Le développement durable nous sauvera-t-il du chaos ?

Les lendemains de nos descendants seront tumultueux...

Oser simplement poser cette question semble quasiment blasphématoire en 2010 car la déification irraisonnée du concept de développement durable est tellement enraciné dans nos habitudes et si souvent réitéré dans les médias, que toute interrogation sur le sujet peut paraître absurde.

Nous verrons toutefois que les zones d’ombre sont colossales et inquiétantes pour notre propre avenir et celui de nos descendants.

Pour être cohérent, il faut scinder cette question en deux :

–          le développement durable nous sauvera-t-il du chaos à court terme ?

–          le développement durable nous sauvera-t-il du chaos à moyen et long terme ?

Les réponses sont bien différentes.

C’est le moins que l’on puisse dire…

Avant cela un petit rappel est utile : qu’est-ce que l’on appelle « développement durable » ?

La définition admise par tous a été proposée et validée en 1987 par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement (Rapport Bruntland). Le développement durable est un développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs.

Cette simple phrase titille immédiatement l’oreille car -indépendamment du fait qu’aucun être humain responsable ne peut contredire cette approche humaniste et généreuse- elle porte en elle le fruit de sa probable inefficacité sur le long terme car, chacun le sait, la solidarité intergénérationnelle est un leurre.

Prétendre que l’on se souciera chaque jour du bien être futur de nos descendants vivant dans les décennies et les siècles à venir est une hypocrisie que ne désavoueraient pas les pires politiciens.

Les humains vivant en 2010 se préoccupent de se qui se passe en 2010. C’est tout…

Ils se moquent éperdument de ce qui pourra bien se passer en 2100 ou en 2200 !

Admettons toutefois que l’humanité décide, brutalement, de changer ses habitudes multimillénaires simplement parce que nous avons décidé que le développement durable sera la solution à tous nos problèmes environnementaux, sociaux et économiques.

Soyons délibérément optimistes.

Dans ce cas, on constate immédiatement que le concept du développement durable doit s’appuyer sur des valeurs fortes et susceptibles d’être partagées par le plus grand nombre : principe de responsabilité, exigence éthique, sens du partage, volonté d’innovation… tout en validant une double approche :

–          tous les êtres humains ont les mêmes droits face aux ressources naturelles (l’accès à l’eau par exemple). Rappelons ici -même si ce chiffre effroyable apparaît rarement dans les médias et n’émeut pas grand monde au sein des réseaux sociaux- qu’un enfant meurt sur Terre toutes les 5 secondes en raison d’un manque chronique d’eau potable…

–          tous les êtres humains ont le devoir de pérenniser ces mêmes ressources pour les générations futures.

Le rapport Bruntland trace une « feuille de route » claire en insistant sur la nécessité de préserver les espèces et les écosystèmes naturels. Cette exigence de préservation de l’environnement doit être compatible avec la satisfaction des besoins essentiels dans les domaines de l’emploi, de l’alimentation, de l’énergie, de l’eau, de la salubrité. Vaste domaine…

Globalement, chacun reconnaîtra aisément que l’immense majorité des actions mises en œuvre dans le cadre du développement durable vont dans le bon sens.

Où se situe donc le problème ?

Nous l’évoquerons un peu plus loin, mais il convient immédiatement ici de mettre en lumière le fait que certaines initiatives spécifiques au développement durable sont parfois contreproductives. Le meilleur exemple se cristallise autour des agrocarburants de première génération.

Dans ce cas particulier, l’hypocrisie et l’aveuglement se conjuguent au pluriel…

L’exemple est fascinant… et très inquiétant !

Les agrocarburants (certains parlent encore de biocarburants ou de carburants verts) se répartissent en trois filières de fabrication :

–          les combustibles issus de cultures oléagineuses (colza et tournesol par exemple),

–          les combustibles obtenus à partir d’alcool (éthanol par exemple). Dans ce cas, tous les produits agricoles susceptibles de fermenter sont éligibles : betterave, canne à sucre ou blé,

–          les combustibles obtenus à partir du méthane contenu dans le biogaz, ce dernier étant le résultat de la fermentation de n’importe quel matériau organique en dehors de la présence d’oxygène (bois, paille, déchets alimentaires, huile de friture…).

Chacun l’aura compris, le bon sens implique que l’on ne consacre pas des millions d’hectares de cultures pour nourrir des millions de voitures alors que des millions d’êtres humains vivent frugalement. Les grandes crises alimentaires du début 2008 ont enfin dessillé ceux qui regardaient les agrocarburants avec des yeux énamourés.

Il était temps… Mais, comme le précisait déjà Erasme il y a cinq siècles dans son Eloge de la folie : « C’est toujours ce qu’il y a de plus inepte qui rencontre le plus d’admirateurs ».

