Syzygie : la sublime accointance

Syzygie galactique

Certains mots de la langue française ont une consonance étrange. C’est le cas pour : « syzygie »…

Indépendamment de ses indéniables possibilités pour les joueurs de Scrabble, syzygie symbolise une réalité astronomique dont le sens va bien au-delà d’une subtile horlogerie cosmique.

Revenons en un premier temps à sa définition stricte.

Une syzygie définit un alignement de trois corps célestes. Dans notre système solaire, cette configuration particulière s’observe, par exemple, lorsque le soleil, la terre et la lune sont alignés. C’est le cas lors des éclipses de lune ou du soleil.

Naturellement cette expression s’emploie aussi en dehors de l’orbite terrestre.

Encerclées d’un carrousel turbulent de plusieurs dizaines de satellites, les planètes gazeuses (Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune) se retrouvent fréquemment dans cette situation particulière.

Ce phénomène se vérifie continûment au sein de tous les systèmes stellaires qui mosaïquent l’univers de leurs brasiers nucléaires.

Mais ce n’est pas réellement cette singularité astronomique qui capte notre attention aujourd’hui.

Ce qui nous fascine avec les syzygies, c’est la connivence exceptionnelle qui unit, certes très fugacement, des astres parfois colossaux qui cristallisent alors un instant très particulier… celui de la sublime accointance !

Ephémère et fugace, ce moment s’auréole immédiatement d’une symbolique très forte qui nous situe à l’aplomb de nos propres espérances, de nos propres contradictions.

De nos potentialités dissimulées par la boue d’un quotidien qui paralyse nos élans.

Une syzygie n’est en réalité que la traduction titanesque, à l’échelle du cosmos, de cette sourde et délicieuse pétrification d’éternité qui jaillit en nous lorsque deux êtres se rencontrent.

Dans un texte écrit en 1907 (Les chemins et les rencontres), le poète autrichien Hugo von Hofmannsthal définit parfaitement les arcanes de cette étrange connivence qui illumine l’azur.

Même sous l’orage…

Il précise : « la quête et la rencontre sont de quelque façon au nombre des mystères d’Eros. Sur nos chemins en lacet nous ne sommes pas poussés vers l’avant par nos seuls actes, mais toujours attirés par quelque chose qui, semble-t-il, toujours nous attend quelque part et reste toujours voilé. Il y a comme un désir amoureux, une curiosité d’amour, dans notre progression. A chaque rencontre solitaire se même comme une grande douceur, ne fût-ce que la rencontre d’un grand arbre isolé ou celle d’un animal de la forêt qui s’immobilise en silence et dont les yeux nous fixent dans l’obscurité ».

Il poursuit un peu plus loin : « La rencontre, et non l’étreinte, est la véritable et décisive pantomime érotique. A nul instant, comme lors de la rencontre, la sensualité n’est aussi baignée d’âme, l’âme aussi baignée de sensualité ».

Il conclut enfin : « La rencontre promet davantage que ne peut tenir l’étreinte. Elle semble inscrite dans un ordre supérieur des choses, celui-là même qui préside aux mouvements des astres et à la fécondation des pensées ».

La rencontre est donc avant tout le symbole d’un moment privilégié : celui où les sens et l’esprit se fondent ensemble.

Et de cette fusion naît, parfois, l’extase.

On observera immédiatement que cette « rencontre » peut, naturellement, concerner deux êtres humains dont les trajectoires personnelles se percutent, Mais ce « heurt magique » concerne aussi une rencontre avec un animal, un paysage, une atmosphère particulière.

Il s’agit ici de la rencontre avec l’ « autre » dans le sens le plus absolu du terme. Dans « Cathédrales de brume » nous exploitons cette connivence en mettant en lumière ses aspects les plus exubérants. Les plus fous…

La syzygie illustrerait ainsi cette « paralysie de l’instant » qui peut exhausser le meilleur de nous-même bien au-delà de la fragile écorce du corps et des sens.

Syzygie dans la Nature...

Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche résuma parfaitement la densité incroyable de cet instant (celui de la rencontre, ou celui qui rythme l’émergence de l’émotion pure) lorsqu’il précisa : « Deux voies ici se joignent, que ne suivit personne jusqu’au bout. Cette longue voie derrière dure une éternité. Et cette longue voie devant est une seconde éternité. Elles se contredisent, ces voies, se heurtent de plein front ; et c’est ici, sous ce portique, qu’elles se joignent. Le nom de ce portique est là-haut inscrit : « instant ! ».

Partant du principe que la vie est à la volonté ce que l’ombre est au corps, on réalise pleinement ici le rôle essentiel de cette « syzygie intime » qui flamboie en nous lorsque deux regards se croisent.

Lorsque deux sensibilités s’unissent.

Lorsque deux âmes se mêlent.

Lorsque deux vies décident de confronter leurs exigences sur l’autel d’une volonté commune.

Ceci s’appelle, l’amour, le désir, l’amitié. Ou la solidarité.

Qu’importe !

Ce sentiment d’accointance est unique et concélèbre une qualité humaine que ce siècle foule avidement au pied : la capacité d’émerveillement…

Le poète portugais Eugénio de Andrade confirma : « j’habite à présent les yeux des enfants » (Matière solaire). On peut -sans crainte d’être démenti- affirmer que tant que certains êtres humains habiteront encore les yeux des enfants, l’humanité ne sera pas totalement avilie.

Levons parfois les yeux vers le ciel afin d’admirer les syzygies stellaires. Puis regardons l’ « autre » avec un regard neuf.

Privilégions cet instant. Il est unique.

Et merveilleux…

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