Murasaki Shikibu et le Dit du Genji

Cinq siècles séparent la poétesse japonaise et le peintre italien Carlo Crivelli. Mais une singularité les rapproche : la luxuriance des détails...

« Tu es une chose rêveuse, une fièvre de toi-même : pense à la terre »

John Keats – La chute d’Hypérion : un rêve

Comment peut-on être fièvre de soi-même ?

Principalement en étant un artiste. Or l’essence même d’un artiste se transcrit à travers sa capacité à transmettre une émotion qui est fréquemment issue des arcanes de notre âme.

Emergence d’une vérité fragmentée en bribes informes, cette exigence d’absolu nous révèle, une fois encore, que le visible n’est que l’épiphanie fugace de l’invisible.

Son ombre peut-être…

Seuls les poètes parviennent -parfois- à décrire l’indicible. L’exemple qui suit est emblématique de cette recherche du Beau dans le sens définit par Plotin et ses épigones ; c’est à dire l’Un

Née probablement entre 972 et 978, la poétesse japonaise Murasaki Shikibu élabora en une dizaine d’année une fresque littéraire flamboyante : le Genji monogatari, plus connu en Occident sous l’appellation Le Dit du Genji.

En 2002, cette œuvre colossale (plus de 2 000 pages) fut classée parmi les 100 plus grands chefs-d’œuvre littéraires de tous les temps par les Cercles norvégiens du livre. Un jury prestigieux de 100 écrivains provenant de 54 pays (John Irving, VS Naipaul, Paul Auster, John le Carré et Norman Mailer entre autres) identifia les œuvres les plus remarquables qui jalonnèrent l’Histoire de la littérature. Le Dit du Genji trouva aisément, presque naturellement, sa place parmi les chefs d’œuvre absolus de la littérature mondiale : La Divine Comédie de Dante ou les œuvres majeures de Shakespeare par exemple.

Indépendamment de ses qualités intrinsèques, cette épopée dévoile dans ses moindres détails la vie de cour au Japon autour de l’an mil. Le propos était ambitieux. Le résultat fut fascinant.

Le Japon à cette époque ne représentait nullement un Jardin d’Eden pour l’immense majorité de ses habitants qui vivaient chichement en optimisant les maigres ressources du sol. Mais la singularité de cette époque se situe au niveau de la magnificence frénétique caractérisant la vie de cour que menaient quelques milliers d’aristocrates entourant l’empereur et son épouse.

On a souvent analysé et caricaturé les outrances et les fastes de la Cour de France à l’époque du Roi Soleil, Versailles constituant alors un somptueux écrin dissimulant difficilement la misère du peuple et les calamités agricoles s’accumulant sur une population trop souvent affamée. La part réservée à l’imaginaire et au subjectif est colossale dans le cas présent et génère encore des synthèses partisanes. Mais le hiatus existant entre une minorité très privilégiée et la masse des pauvres gens sans réelles ressources était sans équivoque ; et particulièrement inique.

Mais à l’époque de Murasaki Shikibu ce hiatus social était encore fantastiquement exacerbé et amplifié. La vie à la cour de l’Empereur du Japon conciliait donc élégance, raffinement, luxe et culte inné d’un esthétisme artistique et intellectuel hors norme.

De la fin du Xe siècle jusqu’à l’époque Heian, l’aristocratie nipponne constitua un fabuleux vivier d’originalités artistiques qui symbolisaient un art de vivre somptuaire, simultanément totalement incongru et parfaitement fascinant. Poussant l’esthétisme au-delà de toute limite, ces hommes et ces femmes surent cristalliser passagèrement en eux une sublimité comportementale qui nous laisse encore pantois.

Démontrant leur capacité d’innovation, les aristocrates de la Cour nipponne laissèrent souvent l’immortalisation de ces instants étonnants aux soins attentifs de femmes de lettre à la plume experte et à l’imagination fertile.

Cette démarche originale s’inscrit parfaitement dans la logique des propos de Paul Claudel lorsqu’il écrit, dans L’oiseau noir dans le soleil levant : « Pour connaître la rose, quelqu’un emploie la géométrie et un autre emploi le papillon ». Incontestablement, les poétesses japonaises des Xe et XIe siècle maîtrisaient merveilleusement l’art de l’emploi du papillon

La plus talentueuse de toutes ces descendantes nipponnes de Sappho fut incontestablement Murasaki Shikibu.

Sa vie nous est principalement connue par son Journal.

