Monsu Desiderio ou l’émergence des abysses

La Terre vue par Monsu Desiderio

Celles et ceux qui ont lu « Cathédrales de brume » le savent parfaitement, nous apprécions les peintures crépusculaires et volcaniques de Monsu Desiderio.

Ignoré pendant 300 ans, il fut redécouvert au XXe siècle et André Breton célébra son talent original en le définissant comme un lointain précurseur du surréalisme.

Les atmosphères hallucinées peintes par Monsu Desiderio mêlent toujours le feu, la cendre, les ors du couchant et des résurgences de magma enfouis. Des panoramas ruiniformes émergent au creuset d’un crépuscule ensanglanté et l’explosion d’un bâtiment aux colonnes finement décorées se pétrifie en éternisant un moment qui ne vacillera plus.

L’une de ses toiles parmi les plus impressionnantes s’appelle « Le silence ». Un silence de lendemain d’Apocalypse. Un silence inhumain… ou trop humain !

Citons un extrait du livre que Pierre Seghers lui a consacré : « Les peintures de Desiderio projettent tout à coup une effervescence de fureur, une exaspération aussi grandiose que silencieuse. Les dômes qui éclatent, les architectures qui s’écroulent, les rotondes éventrées, les idoles livides, les frontons qui s’ébrèchent et les temples marqués d’une énorme croix noire révèlent une hantise, celle de la dévastation et de l’Apocalypse ».

C’est pour cette raison que nous avons donné comme sous-titre à cet article : l’émergence des abysses

Un détail important, en dépit de son nom italien, Monsu Desiderio (Monsieur Didier) n’est pas un peintre italien… mais deux peintres français originaires de Metz : Didier Barra et François Nomé !

Nés vers 1590, ils travaillèrent en Italie à partir de 1610 en combinant leurs compétences au sein d’une œuvre étrange et bicéphale.

L'Enfer vu par Monsu Desiderio

Une fois n’est pas coutume, nous allons citer un extrait de « Cathédrales de brume » qui met en scène un paysage que Monsu Desiderio aurait certainement pris plaisir à peindre.

En effet, vers la fin de cette hallucinante odyssée dans les méandres de l’espace et du temps, les atmosphères crépusculaires et fossilisées de Monsu Desiderio nous ont inspiré une scène pétrifiée par l’attente. Une attente de trois millions d’années….

Nous en profitons pour vous communiquer les liens vers les cinq plus récentes chroniques consacrées à « Cathédrales de brume » :

Sur le site www.mythologica.net

http://www.mythologica.net/index.php?option=com_content&view=article&id=280:cathedrales-de-brumes–oksana-a-gil-prou&catid=42:science-fiction&Itemid=57

Sur le site : www.wagoo.free.fr

http://wagoo.free.fr/spip.php?article1655

Sur le site : http://lautremonde.radio.free.fr

http://lautremonde.radio.free.fr/litterature.php?id=549

Sur le site : www.lavielitteraire.fr

http://www.lavielitteraire.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=157&Itemid=154

Sur le site : www.psychovision.net

http://www.psychovision.net/livres/critiques/fiche/671-cathedrales-de-brume

Après ces précisions, voilà le début de ce chapitre (le chapitre 32) :

« L’immense plaine était jonchée de statues, certaines encore fièrement érigées. Beaucoup étaient décapitées. Les autres dormaient d’un sommeil éternel, face contre terre. Perpétuellement noyée dans une lumière crépusculaire glorifiant les tons ocre, vineux et olivâtre, la scène exsudait une gothicité impressionnante. Par endroit fusait une incandescence oubliée, un bloc de lave encore fumant et dont l’effervescence rougeoyante laissait imaginer des meutes de diablotins dansant un funeste sabbat.

Au centre de la plaine sinuait une paisible rivière dont l’indigo tranchait avec ces dégradés d’Enfer, de ténèbres et de mort annoncée.

