Indomptables amazones

L'indomptable courage des amazones qui ne reculent jamais, quel que soit le défi...

« Ne désespérez jamais. Faites infuser d’avantage »

Henri Michaux – Tranches de savoir

Personnages illustres issues de la mythologie grecque, les Amazones symbolisent un peuple constitué exclusivement de femmes guerrières et redoutées dans tous les combats.

On attribue parfois à la légende une origine historique, ces amazones seraient alors une réminiscence des guerrières scythes et sauromates (que l’on appelle parfois aussi « sarmates »).

Toujours selon la légende, elles vivaient en Cappadoce et aveulissaient leurs descendants mâles afin d’en faire des serviteurs zélés.

Téméraires et n’ayant peur de rien, ces guerrières possédaient un bouclier léger et étaient armées de haches, de lances et d’arcs puissants.

Ce terme s’emploie souvent lorsque l’on désire évoquer une femme qui n’hésite pas à lutter jusqu’à la mort et qui ne redoute aucun adversaire.

L’histoire du Monde comporte d’innombrables exemples de ces dignes descendantes des amazones antiques.

Nous pourrions naturellement évoquer Jeanne d’Arc qui, en France, illustre parfaitement ce portrait de jeune femme dénuée de peur et qui outrepasse tous les tabous propres à son époque en forçant son destin.

Mais nous allons ici prendre deux exemples moins connus : une jeune femme qui organisa la libération de sa région : le Dauphiné, et une reine Ostrogoth (cela fait toujours rire à cause du capitaine Haddock…) qui s’efforça de maintenir son peuple en paix en dépit des pressions.

La première s’appelle Philis de la Tour du Pin de la Charce. Un nom assez compliqué il faut bien l’admettre…

Huguenote issue d’une noble famille du Dauphiné, Philis de la Tour du Pin de la Charce naquit en Janvier 1645 au château de Montmorin.

Fréquemment appelée La Jeanne d’Arc du Dauphiné, célébrée par la Marquise de Sévigné et citée par Voltaire dans son Dictionnaire Philosophique à la rubrique « Amazone », Philis de la Charce se retrouva au centre d’une controverse bien inutile et totalement vaine, trois siècles après sa mort.

Mais si l’exactitude des faits historiques est encore à démontrer, le symbole récurrent de l’héroïsme demeure intact et porteur d’espérance.

Philippe de la Tour du Pin de la Charce fut surnommée Philis dès sa naissance, ce qui évita toute ambiguïté quant à son sexe… Elle était le quatrième enfant d’une famille comportant quatre garçons et six filles. L’une de ses sœurs cadette, Marguerite, fut connue ultérieurement sous le nom de plume de Sapho en fréquentant les salons littéraires où régnaient une de leurs amies, Madame Deshouillères. Cette dernière fut célèbre en son temps en tant que dramaturge et poétesse.

Le Dauphiné ayant une importance stratégique considérable pour le Royaume de France et pour Louis XIV, cette région subissait le passage incessant de troupes armées guerroyant à ses frontières. Le climat d’insécurité prévalant alors impliqua que le père de Philis et ses frères aînés soient presque toujours en campagne, laissant la jeune femme, sa mère et sa sœur cadette, au château de la Charce en été et à Nyons en hiver.

Cette atmosphère lugubre et cette vie étroitement rythmée s’égaillèrent enfin lorsque Madame Deshouillères vint s’installer entre 1672 et 1674 à Nyons.

L’arrivée d’une femme de lettres illustre et symbolisant le mouvement précieux alors en vogue à Paris donna une énergie nouvelle à Philis et à sa sœur. Elles s’essayèrent ainsi à la poésie tout en dissipant passagèrement la morosité d’une vie provinciale sans réelle envergure et sans relief.

Quelques mois avant la révocation de l’Edit de Nantes, Philis se convertit au catholicisme, probablement plus par pragmatisme que par conviction religieuse.

La vie de Philis de la Tour du Pin de la Charce bascula lors de la campagne du Dauphiné qui mit la région à feu et à sang en 1692.

Cet épisode dramatique s’inscrit dans la guerre de la ligue d’Augsbourg. Regroupant une meute hétérogène de pays aux intérêts contradictoires, cette coalition (Hollande, Savoie, Espagne) s’opposait aux velléités de conquêtes de Louis XIV et était considérablement renforcée par la Révolution anglaise de 1688 qui avait mis sur le trône d’Angleterre le pire ennemi du Roi Soleil : Guillaume d’Orange.