Son nom réel demeure inconnu car Shikibu désigne les fonctions exercées par son père, Fujiwara no Tamétoki, qui était fonctionnaire à la Cour de l’Empereur et travaillait au département des Rites au sein duquel il fut d’abord secrétaire, puis directeur adjoint.

Murasaki vient probablement du livre 5 du Dit du Genji qui évoque Waka Murasaki, le principal personnage féminin du roman.

Il est a remarqué que murasaki désigne une plante japonaise au puissant pouvoir tinctorial et que l’on utilisait pour renforcer la pourpre impériale. Cette appropriation singulière a probablement valeur de symbole.

Le père de Murasaki Sikibu eut trois fils et trois filles, mais Murasaki fut la seule à manifester précocement un don réel pour l’écriture.

Après un bref séjour dans la ville d’Echizen dont son père fut gouverneur, elle revint dès 998 dans la capitale. Elle devint alors l’épouse d’un cousin sensiblement plus âgé qu’elle : Fujiwara no Nobutaka. Ce dernier ayant déjà un fils âgé de vingt cinq ans, on pouvait craindre que le statut de Murasaki ne soit guère enviable. A cette époque, la femme japonaise continuait généralement à vivre chez ses propres parents afin d’élever ses enfants. Son époux venant la rejoindre occasionnellement, cette situation générait souvent une forme tolérée de polygamie.

Dans certaines circonstances, l’épouse s’installait définitivement dans la demeure de son mari. Elle est alors la Dame du Nord : kita no kata.

Selon la date de naissance admise pour Murasaki, on constate que son union fut assez tardive, entre vingt et vingt six ans, ce qui est surprenant à une époque où le mariage des femmes se situait plutôt entre quatorze et quinze ans.

En 999 elle accoucha d’une petite fille qui sera ultérieurement connue sous le nom de Daïni-no-sammi et qui sera, elle aussi, une poétesse admirée pour l’élégance de son style. Certains commentateurs lui attribuèrent même la dernière partie du Dit du Genji, sans que ces assertions soient sérieusement confortées.

Deux ans plus tard, Fujiwara no Nobutaka décéda à la suite d’une épidémie sévissant dans la région. En 1001 Murasaki Shikibu se retrouva donc veuve avec une enfant en bas âge.

Nous perdons sa trace pendant quatre ans, puis nous la retrouvons en 1005 à la Cour impériale. Elle semble être préceptrice de la jeune impératrice Akiko, celle-ci ayant récemment épousé l’empereur Ichijô.

Lorsque ce dernier meurt en 1011, l’impératrice se retira et entra en religion. Murasaki la suivit en tant que Dame d’honneur. Ce déplacement s’effectua dans un contexte de religion mondaine qui ne se différenciait guère des fastes de la Cour que par quelques détails.

Nous perdons définitivement sa trace en 1014, année qui constitue probablement la date de son décès.

Le Dit du Genji fut donc écrit entre 1005 et 1014, ce qui représente une période courte et dense en regard de l’exubérance et de la densité de l’œuvre.

Il faut souligner ici la très grande différence existant entre les grandes épopées poétiques japonaises des temps archaïques : les naga-uta et les épopées romancées.

Les premières sont concises et foisonnent de symboles éloquents, les secondes sont très longues et se complexifient à l’infini à travers d’interminables descriptions et des péripéties innombrables.

Là encore, un étrange parallèle existe avec l’époque de Louis XIV.

En effet, le XVIIe siècle se caractérisa par des poésies ambitieuses et par des tragédies qui illustrent la quintessence de la littérature française. Quel écrivain contemporain pourrait sérieusement prétendre rivaliser avec Corneille, Pascal ou Bossuet ?

Mais ces chefs d’oeuvre sont généralement assez brefs. A titre d’exemple, une tragédie classique comporte entre 1 500 et 2 000 vers.

A l’opposé, les grands romans précieux de l’époque s’éternisent parfois sur plus de 10 000 pages. Le plus célèbre d’entre eux étant  Artamène ou le Grand Cyrus de Madeleine et Georges de Scudéry : 13 000 pages !

Sans être aussi développé et labyrinthique que Le Grand Cyrus, le Dit du Genji est un long roman poétique à la structure complexe et lumineuse à la fois. Il incarne et exacerbe une qualité majeure : une effroyable lucidité quant à la complexité de l’âme humaine, ses recoins d’ombre et les quelques parcelles de lumière qu’elle exhale parfois.

Cette lucidité émeut, charme et fait peur.

