La majestueuse étreinte du Ciel et de l’Enfer

Une vision d'enfer : Dallol... (photo aimablement prêtée par le volcanologue Jacques-Marie Bardintzeff)

« Pour celui qui contemple l’univers avec des yeux d’artiste, c’est la grâce qui se lit à travers la beauté et c’est la bonté qui transparaît sous la grâce »

Bergson – La pensée et le mouvant.

Nous précisons en préambule que la photo qui illustre cet article a été prise par le volcanologue Jacques-Marie Bardintzeff : www.lave-volcans.com/bardintzeff.html lors d’une expédition avec Nicolas Hulot. Jacques-Marie nous a très gentiment prêté cette photo; et nous tenons à lui exprimer notre gratitude.

Certains paysages procurent la troublante sensation de se situer à la lisière entre deux mondes.

La juxtaposition de couleurs inattendues, une brume qui suinte, s’étire et se désagrège, suffisent parfois à la création de cette sensation presque schizophrène. L’esprit se détourne alors du corps, les émotions affluent et un délicieux sentiment de malaise nous envahit.

Ces lieux sont rares. Et fluctuants.

Existent-ils des sites qui vont au-delà de cette étrange connivence entre deux mondes ?

Sans aller vers des exoplanètes aux configurations extrêmes, il existe sur Terre un lieu qui se situe à l’aplomb du Ciel et de l’Enfer.

Ce site privilégié s’appelle Dallol et on le trouve au nord de l’Ethiopie dans l’inhospitalier désert du Danakil.

Comment décrire ce lieu qu’auraient chéri Hyéronimus Bosch et William Blake ?

S’interdire l’emphase et la grandiloquence est presque incongru ici, car la vision apocalyptique et béatifique à la fois qui nous submerge se substitue à tout autre critère.

Essayons donc… 

La dépression du Danakil correspond à une ancienne mer. Désormais évaporée, elle laissa d’incroyables quantités de sel qui s’amoncelèrent en formant des cheminées de fées. Par les effets conjugués de l’érosion et de la chaleur torride qui règne ici, ces cheminées de fées s’effritent, s’effondrent, se concassent, formant ainsi un étonnant paysage ruiniforme.

L’ensemble de la dépression se situe à 110 mètres sous le niveau de la mer. Mais ce n’est pas cette singularité qui en fait un lieu exceptionnel. L’incroyable est ailleurs.

L’incroyable est à Dallol, la partie la plus extravagante du Danakil.

On peut même affirmer que Dallol et ses lacs d’acide symbolise l’endroit le plus fantasmagorique qui soit. Un monde hors du monde  et qui donne toute sa puissance à cette observation du poète Stefan George : « Alors la lumière se fit et tout désir se tut » (L’Etoile de l’alliance).

Lorsque nos sondes spatiales explorent les satellites de Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune, des illustrateurs talentueux imaginent des paysages hallucinants et totalement extraterrestres. Or les lacs de soufre et d’acide de la région de Dallol sont extraterrestres.

Imaginez des lacs de jade fondu s’appariant à des icebergs d’émeraude, des cristaux de souffre géant et une dentelle de composés potassés harmonisant finement les tonalités pourpre et lie de vin. Prenez l’ensemble, rajoutez une température de 75° au soleil et des lacs d’acide sulfurique qui suintent et gargouillent sous vos pieds.

Rêvez l’Enfer de Dante. Ouvrez les yeux. Et plongez dans les dédales d’une beauté simultanément inviolée et parfaitement vénéneuse.

La beauté du monde est source d’émerveillement. Et elle ne ment jamais…

Revenons donc un instant à des considérations plus scientifiques.

Au cœur du Danakil, de nombreux niveaux de sels se sont déposés en couches successives sur une épaisseur totale dépassant un kilomètre. Puis elles se sont érodées en formant des « cheminées de fées ».

Ces roches, issues de l’évaporation de l’eau de mer, sont appelées évaporites, telles que le sel gemme, la sylvine ou le gypse.

Le site de Dallol est perché au milieu d’un lac salé.

Son altitude reste néanmoins négative (- 48 m) et des vasques d’eaux géothermales acides  présentent ainsi tous les tons de vert, du jade à l’émeraude. Le soufre et le sel forment des terrasses et de petits geysers jaillissent continûment au sein de ces magnifiques paysages de cauchemar.

« Magnifique » car la palette des couleurs est surréelle, « cauchemar » car la température de l’eau (de l’acide plutôt…) dépasse les 70°.

Naturellement, personne ne peut vivre longtemps au sein de ces lacs corrosifs et de ces dentelles de soufre qui craquent et s’effritent sous les pieds. Personne ne peut profiter pleinement de ces merveilles pétrifiées sans mettre sa vie en danger.

Cet endroit est infernal. Cet endroit est divin car il réconcilie fugacement la force brute des forces chthoniennes qui rugissent dans les entrailles de la Terre et notre inextinguible appétit de découvertes.

L’étreinte de ces deux forces pourrait être obscène.

Elle est majestueuse. Fertile.

Puissante.

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