Arbres en majesté

Sur notre bonne vieille planète, qui peut continuer à exister en ayant 95% de son organisme totalement mort ?

Qui peut atteindre 120 mètres de haut ?

Qui peut réparer seul sa propre structure sans aucune aide extérieure ?

Qui peut survivre à l’explosion d’une bombe atomique ?

Qui peut vivre 43 000 ans ?

Ne cherchez pas. Ce n’est ni un héros de bandes dessinées, ni un extraterrestre en villégiature sur Terre, ni une divinité propitiatoire ayant malencontreusement quitté l’Olympe.

C’est simplement un arbre…

Tout le monde connaît les arbres et la majorité d’entre nous apprécie une ballade en forêt. Pour autant, les singularités fascinantes de l’arbre ne monopolisent guère notre attention.

Nous allons remédier ici à cette carence, car les êtres humains se focalisent généralement sur le règne animal et sa fascinante diversité, en oubliant souvent ainsi le règne végétal.

Et pourtant…

Seigneurs absolus du règne végétal, les arbres bénéficient depuis toujours de l’attention des poètes, des philosophes, des amoureux, des peintres, des photographes. Hélas, depuis quelques décennies ils sont surtout l’objet d’une attention dont ils se passeraient bien : celle des industriels du bois…

Cet infléchissement est bien dommage car un arbre demeure un être magnifique, magique et qui symbolise l’altérité dans son sens le plus strict, c’est-à-dire : différent de l’Homme et ne lui devant rien. En effet, depuis 380 millions d’années les arbres se passent merveilleusement bien des hommes, alors que les humains dépendent toujours de l’arbre.

C’est pour cette raison, sans doute, qu’ils les détruisent avec une jouissance presque malsaine. Regardez ce qui se passe en Amazonie, dans les forêts pluviales africaines ou en Indonésie.

Et pourtant, l’arbre, la puissance de sa ramure et sa longévité sans égale, furent célébrés depuis les temps les plus anciens. De l’épopée de Gilgamesh aux Métamorphoses d’Ovide, en passant par Hésiode, Sappho ou Lucrèce, tous les aèdes, philosophes ou rhapsodes concélébrèrent les vertus de l’arbre.

Les mythologies lui firent la part belle. Deux exemples suffiront.

Dans la mythologie nordique, l’Arbre-Monde est représenté comme un frêne colossal avec trois racines principales reliant trois mondes différents : Asgard, Midgard et Niflheim. Cet arbre gigantesque s’appelle Yggdrasill et neuf mondes distincts reposent sur lui.

Yggdrasill constitue donc l’axe central du divin et il émane de lui une puissance presque infinie. On observera par ailleurs que le port érigé de l’arbre symbolise une liaison parfaite entre le monde chthonien et le monde céleste, puisque l’arbre s’enracine profondément dans la terre et s’élance élégamment vers le ciel.

Dans la mythologie grecque, les Dieux punissent généralement très sévèrement les mortels qui osent s’attaquer aux arbres. Ovide cite l’exemple de Dryope. Avec sa sœur Iole, elle parcourait une forêt afin de confectionner des guirlandes  pour honorer les nymphes.

Elle cueillit une fleur, puis du sang commença à couler de la tige coupée.

Elle s’apeura en constatant cet étrange prodige. L’arbre était en fait la métamorphose d’une nymphe : Lotis, qui avait utilisé ce subterfuge afin de se soustraire à un poursuivant trop empressé.

Courroucés par ce geste sacrilège, les Dieux la métamorphosèrent à leur tour.

Terrifiée et impuissante, Iole ne put qu’observer la lente transformation de sa sœur en un arbre dont l’écorce finit par recouvrir intégralement le corps de la malheureuse Dryope.

Que se passerait-il à notre époque si les Dieux grecs étaient toujours aussi actifs ?

Les quelques questions que nous posions au début de cet article méritent une petite explication.

Pour la première, chacun peut aisément le constater en se promenant dans une forêt. Contrairement aux espèces animales qui ne peuvent survivre lorsque les trois quarts de leur corps sont morts, certains arbres survivent parfois pendant des dizaines d’années alors que la presque totalité du tronc et de la ramure est desséchée et privée de sève.

En ce qui concerne la taille, il est évident que les plus grands arbres battent tous les records de hauteur et de poids. Le plus grand arbre jamais découvert -hélas déjà tombé au sol à cette époque- était un eucalyptus regnans (Australie) qui faisait 152 mètres…

Actuellement, plusieurs séquoias en Oregon et plusieurs eucalyptus dans le sud de l’Australie frôlent ou dépassent les 100 mètres de haut.

La capacité de se réparer soi-même fait immédiatement référence au mythe de l’immortalité. L’Homme ne sait pas encore accomplir ce miracle. De nombreux arbres le font sans problème, cela fait référence à la « plasticité » des plantes qui leur permet de s’adapter à des situations extrêmes ou de modifier leur apparence afin de poursuivre leur croissance.

Survivre à une explosion nucléaire semble surréaliste si l’on se remémore que la température avoisine alors les 100 millions de degrés. Un arbre a pourtant survécu à l’explosion d’Hiroshima…

Un ginkgo biloba (arbre fossile qui existe par ailleurs depuis 200 millions d’années, quand même…) a survécu à cette apocalypse nucléaire et a refait des bourgeons, des branches et des feuilles dès l’année suivante. Respect…

Naturellement cet arbre exceptionnel fait désormais l’objet d’une dévotion particulière au Japon.

Enfin, qui peut vivre 43 000 ans ?

La durée de vie la plus longue constatée pour un arbre est actuellement de 4 900 ans. Il s’agit d’un « Bristlecone Pine » de Californie (Pinus longaeva) qui survit depuis presque cinq millénaires dans un milieu hostile et ravagé par des vents impressionnants.

Et pourtant il est là. Toujours. Et encore.

Lorsque nous évoquons une longévité record de 43 000 ans, il s’agit d’une même plante (Lomatia tasmanica) qui drageonne depuis 430 siècles. Cette plante « immortelle » vit en Tasmanie et s’étend actuellement sur plus d’un kilomètre.

Elle est donc née au milieu du Pléistocène…

Vous comprenez probablement beaucoup mieux, désormais, pour quelles raisons nous éprouvons une réelle admiration -mieux encore, une tendresse particulière- pour les arbres.

Si vous désirez en savoir beaucoup plus sur ce sujet, nous vous recommandons la lecture de Plaidoyer pour l’arbre de Francis Hallé (le concepteur du « radeau des cimes »). Ce livre est sorti chez Actes Sud.

Pour finir, nous citerons un bref extrait d’un texte d’Yves Bonnefoy intitulé L’arbre, le signe, la foudre : « L’arbre, le premier signe. C’est à voir l’arbre, au loin sur les nuées du soleil couchant ou de l’aube, que l’être conscient a jugé qu’il pourrait ajouter au monde ce supplément, au visible cet avenir qui se retournerait contre l’apparence ; qui y ouvrirait une faille ».

Ajouter au monde un supplément d’âme, donner un avenir crédible au visible et ouvrir une faille dans nos certitudes, voilà probablement une des fonctions essentielles de l’arbre.

Une fonction presque magique. Et si rare…

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