Elle émeut, car notre poétesse fait surgir par moment des pans entiers d’humanité qu’une description presque chirurgicale accroît sans cesse, outrepassant ainsi les limites d’une sensibilité contenue et trop souvent normée.

Elle charme, car les descriptions presque pointillistes de telle ou telle parure, de tel ou tel arbre, s’harmonisent progressivement et créent en chacun de nous un sentiment ineffable. Délicatement ornées, ciselées par des mots soigneusement appariés, ces odes à la beauté deviennent cantiques, hymnes, symphonies. Puis elles nous laissent pantelant le long d’un chemin imaginaire qui résonne durablement encore en suaves vibrations sensuelles.

Elle effraie aussi, car la méticulosité du propos révèle brutalement, par touches successives presque anodines, des abîmes jusque là soigneusement dissimulés par les comportements affétés. Le courtisan pérore, le geste s’affine, la mimique devient révélatrice. Et le subtil glacis impavide qui recouvre les corps et les émotions s’effrite alors. Parfois somptueuse, généralement triste et veule, la vérité éclot en petites touches presque impalpables.

Et la vérité fait souvent mal.

Le poète allemand Stefan George décryptait magnifiquement l’ambiguïté fondamentale de la poésie lorsqu’elle frôle le sublime. Il précise en effet : « L’essence de la poésie comme du rêve, c’est que le Moi et le Toi, l’Ici et le Là, l’Autrefois et le Présent coexistent et deviennent Un […] La poésie a parmi les arts une situation particulière. Elle seule connaît le secret de l’éveil et le secret de la transition ». (De la poésie).

Or Murasaki Shikibu connaissait merveilleusement bien le secret de l’éveil et le secret de la transition.

Les commentateurs qui dissèquent le Dit du Genji depuis un millénaire n’hésitèrent point devant les anachronismes, les analyses idéologiques et les récupérations politiques. Porté à bout de bras sur le grand théâtre du Monde, le Dit du Genji fut récupéré par des féministes qui assuraient que ce roman dénonçait la polygamie. Jouant sur les équivoques, les marxistes y virent une critique virulente des méfaits de la classe dominante (la lutte des classes au début du XIe siècle !), alors que les bouddhistes assurèrent que le prince Genji était un bodhisattva.

On compara même Murasaki Shikibu à… Marcel Proust !

Eternel palimpseste réécrit par des épigones ou de pales imitateurs désirant s’approprier une parcelle de gloire déchue, le Dit du Genji demeure un monument de la littérature mondiale et Murasaki Shikibu parvient encore à nous émouvoir, à nous attendrir. A nous émerveiller.

Cette jubilation permanente vient pour une large part de l’opposition singulière existant entre la simplicité de l’intrigue principale, c’est-à-dire la progression d’une catharsis visant à résoudre un drame provoqué par la jalousie, et l’effarante complexité des intrigues secondaires.

On découvre progressivement et patiemment ainsi les aventures amoureuses du prince Genji, de son beau-frère et de leurs descendants. L’intérêt de ces innombrables péripéties mettant en scène, femmes, épouses, maîtresses, filles, sœurs et servantes, réside dans le fait qu’elles sont illustrées, commentées et narrées, d’un strict point de vue féminin.

Le concept est savoureux car on s’échine à suivre les aventures de ces hommes qui portent des titres guerriers, mais dont la principale activité se satisfait de jeux galants, de traits d’esprit et de morceaux de musique habilement joués afin de charmer ces dames. Presque à la même époque, on retrouve étrangement cet esprit chevaleresque et raffiné en France, avec les chansons de gestes, les cours d’amour, et l’énorme succès des troubadours et trouvères.

Murasaki Shikibu nous transmet à travers les siècles un message émouvant et grandiose qui s’apparente à une sensuelle mise en abyme, puis, dans sa complexité apparente, le Dit du Genji provoque l’extase et fige définitivement une parcelle d’éternité. Larme de cristal que l’on enchâsse cérémonieusement dans notre cœur, cette émotion perdure depuis un millénaire.

Et nous devons fraternellement remercier Murasaki pour ce don divin en citant ce commentaire de René Char extrait de Fureur et mystère : « Nous n’appartenons à personne, sinon au point d’or de cette lampe inconnue de nous, inaccessible à nous, qui tient éveillé le courage et le silence ».

La poésie envoûtante s’exhalant du Dit du Genji symbolise idéalement ce point d’or qui tient éveillé le courage et le silence. Or tenir éveillé le courage et le silence est une obligation cruciale à notre époque.

Vraiment cruciale…

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