La cruelle actualité du mythe d’Erysichthon

La tranquille luminosité du mythe d'Orphée vue par Gustave Moreau... notre monde sera très différent au XXIe siècle !

La lecture des Métamorphoses d’Ovide demeure une joie sans égale pour celles et ceux qui ne se satisferont jamais de l’ordinaire et du banal.

Rappelons brièvement ici que ce long poème de 12 000 vers décrit l’histoire gréco-romaine des origines du Monde à l’époque de César. Composé par Ovide vers l’an 1, il se compose de très nombreuses fables illustrant les principaux mythes. Certains sont extrêmement connus, d’autres beaucoup moins.

C’est le cas pour le mythe d’Erysichthon qui partage le livre VIII des Métamorphoses avec d’autres héros plus « médiatiques » : le Minotaure, Ariane et Thésée, Dédale et Icare, Méléagre, ou Philémon et Baucis par exemple.

Mais ce mythe est si révélateur de l’aveuglement qui nous affecte tous à l’orée du troisième millénaire, que la remémoration de cette fable antique est porteuse de réflexions ; si ce n’est d’espoirs…

Erysichthon était roi de Thessalie. Un roi arrogant et imbu de lui-même.

A cette lointaine époque les arbres étaient très précieux pour les hommes, et la déesse Déméter leur apportait sa protection active. Abattre un arbre était un crime car on pensait que chacun d’eux était habité par une nymphe sylvestre : une Dryade. Lorsque l’arbre mourait, la dryade mourait aussi…

Tout le monde savait parfaitement en Grèce que les dryades étaient protégées par Déméter et qu’il était donc extrêmement risqué de provoquer la colère d’une déesse agraire aussi puissante.

Erysichthon le savait aussi, mais sa fatuité naturelle et l’invraisemblable sentiment d’impunité qui gouvernait son esprit lui firent oublier la plus élémentaire prudence.

Il paya son aveuglement au prix fort !

Obnubilé par sa toute puissance, il voulut faire abattre un grand chêne situé dans un bois sacré.

Horrifiés, ses compagnons refusèrent d’accomplir ce geste blasphématoire. Hors de lui, Erysichthon arracha la hache qu’un esclave tenait et il commença à frapper violemment le tronc du chêne séculaire.

Le sang jaillit promptement du tronc meurtri. L’esclave qui avait été dépouillé de son outil voulut s’interposer. Ivre de rage, Erysichton le tua, puis il poursuivit son odieuse besogne et fit enfin basculer le vieil arbre à la ramure impressionnante. La dryade mourut immédiatement.

Immédiatement prévenu de ce sacrilège odieux, Déméter dépêcha une dryade auprès de la déesse de la Faim afin qu’elle inflige à l’arrogant roi de Thessalie un martyr à la hauteur du drame né de son aveuglement.

Laissons la parole à Ovide : « La Faim étreint Erysichthon entre ses bras et se communique à lui par son haleine. De son souffle, elle se glisse dans son gosier, sa poitrine et sa bouche. Elle répand dans les veines du dormeur le besoin de nourriture ».

Un besoin inextinguible ; le poison ultime…

Affamé, le roi se réveilla en sursaut et demanda à ses serviteurs des quantités affolantes de nourriture. Mais rien n’y faisait. Jamais rassasié, il avait toujours faim. Une faim dévorante.

Il engloutit ainsi toute sa fortune sans jamais pouvoir connaître un rassurant sentiment de satiété.

Quand il eut vendu tous ses biens, il ne lui resta plus que sa fille -Mnestra- dont la beauté irradiait, et qui aurait probablement mérité un meilleur père.

Il vendit donc sa fille afin d’assouvir encore et encore ce besoin de nourriture qui le tenaillait à chaque seconde.

Poséidon étant amoureux de la belle Mnestra, il lui permit d’innombrables métamorphoses qui prolongèrent ainsi la survie d’un père indigne qui vendait sa propre fille pour se nourrir.

Lorsque le cycle des métamorphoses s’interrompit enfin, Erysichthon n’eut plus rien à manger.

Dépité et toujours affamé, le roi commença alors à… dévorer ses propres entrailles !

Il mourut dans d’effroyables douleurs.

Au-delà du mythe nous reconnaissons tous en nous ce roi de Thessalie arrogant et goinfre. En 2010 l’obsession de nourriture est probablement moins évidente, même si la silhouette en forme d’œuf d’un grand nombre d’êtres humains laisse à penser que la boulimie est un sport mondial.

Pour celles et ceux qui peuvent se le permettre, bien sûr !

Mais l’appétit de consommation est quant à lui bien présent et nous tenaille au moins autant que l’obstiné Erysichthon.

Qui en paye le prix aujourd’hui ? Notre planète.

Qui en payera le prix demain ? Nos propres enfants.

Et ce prix sera lourd. Très lourd. Exorbitant.

Mais nous continuons. Et cet aveuglement suicidaire est au cœur de l’intrigue de notre nouveau roman : « Katharsis »…

Désormais nous savons que nous allons bientôt nous entredévorer et mettre en pleine lumière la seule loi qui repaît l’Homme : la loi de la jungle !

Qui osera encore se moquer d’Erysichthon ?

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