Par-delà le Bien et le Mal

Brisons les carcans psychiques qui recroquevillent nos espérances tout en amputant nos possibilités...

« L’Homme est capable de faire ce qu’il est incapable d’imaginer »

René Char – Feuillets d’Hypnos

Tout est dit.

Le poète résume en une seule phrase la grandeur et l’horreur qui tapissent simultanément l’âme humaine. Au-delà du bien. Au-delà du mal…

Essayer de s’exhausser au-delà du bien et au-delà du mal peut, a priori, paraître incongru et vain. En effet, chacun possède sa propre définition du bien et du mal. Et tout l’art d’une société « efficace » consiste à maintenir une barrière hermétiquement close entre ces deux définitions morales.

Cette recherche obstinée d’un manichéisme autorisant des définitions ayant valeur d’exemple est toutefois parfaitement ambiguë. Deux exemples suffisent.

Dans notre imaginaire contemporain, certains tabous absolus cristallisent l’horreur à leur simple évocation. L’inceste et le cannibalisme en font partie.

Et pourtant… Dans d’innombrables sociétés humaines -du Néolithique à l’époque contemporaine- ces deux comportements étaient tolérés, voire ouvertement prônés, dans certaines populations humaines.

Nous les abhorrons en 2010, mais plusieurs sociétés ont pratiqué l’inceste et le cannibalisme en toute quiétude et sans aucun tabou. Le cannibalisme était même couramment pratiqué au milieu du XXe siècle dans les Îles Salomon (à Malaïta pour être précis) et en Papouasie Nouvelle-Guinée. Quant à l’inceste, il était souvent pratiqué dans les familles royales de l’Egypte antique.

Le bien et le mal n’ont donc pas la même valeur partout ; et à toutes les époques.

Deuxième exemple ; contemporain celui-la.

Dans l’infini registre des horreurs spécifiques à l’être humain, on trouve en excellente place l’odieuse compilation des mutilations sexuelles féminines. Chaque année, des millions de fillettes et de jeunes femmes subissent l’excision et -plus atroce encore- l’infibulation.

Pour l’immense majorité des humains, ces pratiques dégradantes et barbares sont honnies et symbolisent le mal. Sa quintessence en quelque sorte.

Cette approche est parfaitement logique et il n’est pas difficile d’y adhérer. Mais, dans plus de 50 pays, ces pratiques sont, soit tolérées, soit clairement considérées comme étant un signe presque obligatoire d’admission de la jeune épouse dans la société.

Après cette épouvantable épreuve, elle est enfin reconnue au sein du groupe social : mutilée, avilie… mais intégrée !

Comme nous venons de le voir brièvement, les définitions de ce qui est « bien » et de ce qui est « mal » paraissent très simples. Mais elles ne le sont pas toujours, dès que l’on prend en compte la singularité humaine depuis la Préhistoire jusqu’à nos jours.

Jean Rostand a par ailleurs merveilleusement synthétisé ceci lorsqu’il précisa : « On tue un homme, on est un assassin. On tue des millions d’hommes, on est un conquérant. On les tue tous, ont est un dieu » – Pensées d’un biologiste.

La notion de ce qui est potentiellement « mal » est donc éminemment muable et prompte à la métamorphose…

Afin de hausser le réel d’un ton, tout en nous efforçant de conférer un supplément d’âme à notre vie, nous prônons dans nos romans une approche différente.

Une approche qui positionne l’humain à l’aplomb de son propre abîme.

Ceci peut effrayer a première vue, mais la mise en œuvre d’une vision désinhibée et globale de nous-même et du Monde (ce que nous nommons vision holistique dans « Katharsis ») présente un avantage fondamental : elle nous connecte vraiment au monde !

Pour faire simple, nous revendiquons une triple démarche :

–          l’acceptation définitive, et dans chaque étape de notre vie, du paradigme de l’iceberg. Pour mémoire, rappelons que cela signifie que le visible (la partie émergée de l’iceberg) ne représente toujours qu’une infime partie du tout. Le visible n’est que l’épiphanie de l’invisible. Et nous aimons l’invisible…

–          la nécessité d’une mise en abyme permanente (on écrit parfois mise en abîme ou mise en abysme). Utilisée principalement en littérature et en peinture, cette expression symbolise l’inclusion d’un élément dans un autre. Cette mise en abyme se réitère souvent à plusieurs reprises au sein de la même œuvre artistique, créant ainsi un fantastique vertige intellectuel. La pochette de l’album Ummagumma des Pink Floyd en constitue une illustration simple dans le domaine de la photographie et de la mise en scène. Notre définition va toutefois sensiblement plus loin. En effet, nous l’appréhendons dans le sens d’espaces cachées -qu’ils soient psychiques ou physiques- que l’on ouvre progressivement et qui donnent accès à un autre espace, qui lui-même donne accès à un autre espace, qui lui-même…

–          une totale et transgressive quête d’altérité. La recherche de l’autre, pour nous en tout cas, va bien au-delà de l’humain. Nous poursuivons cette odyssée « vers l’autre et avec l’autre » en direction du monde animal, du monde végétal et de la vie sous toutes ses formes, fut-elle extraterrestre. Cette quête est totalement au cœur de notre roman de science fiction en forme de conte cosmique et d’odyssée intime : « Cathédrales de brume« .