Ceci révèle une tendance inquiétante : lorsqu’une idée en rapport avec le développement durable émerge, elle est généralement prise en compte, mais avec plus ou moins d’énergie, plus ou moins de réussite. Par contre, lorsqu’une idée en rapport avec le développement durable est susceptible de faire gagner beaucoup d’argent à quelques industriels toujours aux aguets, le rouleau compresseur médiatique se met en marche et on nous vante sans vergogne les mérites de cette idée.

Même lorsqu’elle a pour conséquence d’affamer les paysans les plus pauvres des pays émergents et d’accélérer la déforestation des zones tropicales !

Pour conclure la première partie de cet article, nous allons donc délibérément chausser nos lunettes roses et dire que le développement durable est la meilleure réponse possible aux drames à venir consécutifs au réchauffement climatique. Voilà, c’est dit…

Donc -pour répondre à notre question initiale- le développement durable est actuellement la meilleure solution possible si l’on souhaite éviter une Apocalypse climatique et humaine à court terme.

L’immense majorité des actions engagées au nom du développement durable sont légitimes et utiles, même si certaines (voir plus haut) représentent au final plus d’inconvénients que de solutions.

Hélas, l’étalon de mesure du temps pour l’humanité ne se comptabilise pas en années ou en décennies, mais en siècles. Voire en millénaires.

Or, comme nous le verrons un peu plus loin, nos espérances de bien être à l’échelle d’une cinquantaine d’années s’obscurcissent singulièrement. Et le développement durable n’y changera rien. Il reportera simplement de deux ou trois décennies des échéances inéluctables.

Et cruelles…

Si vous souhaitez avoir une vision lucide et sans langue de bois sur le développement durable et sur la problématique énergétique pour les décennies à venir, nous vous recommandons le site de Jean-Marc Jancovici : www.manicore.com. Vous y trouverez une information de qualité, fiable, et qui décrypte les vraies réalités auxquelles nous serons confrontés dans quelques années.

C’est édifiant… et souvent affolant par rapport aux discours officiels !

En réalité, les limites du développement durable apparaissent crûment dès que l’on se projette à l’horizon du long terme.

Plusieurs constats s’imposent :

–          les problèmes de l’environnement sont très largement médiatisés, mais ils sont essentiellement utilisés pour nous vendre des machines à laver le linge, des automobiles, des glaces à la framboise ou des plats surgelés. Le développement durable est un argument marketing essentiel de toutes les campagnes de pub…

–          les problèmes de l’environnement ne concernent réellement que 10% de la population mondiale. En effet, et ceci se comprend aisément, celles et ceux qui vivent avec moins de 1 $ par jour ne se soucient guère des problèmes de l’environnement. Dans les pays émergents, les classes moyennes et les élites veulent, à leur tour, goûter aux joies faciles de la société de consommation. Après tout, ils ont le droit -eux aussi- de devenir obèses et d’avoir trop de cholestérol…

–          plus grave encore, dans les pays les plus riches, on nous a tellement fait croire que le développement durable était la seule solution à tous nos problèmes, que l’immense majorité de la population de ces pays pense qu’en triant ses déchets, en utilisant des lampes basse consommation et en plaçant trois panneaux solaires sur un toit, on va sauver la planète ! Pathétique…

Les limites du développement durable s’inscrivent justement dans le sentiment de confiance et d’efficacité qu’il véhicule dans l’inconscient populaire.

Hélas, ceci ne suffira nullement à nous sauver du chaos climatique, économique et social, qui nous guette au tournant de ce siècle, car personne ne souhaite véritablement modifier profondément nos comportements et cette étrange appétence à la goinfrerie matérielle que le philosophe Peter Sloterdjik définit comme étant la démesure dans le bien être (Ecumes).

Citons ici un extrait de son analyse : « L’existence de Faust a donc un nom : la démesure dans le bien être. Elle ne débute pas seulement l’infiltration d’un désir infini dans des situations finies, mais aussi l’abolition pratique des limites de la circulation et de la consommation. Ce joyeux docteur ne peut ni ne veut jeter l’ancre nulle part, parce que rien ne suffit jamais à assouvir ses vœux. Il ne peut jamais inviter l’instant à durer parce qu’il se jette lui-même dans le futur comme un flot irrésistible qui se déverse nulle part ».

Nous aurons tous reconnu ici l’Homme du vingt et unième siècle dans ce bon docteur Faust qui, systématiquement, instille un désir infini dans des situations finies. Or nos appétits de consommation et de prédation sont infinis.

Mais la Nature est finie.

Problème. Gros problème…

Cependant, la pire difficulté est ailleurs. Elle porte un nom simple et connu de tous : arithmétique !