Souhaitant créer une diversion tout en récupérant des territoires français, les coalisés de la ligue d’Augsbourg alimentèrent un nouveau front à partir des régions comprises entre Grenoble, Sisteron et Gap. Ils demandèrent donc au duc de Savoie : Victor-Amédée II, de pousser ses troupes depuis leurs bases arrières situées dans le Piémont.

Le 21 Juillet 1692 l’armée savoyarde se dirige vers la France. Forte de 40 000 hommes, elle progressa vers Gap. La ville fut prise en Août, mais l’avance des armées savoyardes fut ralentie par la maladie de Victor-Amédée II.

Le chef de l’armée française, Monsieur de Catinat, profita de ce répit pour endiguer l’avance des troupes venues du Piémont. Il fut en cela largement aidé par des révoltes sporadiques qui mirent en péril les troupes du duc de Savoie.

C’est à cet instant qu’intervient, semble-t-il, Philis de la Charce. Elle regroupa autour d’elle une partie du peuple du Dauphiné qui s’échinait à combattre l’envahisseur oeuvrant aux ordres de la ligue d’Augsbourg.

L’immédiateté de sa décision fait écho aux propos d’Eurydice dans la plus belle pièce de Pierre Corneille au crépuscule de sa vie. L’héroïne dit en effet :

« Et quand on veut se vaincre, il y faut peu de temps.

Un jour y peut beaucoup, une heure y peut suffire »

Suréna Acte V scène 1

Eurydice et Philis démontrent que chacun peut se vaincre en un instant et que le basculement d’un destin est toujours possible. Une heure y peut suffire

Il faut simplement être lucide et vouloir. Surtout vouloir.

Les exploits de Philis furent cités par le principal journal de l’époque : Le Mercure Galant.  Dans son numéro de Septembre, celui précise : « Le zèle qu’a fait paraître Mademoiselle Philis de la Charce en Dauphiné, pour le service du Roi, ne doit pas être oublié. Elle a empêché la désertion des peuples depuis les environs de Gap jusqu’aux Baronnies. Elle s’est mise à leur tête, a fait couper les ponts, garder des passages, empêché les ennemies de pénétrer au-delà de Gap. Cette Amazone, ayant informé les généraux de tout ce qu’elle avait fait, en fut approuvée et complimentée et, de leur aveu, elle fit armer tout ce qu’elle put de monde ».

Voilà une analyse qui éclaire d’un jour nouveau la personnalité de Philis. On observera plus particulièrement qu’elle travailla à remonter le moral des défenseurs, qu’elle organisa la résistance, qu’elle fit détruire les moyens logistiques de l’envahisseur et qu’elle fit armer tous les hommes en état de combattre.

Une vraie héroïne en fait, dont l’intrépidité altière et la réflexion stratégique firent merveilles.

Les commentateurs du XIXe siècle se sont échinés à démontrer la véracité ou l’inexactitude de ces exploits de la guerrière Pallas, comme l’appelait affectueusement Madame de Sévigné. Là encore, la vérité historique dans sa rigueur presque clinique importe peu.

Que Philis ait combattu les armes à la main ou qu’elle se soit contentée d’organiser la résistance ne constitue que la partie visible d’un iceberg colossal. Ce qui nous émeut et nous conduit à réfléchir, c’est la capacité d’une femme à outrepasser les rigidités psychiques qui emprisonnent trop souvent ses consoeurs.

Notre second exemple nous replonge au sein d’une époque troublée : la fin de l’Empire romain.

Nous allons donc évoquer le tragique destin de la reine Amalasonthe.

Régnant pendant plus de dix ans à la tête des Ostrogoths, Amalasonthe fut pendant cette courte période la souveraine la plus puissante d’une Europe naissante et déjà déchirée par maints combats fratricides.

Ce constat mérite quelques explications et une nécessaire mise en perspective.

Dès le IIIe siècle les romains se heurtèrent aux ambitions des Goths.

Ceux-ci venaient de l’Est de l’Europe et devenaient menaçant dans les Balkans. A partir de 375 ils furent eux-mêmes repoussés par des hordes venus d’Asie : les Huns.

En 410 les troupes d’Alaric envahirent l’Italie et s’emparèrent de Rome. S’établissant plus tard en Aquitaine, ils fondèrent le royaume de Toulouse et s’installèrent en Espagne. Ces envahisseurs sont désignés comme étant les Wisigoths. Il est à remarquer que leur implantation fut prospère et qu’ils vécurent en Espagne jusqu’aux invasions arabes.

Mais la majorité des Goths étaient restés près des plaines du Danube et subissaient le joug des Huns. Après la mort accidentelle d’Attila, ils envahirent à leur tour l’Empire romain. On leur donna le nom d’Ostrogoths.

