L’ombre du xiphodyme

Hippocampe-fleur vivant au large de l'Australie

La tératologie est une discipline scientifique qui devrait vraiment fasciner les gothiques…

Pour aller à l’essentiel, la tératologie étudie les monstruosités organiques. Présenté ainsi, l’ensemble est loin d’être glamour.

Toutefois, ces études révèlent des phénomènes surprenant dont l’évocation se situe parfois bien au-delà de la simple apparence.

Comme nous le répétons souvent à la suite de René Char : « le visible n’est que l’épiphanie de l’invisible ». Ce constat se situe même au cœur de nos romans.

Or, avec les « monstruosités » méticuleusement décrites par la tératologie, le champ d’investigation est immense. C’est en fait le champ de tous les possibles, même les plus ahurissants, les plus effrayants ; les plus déstabilisants.

L’invisible rebondit et résonne ainsi en nous.

Cet écho nous conduit à prolonger une investigation qui oscille sans cesse entre soi et les autres. Ce mouvement de balancier donne parfois le vertige -ou la nausée- mais il est indispensable à une vision réellement holistique du monde, des autres et de soi-même.

Parmi les « monstruosités » naturelles décrites par la tératologie, nous avons retenu une singularité effarante : les xiphodymes.

Afin d’en savoir un peu sur ces êtres qui sont deux en un, il faut ouvrir un dictionnaire sérieux.

Nous avons choisi l’Encyclopédie Universelle du XXe siècle. Dans le tome XII (paru en 1908) nous trouvons la définition suivante : « xiphodyme (vient de deux mots grecs signifiant « épée » et « jumeau ») – terme de tératologie définissant un être formé de deux corps bien séparé dans la partie supérieure du thorax, mais réunis à partir de ce point pour ne faire qu’un seul être ».

Deux êtres irrémédiablement condamnés à n’en former qu’un seul.

Jusqu’à leur mort…

Celles et ceux qui liront « Cathédrales de brume » comprendront aisément pour quelles raisons ces malheureux xiphodymes nous fascinent et nous interpellent.

Aussi ahurissant que cela puisse paraître, certains xiphodymes n’achevèrent point leur douloureuse existence dans un bocal géant, noyés dans le formol.

Le (ou doit-on dire « les ») plus célèbre xiphodyme vécu… 63 ans !

Il s’agit des frères Tocci.

Leur déroutante destinée fut romancée par Marie-Eve Sténuit dans un récit intitulé « Les frères Y » paru aux Editions Le Castor Astral.

Nous citons intégralement ici le commentaire de l’éditeur car il résume assez bien cette affolante problématique : être inextricablement et durablement « deux en un »…

Présentation du roman par l’éditeur en 4eme de couverture : « En haut : deux têtes, quatre bras, quatre poumons et deux cœurs. En bas : un nombril, un pénis, deux testicules, deux jambes et trois fesses. Un inventaire à la Prévert pour un corps facétieux. Celui d’un ypsiloïde (un xiphodyme).

Celui des frères Y.

Librement inspiré d’une histoire vraie, ce roman à l’humour généreux raconte la vie peu ordinaire de frères siamois nés dans le nord de l’Italie en 1877. Giuliano et Gian-Giuseppe ont partagé le même corps en forme de Y durant toute leur existence. Vingt années d’exhibitions dans les foires dont on sait presque tout. Quarante années de retraite et d’amour dont on ne sait presque rien. Comme dans le film Freaks de Tod Browning (1932), Marie-Eve Sténuit, malgré la grande précision des descriptions, évite tous les pièges du voyeurisme.

Elle nous rappelle que l’humain, si  » monstrueux  » soit-il en apparence, n’est pas seulement l’image que l’on a de lui ».

L’humain n’est pas seulement l’image que l’on a de lui… Cette phrase devrait être gravée en lettres d’or aux frontons de tous les édifices !

Petite précision bizarre et spécifique à la tératologie : les xiphodymes font partie des ypsiloïdes (d’où le titre : les frères Y), qui eux-mêmes font partie des tératodymes.

Voilà ! Les amateurs de Scrabble seront enchantés.

Pour en finir avec l’existence étrange et chaotique de notre xiphodyme italien, précisons que ces deux êtres qui fossilisèrent leur vie au sein d’un même corps, se marièrent. Avec deux sœurs !

La saugrenuité de la situation n’échappera à personne. Et pourtant, ils vécurent de longues années avec ces deux femmes.

L’étrange « double » mariage fut validé en Italie ; patrie du pape et de l’Eglise…

Nous éviterons tout commentaire déplacé relatif à la vie amoureuse de cet être bicéphale et de ses deux épouses. Ce qui nous intéresse ici, c’est la démonstration -presque affolante dans le cas extrême des xiphodymes- de la précellence de la vie, même lorsqu’elle s’affuble d’atours étranges, voire transgressifs.

Dans « Cathédrales de brume » nous exaltons ce que nous nommons parfois les « transgressions positives ». Notre héros et la sentinelle électronique qui l’accompagne évoquent souvent cette nécessité viscéralement ancrée au cœur de celles et ceux qui ne se satisfont pas de la lie du quotidien.

Celles et ceux qui souhaitent exploiter un peu plus des 10% de nos capacités émotionnelles et psychiques qui constituent la trame ordinaire de nos vies.

Que dire face à un xiphodyme ?

Une fois passée la compassion, une fois endiguée une première et hideuse volonté de rejet (ou d’oubli), nous devons absolument établir une réelle connivence avec ces êtres qui sont continûment confrontés à l’impensable : vivre à deux dans un seul corps.

On parle fréquemment d’altérité, de quête d’altérité, de respect de l’autre, d’humanisme, de tolérance…

Chacun sait parfaitement que, dans la vie courante en tout cas, tout ceci n’est qu’un ramassis de mots que l’on égrène régulièrement afin de se donner bonne conscience.

La triste réalité est bien différente de ces grandes envolées mystiques : l’ « autre » est généralement considéré comme un obstacle, alors qu’il devrait symboliser pour chacun d’entre nous une solution.

LA solution.

Dans « Cathédrales de brume », nous amplifions cette « quête de l’autre » jusqu’à la démesure et l’exubérance. Mais, comme le dit parfaitement William Blake : « L’exubérance est beauté » (Le mariage du Ciel et de l’Enfer).

Condamné à errer entre les galaxies et les arcanes de sa propre psyché, notre héros est avide de beauté.

On retrouve cette même beauté tenace, insistante, presque obsédante, chez les xiphodymes. Ces êtres crucifiés par une gémellarité folle ne sont pas des monstres. Ils symbolisent, bien au contraire, la quintessence de l’autre.

Sa facette, certes extravagante, mais ô combien lourde de sens.

Lorsque les humains pourront regarder les xiphodymes, sans ciller, sans détourner le regard ; ou sans se moquer, nous aurons accompli une « révolution intérieure » exceptionnelle, bénéfique et porteuse de sens.

L’ombre du xiphodyme plane toujours au-dessus de nous.

Saurons-nous en décrypter la souffrance muette et l’indicible besoin d’amour qu’elle recèle ?

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