Toutes les statues se bousculant à l’horizon s’arrogeaient une posture altière, presque conquérante. Les hommes étaient vêtus à l’antique, généralement armés d’une épée ou d’une lance. Leur tête était systématiquement couverte par un casque aux formes tourmentées que surmontaient gryphes, chimères et dragons. Elégantes, les femmes étaient pudiquement vêtues d’une longue robe drapée. Leurs chevelures, bouclées ou réunies en chignons complexes hérissés d’aiguilles d’obsidienne, s’ornaient parfois d’une résille arachnéenne ou d’une délicate coiffe métallique. Il était impossible d’en inférer l’origine précise : couronne, tiare ou diadème.

Les hommes se tenaient toujours droits, hiératiques, presque guindés, alors que les silhouettes féminines adoptaient une posture légèrement cambrée et passablement déhanchée. Nul ne savait si cette attitude singeait un mouvement abruptement figé à la suite d’un cataclysme, tels les restes statufiés des habitants d’Herculanum et de Pompei, ou si ce déhanchement voluptueux constituait une singularité propre à ces femmes de pierre regroupées par milliers dans une nécropole géante à ciel ouvert.

Quelques personnages demeuraient étrangement isolés, songeurs. Mais la majorité se regroupait le long de hautes colonnes, petits temples circulaires, hémicycles dévastés ou voûtes partiellement écroulées. Formant des cercles presque parfaits autour des monuments exhaussés, les silhouettes humaines, pétrifiées dans une pierre ivoirine et miroitante, éternisaient une lente danse interrompue en des temps immémoriaux et qu’un crépuscule permanent réchauffait d’une lumière soufrée.

Cramponnés au sommet de plusieurs édicules noyés dans une brume verte et or encapuchonnant le capharnaüm de ces ruines gigantesques, quelques fantômes étranges surgissaient.

Cinq surtout étaient surprenants.

Les deux premières ombres, quasiment gémellaires, formaient une coquille élégamment spiralée dont les convolutions régulières s’achevaient vers le bas, laissant la place à un inextricable réseau de filaments et d’appendices avortés.

La troisième trônait placidement au sommet de la plus massive colonnade, celle-ci transperçant impudiquement un dôme déchiqueté par les errances du temps. Plate, oblongue, elle singeait un gigantesque cloporte auréolé de fins voiles vitrifiés par l’attente. La quatrième était immense et dédoublée. Caparaçonnée d’écailles dardant vers le ciel des moirures carminées, elle était beaucoup trop longue et volumineuse pour se maintenir en hauteur. Gisant pesamment au sol, elle laissait luire d’impressionnantes rangées de dents aux éclats sanglants. Une silhouette de femme complétait cette ombre reptilienne. La poitrine arrogamment dressée, le corps incliné vers l’arrière, l’amazone échevelée chevauchait l’étrange cavale, éternisant ainsi une attitude impie.

La dernière créature enfin était inquiétante et malsaine. Une forme vaguement humaine encore, mais que déchiquetaient des excroissances imbriquées et des têtes multiples écarquillant d’immenses yeux vides. Deux larges ailes d’archéoptéryx battant régulièrement filigranaient enfin cet orant sulfureux tout empreint d’une humanité luciférienne.

Plus loin, un couple de bouviers empanachés à la mode du XVIIe siècle se figeait autour de deux brebis. Derrière eux, une gracieuse silhouette immobilisait le même geste depuis quelques siècles. Seuls les longues boucles violine cascadant sur ses épaules et l’incarnat de ses lèvres finement ourlées révélaient encore son origine étrangère dans ce monde voilé de poussières mordorées opacifiant un horizon crénelé de tombeaux éventrés et de cénotaphes en ruine. Cerclant ses bras d’une froide élégance, deux serpents rigidifiés dans la pierre se redressaient en vain.

La dernière architecture d’Amaranth se tissait d’or, de rouille, de braises incandescentes et de mort. »

Si cette peinture se situant toujours à la confluence du fantastique et des racines chthoniennes de l’esprit humain vous intéresse, nous vous conseillons la lecture de deux livres consacrés à cet ange du bizarre : Monsu Desiderio ou le théâtre de la fin du monde par Pierre Seghers (Robert Laffont) et Métaphysique des ruines par le philosophe Michel Onfray (Editions Mollat).

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s