Très turbulents et toujours avides de butin, ils constituaient une réelle menace pour l’empereur romain d’Orient qui vivait à Constantinople, car à cette époque l’Empire romain d’Occident n’était déjà plus qu’une coquille vide privée depuis longtemps de tout pouvoir.

Le dernier empereur romain d’Occident fut Romulus Augustule. Ce dernier fut déposé en 476 par un chef barbare nommé Odoacre qui refusa de porter le nom d’Empereur, clôturant ainsi une très longue et très illustre Histoire.

Profitant du désordre qui prévalait en Occident et de l’impuissance passagère de l’Empereur romain d’Orient, Odoacre instaura son propre pouvoir en collaborant étroitement avec le Sénat de Rome et en assurant la sécurité du territoire. Dès 488, les ambitions divergentes des Ostrogoths et de l’Empire romain d’Orient se métamorphosèrent en intérêts communs. Les premiers cherchaient un vaste pays où s’installer et le second souhaitait éloigner de son propre territoire des voisins turbulents et potentiellement dangereux.

Constantinople donna donc assez rapidement son accord de principe. Conséquence immédiate de ce pacte inédit, en 489 le roi des Ostrogoths, l’ambitieux et charismatique Théodoric, envahit l’Italie.

Il devint roi en 493 après avoir battu les troupes d’Odoacre. Dès cette époque l’ancien fief de l’Empire romain fut administré par les ostrogoths qui installèrent leur capitale à Ravenne.

Le statut de Théodoric était complexe et quelque peu ambigu. Il était pleinement roi de son peuple mais exerçait son autorité sur la population romaine par délégation, les Romains ayant rejeté le concept de royauté depuis plusieurs siècles. Cette délégation s’effectuait très logiquement au nom de l’Empereur romain d’Orient, mais elle demeurait lointaine et purement formelle car Théodoric jouissait en réalité d’une très grande liberté d’initiative.

La seule exigence requise était naturellement que Théodoric ne s’oppose pas frontalement à l’Empire d’Orient. Il devait donc faire preuve de diplomatie et utiliser judicieusement les forces intérieures du pays, car quelques centaines de milliers d’Ostrogoths ne pouvaient guère imposer leurs décisions à plusieurs millions de citoyens romains sans un consensus minimum.

Théodoric utilisa donc astucieusement les divisions internes du sénat romain et mit à profit les rouages administratifs existants. Ceci permit de faire cohabiter deux peuples très différents et dont les religions respectives, le christianisme pour les Romains et l’arianisme pour les Ostrogoths, étaient a priori antagonistes.

C’est dans ce cadre original, fécond, mais très instable, que s’inscrivit l’arrivée au pouvoir de la fille du roi Ostrogoth lorsque celui-ci décéda en 526.

Fille de Théodoric et de la sœur de Clovis, Audeflède, Amalasonthe naquit en 498.

Son père n’ayant pas d’héritier mâle, il maria la jeune princesse avec Eutharic auquel il souhaitait transmettre le pouvoir à sa mort. Eutharic décédant en 522, Amalasonthe prit la régence car son fils n’avait que quatre ans.

Femme intelligente, belle et cultivée -elle parlait couramment le grec et le latin- Amalasonthe fut rapidement confrontée à de redoutables échéances car Théodoric le Grand avait été un roi puissant et respecté, mais il avait été tout autant redouté et haï.

Ces facteurs incombèrent en héritage à une jeune femme inexpérimentée et qui ne pouvaient guère espérer de soutiens réellement fiables, hormis auprès de quelques confidents dévoués.

Conseillée par Cassiodore, la reine s’efforça de rapprocher les Ostrogoths et les Romains tout en se conciliant les faveurs de Constantinople.

Ambitieux et presque messianique, cet objectif irréalisable constituait le testament politique de Théodoric. La jeune souveraine dut mettre en œuvre la maxime édictée par Paracelse un millénaire plus tard : « le scorpion guérit le scorpion ».

Dans une lettre envoyée au nouvel Empereur romain d’Orient, Justinien, la prudente Amalasonthe garantissait un retour à des relations normalisées entre les différentes factions qui se déchiraient à la fin du règne de son père.

Mais le décès trop hâtif de Théodoric mettait automatiquement fin aux liens personnels très puissants qui unissaient les deux royaumes Goths (Wisigoths et Ostrogoths), ce qui affaiblissait structurellement ainsi le pouvoir de Ravenne.

Dans le droit fil de cette implacable logique, Amalasonthe dut très rapidement renoncer aux impôts prélevés en Espagne.