Comment ces trois principes peuvent-ils se hisser au-delà du bien et du mal ? Et que peuvent-ils nous apporter de positif ?

Le simple fait d’exploser autour de soi les carcans intellectuels et moraux qui rongent nos espérances, nous offre immédiatement la possibilité de mieux appréhender l’existence. Trop d’êtres humains remplacent une vraie vie (avec sa richesse, ses joies, ses peines et ses incertitudes) par une mort lente qui s’éternise de leur naissance à leur trépas.

Non merci !

Nous avons donné à cet article un titre qui fait ostensiblement référence à Nietzsche. Le moment est probablement venu de l’écouter un instant lorsqu’il précise : « La distance et en quelque sorte l’espace qui entourent l’homme, augmentent avec la force de son regard et de sa pénétration spirituelle : son monde s’approfondit ; sans cesse de nouvelles étoiles, sans cesse de nouvelles énigmes deviennent pour lui visibles » – Par-delà Bien et Mal.

Son monde s’approfondit… Tout est là : regarder différemment, transgresser sans cesse, se remettre en question à chaque instant. Cela revient à s’approprier le regard de l’autre, mais aussi le vol de l’oiseau, la force chthonienne du volcan qui gronde et rugit, la vénusté intemporelle de l’arbre qui vous surplombe ; toute l’élégance de la Vie en fait.

Nous évoquions plus haut le paradigme de l’iceberg et la nécessité d’une mise en abyme permanente, ceci s’éclaire parfaitement lorsque Nietzsche affirme que la force du regard approfondit le monde.

Qu’attendons-nous pour aiguiser notre regard ?

Transgressons systématiquement la cohorte molle des idées reçues et n’ayons pas peur d’explorer les arcanes de notre être intime. Depuis le milieu du XXe siècle on constate, avec soulagement ou avec dépit, qu’il n’y a plus de « terra incognita » à la surface de notre planète.

Et pourtant… Il existe encore de vastes espaces vierges à conquérir au sein de notre cerveau et dans les replis de notre psyché…

Pourquoi hésiter. Allons-y !

Comment avancer si l’on a peur de découvrir ce qui gît vraiment au fond de soi ?

Dans l’expression nietzschéenne « par-delà le bien et le mal », l’élément que nous privilégions est la notion de « au-delà »… Ceci apparaît très clairement dans nos romans.

Pour illustrer ce choix, donnons un instant la parole à un poète : William Blake et à un philosophe : Héraclite d’Ephèse.

« Si les portes de la perception s’ouvraient, tout apparaîtrait tel qu’il est : infini » William Blake – Le mariage du Ciel et de l’Enfer.

« Si tu n’espères pas l’inespéré, tu ne le trouveras pas » Héraclite – Fragments

Héraclite et William Blake ont raison : ne laissons jamais notre vie en jachère…

Naturellement, lorsque nous affirmons qu’il faut vivre, penser et s’émouvoir, par-delà le bien et le mal, cela ne signifie nullement que nous justifiions toutes les horreurs que les êtres humains accomplissent depuis des centaines de millénaires. Nous identifions tous (ou presque tous) aisément ce que l’on définit comme étant « bien » ou « mal » dans notre inconscient collectif.

Tuer et faire souffrir est « mal ». Aimer et soutenir ceux qui sont en détresse est « bien ».

Nous le savons bien.

En souhaitant délibérément nous situer au-delà du bien et au-delà du mal, nous prônons simplement une démarche visant à abolir les préjugés et les barrières intellectuels qui nous empêchent d’être nous-même. Or ces barrières psychiques que nous alimentons sans cesse opacifient notre appréhension du nonde, de l’autre. Et de nous-même !

Un comble.

Pour conclure, laissons une dernière fois la parole à Nietzsche, dont la pensée visionnaire décrypta crûment les failles qui fragilisent l’arrogante espèce bipède qui est en train de détruire le seul vaisseau spatial qui soit susceptible de l’abriter. Etrange preuve d’intelligence et de précellence…

Dans le prologue de Ainsi parlait Zarathoustra, le philosophe insiste : « Il est temps que l’Homme plante le germe de son espérance suprême. Hélas ! le temps approche où l’Homme ne lancera plus par-delà l’humanité la flèche de son désir, où la corde de son arc aura désappris à vibrer. Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante ».

La corde de notre arc ne vibrant plus depuis quelques décennies déjà, saurons-nous encore enfanter une étoile dansante ?

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