Hatshepsout : l’incroyable modernité d’une reine égyptienne… il y a 3 500 ans !

Parée d’une beauté singulière, Hatshepsout demeura une étoile filante dans l’Histoire de l’Antiquité.

Etoile, car elle fut l’une des rares reines à assumer la totalité du pouvoir pendant une longue période (22 ans) et à la tête de l’une des plus grandes civilisations que la Terre eut jamais portée.

Filante, car son règne ne généra nulle vocation féminine à sa suite, et les reines égyptiennes qui lui succédèrent demeurèrent dans l’ombre de Pharaon.

Après Hatshepsout, quelques reines accédèrent encore furtivement au pouvoir : Néfertari, l’épouse principale de Ramsès II, et Nefertiti, l’épouse du roi iconoclaste Aménophis IV, universellement connu sous le nom d’Akhenaton.

La pharaonne Taousert, l’inspiratrice de Théophile Gautier qui la nomma Taôser dans son très célèbre Roman de la momie, régna plus longtemps à la fin de la XIXe dynastie. On ne sait pas exactement si ce fut 8 ou 14 années en prenant en compte la période de régence. Mais il semble avéré que la veuve de Séthi II assuma ses fonctions tout à fait honorablement dans un contexte d’anarchie préludant à la fin du Nouvel Empire.

Enfin, l’Histoire a immortalisé le souvenir de Cléopâtre VII qui régna de 51 à 30 av J. C. et qui fut, indépendamment de ses liaisons tumultueuses avec César, puis avec Antoine, le symbole de l’ultime résistance égyptienne à l’envahisseur.

En se suicidant à 39 ans, Cléopâtre mettait fin à la dynastie grecque des Lagides installée sur le trône d’Egypte par Alexandre le Grand. Son tragique trépas symbolisa simultanément la fin de l’indépendance de l’Egypte et le crépuscule de l’une des plus anciennes civilisations humaines.

Il ressort des exemples ci-dessus que plusieurs femmes accédèrent réellement au pouvoir en Egypte, même si celui-ci fut relativement éphémère.

Comme le précise Christiane Desroches Noblecourt dans La femme au temps des Pharaons, l’égalité entre les hommes et les femmes ne posa jamais le moindre problème et ne fut jamais l’objet de discussions ou de malentendus : « On ne pouvait en attendre moins d’un peuple qui avait fait de la déesse Isis la « Dame du genre humain », la sœur attentive, l’épouse fidèle, l’amante prévenante devenue magicienne… ».

Dans ce contexte, le long règne d’Hatshepsout (22 ans) semble presque naturel, logique.

La réalité fut toute autre.

Les conditions préludant à la montée sur le trône d’Egypte de la jeune princesse Hatshepsout -ce nom lui vient du premier cri poussé par sa mère à sa naissance : Hat-Shépésout et qui signifie : elle est à la tête des Nobles Dames– sont complexes. Ceci est lié au principe en vigueur en Egypte et qui exigeait que la filiation dynastique s’effectue par les femmes.

Lorsque l’on prend en compte le fait que les pharaons avaient de nombreuses épouses et concubines et que les mariages entre frères et sœurs étaient fréquents, on comprend mieux les convergences étranges d’arbres généalogiques souvent labyrinthiques.

Les frères et sœurs d’Hatshepsout décédant prématurément, l’élégante et sagace jeune fille demeura la seule héritière du pouvoir royal. Conscient de cette réalité inédite et subjugué par les qualités et prouesses intellectuelles de sa fille, Thoutmosis Ier focalisa toutes ses attentions sur Hatshepsout.

La jeune princesse l’accompagna régulièrement et en toute circonstance, se formant progressivement ainsi au difficile exercice du pouvoir. 

A la mort de son père, Hatshepsout épousa son demi-frère, issu d’une concubine de Thoutmosis Ier. Elle devint ainsi la Grande Epouse Royale du pharaon qui allait entrer dans l’Histoire sous le nom de Thoutmosis II.

Mourant prématurément en 1479 av J. C. l’époux d’Hatshepsout laissa le trône d’Egypte à un neveu de la reine : Thoutmosis III, l’un des plus glorieux pharaon du Nouvel Empire.

Mais le jeune prince ayant alors quatre ans, Hatshepsout assura immédiatement la régence.

A partir de cet instant elle régna comme ses ancêtres. Assumant toutes les responsabilités inhérentes à la fonction du pharaon, elle prit le nom de Hatshepsout-Maâtkarê.

Délaissant partiellement les imposantes et coûteuses expéditions guerrières qui avaient renforcé le pouvoir des grands pharaons conquérants tels qu’Aménophis Ier et Thoutmosis Ier, elle organisa son action autour de quelques pôles cruciaux qui apportèrent à l’Egypte du Nouvel Empire une prospérité et une puissance accrues.