Les démographes nous le répètent avec une remarquable obstination : nous étions un milliard d’êtres humains à l’aube de la révolution industrielle, nous sommes 6,6 milliards en 2010 et nous serons 9 milliards en 2050. Ceci correspond donc à une augmentation d’environ 40% en 40 ans.

Comme les pays émergents croissent très rapidement (et personne ne s’en plaindra), les besoins en matières premières, en énergie et en alimentation, croîtront donc beaucoup plus vite que cette augmentation démographique de 40%.

Cette progression sera en fait de 100% si l’on prend en compte le fait que les nouveaux arrivants des pays émergents pourront enfin accéder aux « joies » de la consommation de masse.

Et comme ceux qui en jouissent déjà ne vont pas s’effacer, l’effet cumulatif jouera à plein…

L’austérité des chiffres relativise complètement ici l’impact favorable du développement durable. En effet, les climatologues précisent qu’il faudrait diminuer d’au moins 50% les émissions de gaz à effet de serre si l’on voulait vraiment enrayer l’emballement du réchauffement climatique et son irréversible cortège d’horreurs en terme de biodiversité et de maintien d’une équité sociale minimum.

Comme notre impact sur le climat et sur les ressources naturelles de la Terre doublera en 2050, il faudrait donc diminuer nos émissions de gaz à effet de serre de… 75% ! Et non de 50%.

Qui pourra imaginer un seul instant que 9 milliards d’êtres humains -même en appliquant strictement tous les recommandations liées au concept de développement durable- accepteront de diminuer leur impact sur la Nature de 75% ?

Personne.

Des solutions existent pourtant. Certaines sont pertinentes, d’autres sont irréalistes ou politiques.

Un exemple d’absurdité intellectuelle véhiculée dans le cercle des nantis est bien connu, il s’agit de la « décroissance équitable ».

La solidarité et l’équité étant déjà rarement de mise lorsque tout va bien, qui pourra prétendre qu’une décroissance (synonyme pour tout le monde de récession et d’échec) pourra être équitable ! Bien au contraire… Toute décrue programmée de l’activité économique justifiera l’omnipotence de la loi du plus fort. Celle qui régit la vie sur Terre dans le monde animal, comme dans le monde végétal, et à laquelle l’humain fait si souvent soumission.

Il existe pourtant des solutions beaucoup plus pérennes. Hélas, elles sont franchement transgressives et imposent une totale remise en question de l’Homme.

Donc elles ne marcheront pas…

Mais comme nous espérons toujours en un ultime sursaut de l’humain, nous allons quand même en citer une, assez simple et nullement contraignante.

Elle implique seulement que l’on prenne en compte la situation actuelle et que l’on infléchisse un peu nos comportements en privilégiant les loisirs immatériels au détriment des extravagantes consommations matérielles auxquelles nous assistons actuellement.

Pour faire clair, donnons plus de place aux échanges, aux loisirs culturels, à l’émerveillement ou à la sensualité.

Et oui… à la sensualité. Faire l’amour est simultanément très agréable tout en ne produisant quasiment aucun gaz à effet de serre !

En lisant goulûment, en faisant plus souvent l’amour et en privilégiant la découverte de la Nature et des autres, nous pourrions partiellement rééquilibrer les désordres actuels. Ce serait naturellement notoirement insuffisant, mais en y rajoutant les effets positifs du développement durable et un ralentissement de la poussée démographique actuelle (il suffirait pour cela que toutes les femmes aient accès à l’éducation, à une contraception de qualité et soient libres de leurs décisions dans tous les domaines qui les concernent directement) on obtiendrait de remarquables résultats.

La crise récente pousse les médias à nous convaincre qu’il y a un fossé entre le monde virtuel de la finance et le monde réel de l’économie. Cette simplification extrême occulte un constat brutal : notre économie, elle aussi, est fondée pour une bonne part sur le virtuel et la fantasmagorie.

En effet, l’économie est fondée sur l’offre et la demande. Pour les produits indispensables à tous les êtres humains, le principe est simple : une demande récurrente et pérenne génère une offre adaptée. Parfait.

Or, depuis quelques décennies, une bonne partie de notre économie circule dans le sens inverse : l’offre entraîne la demande… Pour faire simple, on fabrique des produits et des services qui ne sont nullement indispensables, mais qui deviennent incontournables et presque vitaux par la magie du marketing, de la pub ou des phénomènes de mode.

En 2000 un automobiliste parvenait généralement à aller d’un point A à un point B tout seul. En 2010 c’est presque impossible sans GPS…

On comprendra aisément à cet instant que le fait de privilégier un peu plus les loisirs et les activités immatérielles au détriment des activités et des loisirs purement matériels n’est peut être pas si difficile que cela à mettre en œuvre.

Un peu de bon sens y suffirait…

On commence quand ?

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