Mais, en dépit de ces difficultés, le règne de la souveraine se déroula sans grandes difficultés pendant les premières années car la paix était sauvegardée à l’intérieur, comme à l’extérieur.

L’armée ostrogothique était forte, structurée, motivée et bien commandée. Par ailleurs, les forces de Justinien étaient monopolisées par les combats avec les Perses, ce qui laissait une large liberté de manœuvre à Amalasonthe. Elle en usa astucieusement en essayant même d’améliorer ses relations avec les Burgondes.

Malgré quelques erreurs de jeunesse, sa clairvoyance et son opiniâtreté furent couronnées de succès et Procope célébra son courage et sa sagesse.

Le contexte se compliqua lorsque son fils, Athalaric, s’approcha de sa majorité. Les Goths hostiles à Constantinople et les Romains opposés à l’Empire s’unirent. Puis ils ourdirent plusieurs conspirations visant à écarter Amalasonthe et son fils du pouvoir.

Inquiète, la reine songea à chercher refuge chez l’Empereur en embarquant à bord d’un navire royal emmenant dans ses soutes un fabuleux trésor composé de 40 000 livres d’or, soit deux fois le budget annuel de l’Empire romain d’Occident. Mais ce vaisseau poursuivit seul et la reine resta à Ravenne afin de défendre chèrement sa vie. Manoeuvrant habilement, elle finit par circonscrire cette crise palatiale. Amalasonthe reprit totalement ses prérogatives en 533 après avoir effectué quelques judicieux remaniements au sein des hommes d’influence les plus puissants.

Le 2 Octobre 534 Athalaric décéda prématurément, laissant la totalité du pouvoir à sa mère. Amalasonthe réagit en femme d’action et nomma son cousin Théodahat comme corégent, s’arrogeant implicitement ainsi tous les pouvoirs. Elle devint ainsi la domina rerum, situation inédite chez les Goths qui privilégiaient généralement la virilité et les attitudes martiales qu’imposait implicitement une époque particulièrement rude. Cette situation exaspéra au plus haut point l’ambitieux Théodahat qui décida de faire arrêter sa cousine.

Amalasonthe se retrouva ainsi en résidence surveillée dans une île du lac Bolsena.

Toujours soutenue par Justinien, le puissant Empereur romain d’Orient, Amalasonthe aurait probablement pu être libérée et transférée à Constantinople.

D’après certains récits, l’impératrice Théodora, ancienne courtisane et fille d’un montreur d’ours, aurait souhaité éviter la présence à la cour de cette séduisante reine qui pouvait éventuellement contrecarrer ses desseins. L’hypothèse est envisageable car Théodora ayant subjugué Justinien « par des opérations magiques », comme le prétend Procope, elle pouvait craindre une rivale.

Toutefois, l’énergique courtisane métamorphosée en impératrice démontra par la suite des qualités humaines peu compatibles avec ce refus, même si sa toute puissance dans les domaines de politique étrangère et dans les affaires religieuses la faisait redouter.

Ne pouvant bénéficier d’un asile en Orient, la souveraine se retrouva donc aux mains de son cousin. Pressé de régner seul, Théodahat la fit assassiner par des séides à sa solde. Le décès d’Amalasonthe courrouça Justinien qui arma des troupes importantes. Emmenées par Bélisaire, elles firent rapidement plier Théodahat qui fut à son tour assassiné à la fin de l’année 536, démontrant ainsi que le crime ne paie pas toujours.

Cette défaite du cousin d’Amalasonthe accéléra le processus de décomposition du royaume ostrogoth qui disparut quinze ans plus tard.

La fille de Théodoric le Grand aurait donc pu, par alliances successives et en faisant preuve de pragmatisme, sauver son peuple d’une déroute que le misérable Théodahat ne fit qu’accélérer. Et ceci au plus grand profit de l’Empire romain d’Orient dont la puissance s’accrût désormais sans cesse.

Payant de sa vie son implication au service de son pays, Amalasonthe donna ainsi une très belle leçon de courage tout en ouvrant une porte nouvelle. Dans un univers barbare où la force brute, le meurtre et la félonie, deviennent des vertus indispensables, Amalasonthe sut décliner une palette différente, originale et pertinente.

« Indomptables amazones » disions-nous en préambule…

En réalité, ces femmes courageuses et opiniâtres nous démontrent que… tout est possible !

Il suffit de le vouloir vraiment. C’est par ailleurs un des thèmes principaux de notre premier roman : « Cathédrales de brume » http://www.riviereblanche.com/cathedrales.htm

Nous y ajoutons simplement une notion nouvelle : la démesure…

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