouffée la vie et nous ne conservons désormais que les gouffres d’ombres, les obscurités.

Nos obscurités…

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