Au niveau architectural, elle fit restaurer de nombreux temples en ruine et entama surtout la construction de l’un des plus grands chefs-d’oeuvre de toute l’histoire de l’humanité : le temple de Deir el-Bahari qui ébahit encore chaque années plusieurs millions de touristes subjugués par la grandiose austérité du site.

Elle fut aussi à l’origine de l’élaboration de la Vallée des Rois. Fantastique accumulation de caveaux royaux et de gorges dédaléennes, ces creusements et syringes subtilement ramifiés permettraient ainsi de regrouper les tombes de ses successeurs près de sa propre sépulture. Dans une civilisation au sein de laquelle la problématique de la vie après le trépas était cruciale, cette théâtralisation de la mort symbolisait une phase essentielle.

Toutefois, l’apport le plus singulier d’Hatshepsout, le plus original aussi, se matérialisa à l’an IX de son règne. La pharaonne avait 33 ans à l’époque.

Comprenant rapidement qu’une paix durable et féconde passait obligatoirement par des relations pacifiées et pragmatiques avec les peuples du sud de l’Egypte, elle conçut une immense expédition au Pays de Pount (probablement le sud du Soudan) afin d’ouvrir des chemins commerciaux fructueux tout en consolidant sa politique de paix défensive.

Ainsi, 3 500 ans avant l’omniprésence de l’économie de marché, la reine Hatshepsout anticipa le fait que la puissance économique allait prévaloir partout et que la force d’une armée puissante n’avait de sens que dans un contexte d’échanges économiques réalistes et utiles à tous.

Cette expédition pacifique fut originale et féconde car elle monopolisa des compétences très variées : logistiques, climatologiques, médicinales, artistiques, botaniques, hydrologiques.

Nous redécouvrons ainsi avec stupeur une expédition commerciale, stratégique et scientifique, qui préfigura avec 33 siècles d’avance la fructueuse -sur le plan scientifique uniquement- Campagne d’Egypte de 1798.

Mais une expédition sans violence, sans guerre, sans souffrance.

Hatshepsout sut faire preuve de lucidité et de détermination dans l’organisation préalable, puis dans la mise en œuvre, d’une odyssée économique et culturelle qui regroupait des : géographes, médecins, botanistes, zoologues, métallurgistes, ethnologues, minéralogistes, hydrologues et dessinateurs.

En concevant cette expédition innovante et foncièrement originale, l’habile pharaonne confirma les propos de Nietzsche lorsqu’il soulignait dans Considérations inactuelles : « Un homme ne s’élève jamais aussi haut que lorsqu’il ne sait pas où son chemin peut encore le mener ».

Or Hatshepsout exerçait une fonction purement masculine et ne savait naturellement pas où son chemin allait la conduire.

Mais elle s’éleva très haut…

Conséquence logique de ses qualités propres et de sa faculté de s’entourer de collaborateurs compétents et dévoués, la prescience politique d’Hatshepsout fut impressionnante. Elle parvint ainsi à maintenir la paix dans un pays qui connaissait la guerre depuis d’innombrables années.

On peut noter aussi un détail lourd de conséquences pour l’avenir : le mot Pharaon apparut dans le protocole égyptien sous le règne d’Hatshepsout.

Symbole absolu de la prépotence royale, ce vocable est directement lié à l’exemplaire corégence unissant la reine et son neveu qui régna seul ensuite sous le nom de Thoutmosis III. En effet, Pharaon, Per-âa en égyptien antique, c’est-à-dire la Haute Maison, a d’abord été employé afin de nommer les deux corégents réunis. Ensuite ce terme fut employé afin de définir Hatshepsout, qui fut donc le premier Pharaon à être nommé isolément ainsi, puis Thoutmosis III et tous les pharaons qui leur succédèrent jusqu’à l’invasion romaine.

Indépendamment de ce hasard historique en forme de clin d’œil, on peut affirmer désormais qu’Hatshepsout fut une remarquable reine et la première femme chef d’Etat d’envergure. Elle sut en effet veiller à la sécurité de l’Egypte et maintenir une paix féconde pour un pays dont les frontières, démesurément allongées du nord au sud, constituaient une menace perpétuelle.

Reine démiurge et architecte inspiré du temple de millions d’années (Deir el-Bahari fut appelé « la Merveille des Merveilles » et ce sentiment est encore partagé par tous les touristes qui le visitent), Hatshepsout parvint à maintenir la stabilité et la prospérité dans son pays.

Cette qualité se suffit à elle-même.

Mais elle sut aussi innover et l’Histoire retiendra l’extraordinaire expédition au Pays de Pount qui nous laisse un foisonnement d’informations scientifiques concernant des contrées ignorées.

En rejoignant le royaume d’Osiris, la pharaonne put enfin cristalliser ses songes afin de monter à bord de la nef qui l’entraînera aux frontières d’une Eternité bien méritée et chèrement acquise.

« Nous sommes de la même étoffe que les songes » clama Shakespeare dans La tempête.

Repose donc en paix dans l’étoffe de tes songes, divine Hatshepsout.

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